16.01.2013
Guste Bertin -2 -
Guste Bertin poussa la porte sur l'indescriptible désordre d'une pièce faiblement éclairée. Sa femme, jupe relevée jusqu’à mi-cuisses, était assise devant une lourde cuisinière sur laquelle mijotait une viande. Elle tricotait un pull, jambes généreusement écartées et le cheveu en sueur. La chaleur était épouvantable.
Bertin jeta sa casquette au sol avant de retirer son paletot, son pull et sa chemise et de faire valser le tout sur l’édredon du lit, relégué dans un coin de la pièce.
Le chevrier était de petite taille, roux et nerveux. Bien qu'il fût également maigre, des muscles puissants saillaient avantageusement à ses bras dénudés. Il se pencha pour éviter l’écran d’une large chemise de drap qui séchait, suspendue à une corde, fronça les sourcils et fit un visible effort pour lire l’heure à la grande pendule comtoise, dans le coin le plus sombre de la chambre, vis-à-vis du lit.
Puis il tira une chaise, la débarrassa des objets qui l’encombraient, un marteau, un tournevis et des clous, et s’assit devant une assiette et un verre posés sur la table où s'éparpillaient des légumes, des épluchures, des fruits, des vêtements, des paquets de laine, des bouts de ficelle, des journaux et deux ou trois vieux livres.
Dans tout ce fatras incohérent d’objets, un meuble cependant détonait. C’était, entre le lit et la pendule, sur le mur du fond, une bibliothèque plus haute que large, en merisier à en juger par les arabesques rougeâtres qui en enjolivaient le bois. Ce meuble faisait figure d’oasis dans le capharnaüm du chevrier car les livres y étaient impeccablement alignés, bien serrés les uns contre les autres, sans qu’aucun objet-intrus ne vienne en distordre l’harmonie. Un œil exercé, ou un curieux, aurait pu noter la présence des Zola, des Roger Martin du Gard, des Giono, des Genevoix, des Bosco, et tout un panel de classiques qu’on aurait été en droit de ne pas attendre là.
Madame Bertin servit la soupe. Bertin mangea goulûment, en y trempant de gros morceaux de pain et en ingurgitant de grandes lampées de vin blanc.
Il ne dit pas un mot. Sa femme non plus. Ces deux-là ne se disaient plus un mot depuis le printemps dernier, lorsqu’avait éclaté entre eux cette violente altercation à propos des chèvres que madame Bertin avait trop longtemps mené paître dans le regain, tant qu’elles avaient enflé et avaient bien failli toutes crever là, bêlant et gémissant dans l’enclos, sous les yeux furibonds de Bertin.
Au cours de cette dispute, le drame sur lequel ils avaient fondé leur couple cinq ans auparavant avait pour la première fois resurgi, chacun s’en jetant l’entière responsabilité à la face.
Ah, bounne femme de rin ! avait braillé Bertin, le cou tendu, son étroit visage en feu et la main menaçante. On peut donc rin te demander, rin te confier, t’es bonne qu’au lit à faire des gourmandises, pas vrai, et mon troupeau, là, que je vais être obligé de saigner à cause de toué ! Tu finiras par me ruiner, par me jeter à la rue tellement t’es sotte !
C’est tes biques, après tout, garde-les tout seul à l’avenir, si c’est comme ça, avait dit calmement madame Bertin en pinçant le bec et en faisant mine de s’en aller, la tête haute, digne et vexée sous le flot des injures. Mais son mari, hors de lui, l’avait rattrapée par le bras, l’avait poussée violemment dans l’enclos aux chèvres avec une telle force que la pauvre femme était venue s’affaler sur un tas de foin, au milieu des animaux malades, couchés tout autour. Elle s’était relevée, soudain effrayée, et elle avait empoigné un gourdin pour s’avancer sur le bonhomme, fermement décidée à se défendre. Perdant toute mesure, Bertin avait alors agrippé la fourche la plus près de lui et l’avait pointée sur sa femme, qui s’était arrêtée net, le visage décomposé par l’épouvante.
Assassin ! C’est avec ça que tu tues, hein ? T’en as l’habitude de tuer avec ça, hein, assassin !
Assassin ? Ah, gourgandine ! Et poussé par qui, hein ? Veux-tu qu’on aille aux juges, pour leur dire tout ? C’est ça que tu veux sans doute ? !
