25.01.2013
Guste Bertin -5 -
Ceux qui, peu ou prou dans leur histoire, ont eu maille à partir avec les plaisirs de l’alcool des petits matins, comprendront peut-être plus aisément que d'autres le cheminement que fit ce jour-là la cervelle du chevrier. Car ils savent que la porte un instant entrouverte sur le nirvana, si on tente de la forcer pour pénétrer plus avant et voir un peu plus loin encore, ouvre le plus souvent sur l’enfer.
Cette considération cependant n'est sans doute pas des plus heureuses. Car elle pourrait bien être un aveu d'impuissance des mots du narrateur, ceux-ci, quand ils sont capables de littérature, devant savoir autant parler aux vécus qu'aux imaginaires.
Toujours est-il que Guste Bertin, lui, poussa ce matin de novembre la porte du chai et se saisit d’un verre très sale, opaque, posé à l’envers sur une des trois barriques de chêne soigneusement disposées sur deux vieilles poutres.
Il s’accroupit et ouvrit le robinet.
Il se releva, pencha très loin sa tête en arrière et but d’un trait, avec délectation, le frais parfum du vin. Il essuya ses lèvres d’un revers de la manche de son paletot de toile et émit le grognement d'une sourde satisfaction. Pas mauvais, ma foi ! C’est du bon et du vrai ! Bon sang, ça vaut l’coup quand même de s’échiner à cette bon dieu de vigne ! Elle rend au centuple la peine qu’on y prend.
Bertin remplit derechef le verre et s’assit sur l’extrémité libre d’une des poutres. Celui-ci, il le boirait doucement, il prendrait bien le temps d’en déguster l’arôme. Tranquillement. Il se sentait joyeux et il poussa un petit rire moqueur en pensant à ces récents retours en arrière où sa mémoire venait de méchamment l'entraîner. Bon sang de bon sang, c’est pas avec le passé qu’on vit ! Le passé, c’est passé… J’ai payé lourdement ma dette pour avoir rossé ce salopard de fasciste ! Et puis, hé, ho, j’ai risqué ma peau, j’ai rendu de fiers services à la République contre les frisés, pas vrai ? Qu’est-ce que je viens là, à me morfondre sur ce qui a été et ne sera plus jamais ? Oui, il y a mon secret de famille. C'est vrai. Mais qu’est-ce que j’y peux, moi ? Rin de rin ! Je n’y peux que de la douleur. Et peut-être que tout le monde, dans le fond, a dans son crâne un secret terrible, bien enfoui. Ça empêche pas la terre de tourner tous les jours, ça, et ça empêche pas de faire son chemin sous le soleil, nom d’un chien !
Allez, faut se remettre à l’ouvrage. Les journées sont courtes. Mais avant, la paix avec la bonne femme. Faut enterrer tout ça.
Plein d’entrain et fort de ses louables résolutions, le chevrier revint au robinet et fit à nouveau ruisseler le vin blanc. Il sortit sur le seuil du chai, son verre à la main, but là à petites gorgées en regardant, longtemps, en contrebas, la rivière qui miroitait sous la lumière d’automne. Les brumes s’étaient évaporées quelque part dans l’air immobile et bleu du matin. Sur le sombre squelette des peupliers dressés sur les berges, des corneilles, peut-être des corbeaux, d’ici il ne les distinguait pas bien, s’étaient appuyées et attendaient là, immobiles et muettes.
C’est beau, tout ça, pas vrai ? Allez, au boulot, mon vieux gars !
Il pénétra à nouveau dans son chai, voulut poser le verre à l’exacte place où il l’avait trouvé, hésita, gratta son front et, se ravisant, ouvrit le robinet. Bon sang, c’est vrai qu’il est bon… faudra quand même que je pense à changer cette barrique ; y’a là un p’tit goût de vermoulu, derrière, qui me plaît pas trop et ça pourrait bien se gâter complètement à la longue. Mais c’est du nature, du costaud… Tiens, merde, ce soir y’a la mairie. On est bien mercredi ? Oui. Bon… Mais c’est ce soir seulement et c’est toujours les mêmes conneries insignifiantes ! Et Gustave, le pauvre, avec ses poésies à la mords-moi-l’nœud qui riment vraiment à rin du tout… Quel âne ! Mais dans le fond, c’est pas le mauvais cheval. Un peu con, c’est tout. Pas comme les autres, là, les gros, les orgueilleux. Putain, y’aurait que moi, je les mettrais au pas, ces corniauds ! Ça veut péter plus haut que le cul et ça n’a aucune pensée, aucun geste, jamais, pour les autres, les petits, les faibles, ceux qui triment.
Bon, ben, tout ça… Allez… Encore une lampée, après tout, le monde peut attendre encore une minute.
Bertin sifflota une vieille rengaine resurgie à la faveur d’un souvenir fugace ou d’une indéchiffrable association d’idées, s’accroupit et s’offrit un nouveau verre. Il souriait.
Ma femme, oui… faut négocier la paix des braves. J’ai eu tort, d’accord ; je m’emporte un peu vite. C’est comme ça.
Puis, alors qu’il vidait son verre une fois encore, qu’il le trouvait un peu aigre, soudain l’angoisse, comme un froid reptile endormi au fond du cerveau et dérangé de sa torpeur par les vapeurs du vin, l’enveloppa tout entier. Ses lèvres tremblèrent. Il se rassit sur la vieille poutre, le front plissé. Il but en essayant de réprimer une grimace.
Des toiles d’araignée, lourdes d’une poussière visqueuse, se balançaient au plafond. Bertin entendit, en contrebas, les corneilles, ou les freux, pousser leurs vilains cris de noirs corvidés.
14:15 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture |
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Commentaires
Notre cerveau reptilien est lui aussi en alerte...
Écrit par : Michèle | 25.01.2013
Répondre à ce commentaireQuel plaisir de pouvoir dé-guster (désolé, elle était trop évidente...) la suite des aventures de ce pauvre Bertin. Qui semble malheureusement sur une pente bien savonneuse. On a hâte de lire la suite, que l'on devine passablement triste...
Otto Naumme
PS : juste parce que je pense qu'elle vous a échappée : "sa mémoire venait de méchamment l'entraîné." "l'entraînER", plutôt...
Écrit par : Otto Naumme | 26.01.2013
Répondre à ce commentaireExercice de mauvaise foi : Une coquille ? Où ça ? Où ça ? J'lai pas vue... Je ne la vois pas...
Savez-vous, vous deux, que c'est par la grâce de votre intérêt ici manifesté que j'ai repris ce texte là où je l'avais abandonné ?
Je navigue à vue, avec un cap cependant. On verra bien.
Écrit par : Bertrand | 28.01.2013
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