21.01.2013
Guste Bertin -3 -
Chers lecteurs de l’Exil et d’ailleurs, j’ai pris quelque retard à mettre en ligne mon embryon de récit. C’est qu’internet est pour moi un outil volontairement décentralisé de ma chaumière des lisières forestières.
Il en reste ainsi - c’est ce que je me dis - plus humain, car des contrariétés météorologiques, fortes intempéries neigeuses, glaces sur les routes, m’en ont empêché ces jours-ci l’accès.
La technologie, en fait, dans mon cas, ça se mérite.
Je reprends donc... Mais le ciel est bas, la température aussi, et les jours qui viennent s’annoncent sans doute tout aussi périlleux.
Un vent frisquet soufflait timidement du nord, dispersant les brouillards dont un dernier lambeau suspendu au-dessus de la rivière en suivait scrupuleusement le cours. Par-delà le village, sur l’autre versant de la petite vallée, le soleil cependant effleurait déjà les bosquets d’acacias, tout de jaune parés. Plus froid, le temps s’acheminait à n’en pas douter vers le beau.
Levé bien avant l’aurore, le chevrier avait fait sa traite et distribué aux chèvres leur ration quotidienne. Puis, comme chaque jour, le laitier était venu récolter les quelque cent litres de lait destinés à la fromagerie-coopérative toute proche et Bertin, les bras ballants, maintenant tergiversait à part soi. Mènerait-il son petit troupeau dans les sous-bois pour qu’il y broute les dernières verdures de la saison encore accrochées aux arbustes et aux ronces ? Se mettrait-il, par cette journée qui s’annonçait belle, à épandre du fumier ? A élaguer des haies ? A labourer un pré ? Il ne savait pas. Il était, comme chaque matin depuis le printemps dernier, d’humeur fort velléitaire.
Il finit par s’asseoir sur la rosée de la cour et par s’oublier dans la silencieuse contemplation du soleil sur le ciel d’automne.
Il était né ici, 52 ans plus tôt. Sur ce coteau. De Madeleine Bertin et de père inconnu. La carence avait été souvent lourde à porter dans la cour de récréation de la Communale où, forcé de faire face aux allusions malveillantes et aux railleries les plus diverses, Bertin avait sans doute acquis son caractère solitaire et teigneux. Son oncle maternel, un homme des plus doux, affable, lui avait servi de père et de repère, toujours disponible, toujours à l’écoute, emmenant partout avec lui l’enfant à travers les champs et les bocages, pour l’initier au travail qu’il avait à y faire, certes, mais aussi pour les vagabondages ludiques aux champignons, aux châtaignes et, l’hiver, sous les pommiers de plein-vent éparpillés sur la campagne et sous lesquels il piégeait les grives de passage et les merles.
Le jeune homme ayant cependant montré des dispositions certaines pour l’étude scolaire, avait dès onze ans quitté le toit familial. Il n’apparaissait désormais sur le coteau qu’aux périodes de vacances durant lesquelles il restait plongé dans ses livres et ses calculs, à la grande fierté de son oncle qui lui tournait sans cesse autour, se penchait sur ses cahiers, admirait son écriture et répétait que le savoir était le passe-partout devant lequel s’ouvraient toutes les portes du progrès. Il le savait bien, lui, ajoutait-il, qui ne savait qu’à peine lire et écrire.
La mère du jeune Bertin cependant, toujours silencieuse, toujours effacée, toujours trottinant à pas menus à ses divers ouvrages, de la cuisine aux poules, puis des poules aux lapins, des lapins aux chèvres, au jardin, aux lessives, ne faisait aucune observation sur les prédispositions de son fils. Comme si elle était ailleurs, loin dans son silence et comme si tout cela, au regard de son monde de routines besogneuses, relevait de l’incongru.
Ce fut donc d’abord le cours complémentaire, puis le lycée, puis l’université de Poitiers. Partout dans la commune, et même au-delà, on vantait la brillante réussite du jeune Bertin, on disait de chaumière en chaumière qu’il ferait un ingénieur, un grand chirurgien, un chef militaire, peut-être même un ministre, jusqu’à ce que… On ne sut jamais trop au motif exact de quoi, le jeune Bertin, alors âgé de vingt deux ans, écope soudain de dix-huit mois de prison ferme.