Madame Bertin s’était enfuie en se faufilant à quatre pattes dessous les perches horizontales fermant l’autre côté de l’enclos. Elle avait descendu le coteau, puis longé la rivière et Bertin l’avait suivie des yeux.
Elle avait bientôt disparu sous le couvert des bois de chênes et d’érables, qui ombrageaient à cet endroit les rives du cours d'eau.
Oubliant ses chèvres malades, il s’était alors assis sur la brouette et, prenant sa tête dans ses mains, il s’était mis à sangloter doucement, remué par l’évocation brutale du passé, assailli de remords pour avoir bousculé sa femme. Il était resté longtemps là, immobile, perdu dans le tumulte d'un souvenir dont il avait cru qu’on ne reparlerait jamais.
A la nuit tombée, il avait vu la lumière éclairer soudain les fenêtres de la maisonnette, à l’autre bout de la cour, par-delà le tas de fumier. Madame Bertin était rentrée. Il l’avait rejointe d’un pas timide, roulant entre ses doigts malingres sa casquette, comme un enfant qui implorerait le pardon d’une faute vénielle. Mais madame Bertin avait toujours la bouche pincée, elle le toisait avec dédain et dans ses grands yeux noirs brillait l’éclat de la fureur, mêlé aux larmes de la peur et de la honte.
Bertin n’avait pas osé parler et le silence, comme un rempart de protection interdisant une nouvelle évocation de leur complicité criminelle, s’était installé entre eux. Ils semblaient l’un et l’autre, chacun avec ses pensées multiples, inavouables, voués à une effroyable solitude.
Six mois qu’ils n’avaient échangé une parole.
Bertin soupira, s’essuya les lèvres d’un revers de sa manche, prit un des vieux livres qui traînaient sur la table parmi l’amoncellement des objets, et se mit à lire.
Jusqu’à très tard dans le silence de la nuit.
A suivre...
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Commentaires
Zozo lui, lisait (quand il ne pouvait pas courir les bois) les trois livres offerts par l'instituteur : du Genevoix (Raboliot -Goncourt 1925- et La Dernière Harde) et du Maupassant (Contes de la Bécasse).
C'est marrant, chez Zozo, je croyais que la maison était tenue, puisque Zozo trouvait la maison de Bertin sale et désordonnée sans femme. Il semble que Madame Zozo devenue Madame Bertin n'y ait pas changé grand-chose :)
C'est fou parce que Bertin est ici presque sympathique, attendrissant...
Écrit par : Michèle | 16.01.2013
Répondre à ce commentaireAaaah, une suite à la hauteur de nos attentes !
N'ayant pas connaissance des histoires de Zozo et du passé (passif ?) de Guste Bertin, je découvre le personnage, bien plus nuancé que la simple alternative "sympathique/antipathique" (ce qui n'est absolument pas une critique à l'égard de qui que ce soit, je tiens à le préciser).
Et je me délecte à l'avance d'en savoir plus. Il y a de toutes manières dans l'atmosphère de ces textes les relents de noirceur qui m'ont toujours fait adorer Jim Thompson.
A quand le troisième épisode ?
Otto Naumme
Écrit par : Otto Naumme | 17.01.2013
Répondre à ce commentaireCe qui est bien avec les bons livres (même si "Guste Bertin" n'en est pas encore un) c'est qu'on peut les apprécier de manière indépendante alors même qu'ils sont liés :)
Écrit par : Michèle | 17.01.2013
Répondre à ce commentaireMichèle, oui, c'est vrai : la maison de Bertin dans Zozo, est un véritable Capharnaüm. je l'avais faite ainsi pour expliquer la présence de l'arme du crime ( une fourche) sans qu'il ne soit possible de savoir s'il y avait eu préméditation ou non et aussi, parce que maison de célibataire.
Et il semble, oui, que marié, Bertin n'ait rien changé et que madame Zozo se soit faite à ce désordre.
Je dois l'avouer : je n'avais pas pensé à cela ! Et ça me fait voir madame Bertin sous un jour plus singulier encore. Comme quoi, les récits s'écrivent aussi à plusieurs.
Cher Otto, que ce récit vous plaise me rassure sur mon initiative de le mettre en ligne. Car, là aussi je dois l'avouer, j'ai hésité beaucoup.
L'allusion à Thompson est flatteuse, mais je doute, hélas, d'être à la hauteur. Qu'est-ce que je me suis régalé avec Thompson !
Écrit par : Bertrand | 21.01.2013
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