30.01.2013
Guste Bertin -8 -
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Par les ornières inconfortables du chemin creux que bordaient des érables champêtres et des buissons d’épines noires, madame Bertin filait à vive allure.
Le vélo cahotait, la secouant de toutes parts.
Pour pédaler à son aise, elle avait relevé haut ses robes, bien au-dessus du genou, et, pour qu’ils ne viennent pas encombrer son visage, elle avait noué ses cheveux. A chaque mouvement, les cuisses se découvraient, joliment rougies par le vent polisson qui les flagellait sans vergogne.
Madame Bertin souriait.
Des merles noirs fuyaient devant elle, furieux d’être dérangés. Elle aperçut bientôt le clocher encore lointain de l’église du bourg, pointant au-dessus des bosquets.
Guste Bertin fouillait avec frénésie. Il fouillait une armoire antique, de belle facture, trop belle sans doute pour la maison car mise au rebut dans la bergerie où elle était recouverte de poussière et de crasse et dans laquelle il amoncelait pêle-mêle des objets et des outils divers, pinces, marteaux, pointes, clous, rouleaux de fil de fer, manches, scies, pelotes de ficelles, potions médicamenteuses pour les biques, pièges à taupe et autres.
Il fouillait avec une frénésie désordonnée, balançant par-dessus son épaule et sans même se retourner, tout ce qui entravait sa recherche. C’est ainsi qu’un gros tournevis, tout rouillé, vint heurter le crâne d’une chèvre, juste entre les deux cornes. L’animal fit alors une cabriole d’effroi et se sauva en béguetant, affolant tout le reste du troupeau qui s’agglutina, piétinant et têtes relevées d'inquiètudes stupides, près du grand portail fermé à double tour ce matin-là.
Le chevrier s’énervait. Il n’arrivait pas à mettre la main sur cette putain de clef ! Il était certain, pourtant, qu’elle était là, quelque part dans tout ce fatras incohérent. A moins que cette salope ne l'ait volée pour aller fouiner dans ses affaires, au grenier, derrière son dos. C’était pas impossible, ça, et bon sang, si jamais… Ah, la voilà !
Madame Bertin souriait, le visage rosi par la fraîcheur de l’air en mouvement. Elle souriait parce qu’elle avait trouvé une porte de sortie, du moins lui semblait-t-il. Les gens prisonniers d’eux-mêmes, sans pour autant être dans la situation délétère et quelque peu extrême du couple Bertin, ne trouvent le plus souvent le courage de briser leurs chaînes, que celles-ci soient douloureuses ou dorées, qu’à la faveur de l’irréparable commis, du point de non-retour atteint. C’est une libération qui s’impose à eux. Un boulevard qui s’ouvre soudain sous leurs pas et sur lequel ils ne peuvent que s'engouffrer.
Avoir giflé Bertin avec une telle violence était irréparable. Madame Bertin le savait fort bien. L’homme était blessé dans les tréfonds de son âme et de sa chair et telle une bête acculée aux halliers, le flanc ouvert par un premier couteau, il était maintenant seul avec sa souffrance. Il était dès lors très dangereux de vouloir l’approcher sans risquer un coup de griffes ou de mâchoires mortel. Les dés étaient jetés. Le vin était tiré et madame Bertin semblait toute disposée à boire de ce vin-là.
Peut-être même la table pour le servir était-elle déjà dressée.
Tous les greniers du monde, royaumes en demi-teinte des objets d’une mémoire non utilisée, sont en désordre. C’est une constante. Un grenier bien ordonné serait une antichambre, un vestibule sous les combles, un petit débarras, une remise, mais pas un grenier. Il faut au grenier le tumulte des choses encore vivantes, dont on ne veut plus qu’elles nous accompagnent dans notre vie de tous les jours, mais qu’on ne peut cependant se résoudre à définitivement tuer.
Il serait donc vain, long et fastidieux pour tout le monde, que je vous décrive par le menu le grenier de Guste Bertin. Il nous suffira de savoir qu’il était très bas, le plancher très près du lattis du toit et qu’y marcher, y ramper plutôt, participait du parcours du combattant. Il n’y avait plus une place libre, tout n’y était que chaos stupéfiant.
Et Bertin, avançant avec les contorsions du reptile, sur le ventre, écartait un à un les intrus poussiéreux qui lui bouchaient le passage, se dirigeant sans aucune hésitation vers un point précis de la partie la plus reculée de cette inextricable mêlée.
Madame Bertin agita la clochette de cuivre. Un chien des plus serviles, la queue piteusement repliée entre les cuisses, famélique et jaune, vint renifler au bout de sa chaussure.
13:30 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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Commentaires
Des chèvres... ça c'est drôle, y en a aussi dans mon histoire pas encore finie :
...car pour ce qui était de Gavro il était chétif, très lunatique et pour tout dire seulement bon à mener les chèvres brouter l’herbe des talus, et encore, trop souvent il les laissait divaguer vers les prunelaies des voisins pour le simple amusement de les voir sauter le fossé et prendre le galop en bêlant de joie, et quand il parvenait à les rattraper, il décorait les cornes de la plus intrépide d’un bouquet de feuillages tenu par un bout de ruban.
Écrit par : Alfonse | 30.01.2013
Répondre à ce commentaireJe n'osais pas l'écrire tellement ça paraît inutile, et pourtant ce matin je l'écris : c'est ma-gni-fi-que ! Cette écriture est époustouflante, époustouflante !
Écrit par : Michèle | 31.01.2013
Répondre à ce commentaireTu nous dessines une madame Bertin qui me plaît bien. Elle semble vouloir prendre toute sa place dans cette histoire.
Écrit par : Michèle | 31.01.2013
Répondre à ce commentaire@ Alfonse :
Votre histoire a l'air sympathique si j'en juge par le paragraphe que vous nous soumettez. Cela semble enlevé et guilleret. Avez-vous un blog où on pourrait la lire ?
Écrit par : Michèle | 31.01.2013
Répondre à ce commentaireLe blog d'Alfonse, très beau au demeurant, http://ladatchahantee.canalblog.com/.
Mais je n'y vois ni traces de chèvres ni de ce facétieux Gavro qui décore la plus effrontée de ses bêtes caprines.
Écrit par : Bertrand | 31.01.2013
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