L’affaire n’était venue aux oreilles des villageois que bien plus tard, tout à fait par hasard, de façon très imparfaite et colportée on ne sait même pas par qui. On avait murmuré alors qu’il s’était agi d’un cambriolage audacieux, d’un vol à main armée sans doute, en compagnie d’autres larrons de son acabit. On avait évidemment brodé, on avait halluciné jusqu’au point d’aller prétendre que les gendarmes ayant pris les jeunes voyous sur le fait, une rixe s’en était suivie au cours de laquelle un pandore avait été quasiment estropié pour la vie.
On ne savait pas trop, alors, le mot prison évoquant par les chemins, les champs et les bois, la dernière des avanies, l’opprobre majeur, on imaginait forcément Guste Bertin dans la peau d’un criminel. Et puis, on avait trouvé tellement étrange que le jeune surdoué abandonnât soudainement toutes ses promesses d’avenir pour revenir croupir ici, aux côtés de son oncle et de sa mère, que seuls des faits inavouables et extraordinaires pouvaient expliquer cet inconcevable revirement. Baissant le nez, l’oncle disait bien à qui voulait l’entendre que son neveu avait échoué à ses examinations et que l’Etat avait ainsi supprimé la bourse exceptionnellement allouée jusqu’alors, que ni sa mère, ni lui, n’avaient les moyens de payer maintenant les études du jeune homme et que tout ça, il en convenait en secouant la tête de dépit et en insultant le gouvernement, était un véritable gâchis.
On faisait mine de l’écouter, on faisait mine de compatir en gémissant de petits murmures, comme des couinements, mais une étincelle malicieuse dansait au fond des yeux, comme pour dire, oui c’est cela, c’est cela, cause toujours, mon gars...
On était alors en mille neuf cent trente sept. Dans ces campagnes meurtries dont la Grande Guerre avait décimé les hommes à la fleur de l’âge, on ne voulait désormais plus rien savoir des affrontements politiques de la ville. On en avait déjà trop vu de ces abominations où mènent les joutes politiques, alors on ignorait forcément tout de l’existence des Camelots du roi, par exemple.
On ne pouvait donc deviner que c’est pour avoir tabassé quasiment à mort un de leurs membres, resté infirme, que Bertin avait vu devant lui s’ouvrir les redoutables portes du pénitencier de L’île de Ré.
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Commentaires
Pourvu que les intempéries ne vous empêchent pas de nous livrer la suite rapidement, j'adore ce texte !
Otto Naumme
Écrit par : Otto Naumme | 22.01.2013
Répondre à ce commentaireAh ! Les gens soupe au lait...
Il ne doit pas faire bon flâner sur les bords du Bug...
Écrit par : Michèle | 23.01.2013
Répondre à ce commentaireOtto : Merci, Otto... Vous m'encouragez quasiment à continuer ce récit là où je l'avais abandonné.
Michèle : Tu n'aimes pas la soupe au lait ? C'est bon pourtant, même si ça devient vite aigre (!)
Au bord du Bug tombe la neige. Il n'y a plus guère que les moines de Jabłeczna pour s'obstiner à y flâner, tout enveloppés de leurs prières gréco-latines.
A vous deux : je vous mets une mauvaise note pour n'avoir pas relevé la faute d'accord à "affaire colporté." Voilà !
Écrit par : Bertrand | 23.01.2013
Répondre à ce commentairePlus sérieusement, ça m'intéresse beaucoup Bertin qui laisse un "Camelot du roi" presque infirme et qui plus tard, sera actif dans la Résistance...
Écrit par : Michèle | 23.01.2013
Répondre à ce commentaireJe suis ravi si je vous ai incité à poursuivre, cher Bertrand.
Et je commencerai à relever les fautes des autres (hors cadre professionnel) lorsque moi-même n'en ferai plus. (sans compter que je préfère mille fois une faute d'accord à une faute de goût - et celles-là se rectifient tellement plus difficilement...)
On n'est pas rendus...
Otto Naumme
Écrit par : Otto Naumme | 24.01.2013
Répondre à ce commentaireOn n'est pas vomis...
Cher Otto, Vous et Michèle, me donnez l'envie de reprendre en mains le personnage, abandonné à son sort de "foetus littéraire" il y a quelques mois.
Je vais voir. Me remettre dedans. Notre ami Le tenancier m'a promis de donner son sentiment sur ce texte. Ce serait bien.
Il est vrai que Bertin,pour répondre à la remarque de Michèle, je le vois très engagé. Fortement perturbé, mais engagé, presque jusqu'à l'entêtement.
Écrit par : Bertrand | 24.01.2013
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