15.01.2013

Guste Bertin -1 -

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Une fois de plus, Guste Bertin avait ce soir-là mis le conseil municipal en émoi.
On venait de voter à l’unanimité et à main levée l’unique ordre du jour de la séance - l’achat d’un nouveau portail destiné à remplacer celui, vraiment trop de guingois, de l’école des filles - et les conversations lambinaient et musardaient maintenant sur des sujets d’ordre général n’ayant aucun lien avec l’objet de la réunion, tels que sur la mort récente du père Léonard de La Rouerie, sur l’hiver qui serait sans doute froid parce que les oignons avaient de nombreuses peaux et que les buissons croulaient sous des guirlandes de baies sauvages, sur la dernière déculottée engrangée par l’équipe de foot locale, sur la météo contraire et les pluies incessantes qui rendaient certains chemins quasiment impraticables, quand Bertin avait soudain frappé la table des délibérations de son poing osseux, et affirmé - gueulé plutôt - que, justement, à propos des chemins défectueux, les propriétaires de plus de dix hectares devraient mettre la main au portefeuille pour leur entretien, parce que c’étaient eux qui en avaient le plus besoin et surtout parce que c’étaient eux qui les saccageaient avec leurs mécaniques de plus en plus lourdes, nom d’une pipe !
On s’était tu comme un seul homme, toutes les têtes s’étaient tournées vers le trublion en un ensemble parfait, et si on pouvait lire distinctement dans les yeux de chacun un agacement nerveux, on n’y pouvait distinguer aucun étonnement, aucune surprise. Tous ces regards disaient clairement : et voilà Bertin qui repique sa crise !
Un petit rire sardonique, lèvres pincées, avait fait soubresauter le ventre raisonnablement replet du maire, pour signifier à l’unique élu de son opposition que, cette fois-ci, vraiment, il dépassait les bornes, il délirait complètement. Et depuis quand les citoyens qui payaient déjà un cantonnier, seraient-ils mis à contribution pour entretenir eux-mêmes les voies publiques ? Où est-ce qu’il allait dénicher des idées pareilles, le Bertin ? Hein ? Dans ses livres à la gomme ? Dans la tête de ses copains du chef-lieu du canton ?  Allons, allons !
Les sept autres élus, sans doute tous concernés par l’extravagante proposition, avaient exprimé leur désapprobation par des grognements sourds et compacts et ils avaient remué la tête en la penchant de côté, tordu la bouche et haussé les épaules. Quel con, qu’est-ce qu’i n’inventerait pas pour faire chier le monde, ce satané éleveur de biques ? ! C’est vraiment une manie !
Le maire, sa chaise de premier magistrat mis en un équilibre audacieux sur deux pieds seulement, s’était finalement renversé très loin en arrière, avait croisé ses mains sur sa poitrine et s’était spontanément fendu de deux alexandrins, avec rimes intérieures et coupures à l’hémistiche, s’il vous plait :

Si tu veux, citoyen, avoir de biaux grands ch’mins,
Et qu’t’as pas les moyens, vois donc avec Bertin !

Comme toujours après une exhibition pseudo littéraire de son Président, le Conseil avait éclaté de rire et s’était longtemps tapé sur les cuisses.  Mais, comme toujours aussi, on ne sut pas trop si on riait du bon mot ou de l’obstination ridicule du maire à constamment vouloir s’essayer aux figures de style les plus bancales.
Guste Bertin, lui, avait secoué la tête et commenté l’essai de versification par un Pauvre France désabusé ! Il n’en avait cependant pas démordu et pris violemment ses collègues à partie.
Vous vous figurez être les maîtres avec vos gros sous, moitié gagnés, moitié hérités, pendant que d’autres, en ville, s’échinent à fabriquer vos charrues, vos herses et vos tracteurs pour un salaire de misère, dans des usines malpropres, hein ?! Moi je dis que c’est pas comme ça qu’on a de la bonne conscience et qu’ici, dans nos campagnes, il faut montrer l’exemple de la générosité et commencer par donner au bien public chacun en fonction de ce qu’il a. Partager l’effort. Le cantonnier ne fournit pas à l’élagage des haies, au curage des fossés, au nettoiement de la  Grand-Place, et il est mal payé, par-dessus le marché ! Il ne peut pas, à lui tout seul, empierrer les chemins, bon sang ! C’est aux gros propriétaires de faire ça, ils en ont les moyens et, je le répète, c’est eux qui en ont besoin ! Moi, avec mes biques, des sentiers et des layons de traverse me suffisent pour vaquer à mon ouvrage. Tandis que vous autres, il vous faut de l’espace pour aller en vitesse à hue et à dia avec vos engins. Hé ben, s’il vous faut de l’espace, payez-le ! Voilà ce que je dis, moi !
Le brouhaha scandalisé avait redoublé de vigueur, on avait dit que c’en était trop et on avait même entendu un conseiller clamer que Bertin n’avait rin à offrir, rin à partager et que, dans ce cas-là, c’était ma foi fort facile de faire le magnifique !
Pour calmer les esprits, le maire, gloussant et ricanant encore à l’évocation in petto de ses velléités poétiques, avait fait rajouter la scabreuse suggestion à l’ordre du jour et l’avait mise au vote.
Huit voix contre, une pour.
On avait aussitôt brocardé l’éleveur de chèvres, on lui avait tapé sur l’épaule et on lui avait concédé que bon sang, il n’était pas un mauvais gars dans le fond, mais qu’il avait quand même un peu la tête chavirée avec ses idées à la noix.
Et comment elle allait, madame Bertin, à part ça, hein ? On ne la voyait plus beaucoup au bourg depuis quelques mois.  Même pas au marché du lundi, tiens, où il y avait pourtant de bonnes affaires à faire de temps en temps ! Et on avait ricané sous cape dans le dos du chevrier, en se poussant du coude, car chacun savait que madame Bertin avait depuis quelque temps pris la curieuse habitude de se furtivement glisser à la grand messe du dimanche matin et on se demandait bien pourquoi et surtout on se demandait bien de quel œil Guste Bertin voyait la chose.
Le Conseil s’était cependant bientôt
séparé après avoir pris le verre de l’amitié sous le regard flegmatique de De Gaulle, haut perché au-dessus de l’antique cheminée de marbre, sa main délicatement posée sur un livre joliment relié.
Guste Bertin était resté taciturne et avait enfilé coup sur coup trois verres de rosé. Il avait encore maugréé, juste avant de s’éclipser, que ce Conseil était le Conseil des riches contre le petit peuple.
Et il avait rejoint dans la nuit où se coulaient les épais brouillards de novembre, le coteau herbeux surplombant la rivière sur lequel était campée, à deux kilomètres de là, sa modeste ferme.

A suivre...

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Ceux qui connaissent "Zozo, chômeur éperdu" auront sans doute reconnu un de ses personnages. Il y a quelques mois, j'avais en effet eu la lubie de faire un livre autour de ce Guste Bertin. Puis l'idée, le goût aussi, s'en sont allés.
Ce n'était pas une bonne idée sans doute, pas assez accrochée à l'envie. Car les bonnes idées ont la vie plus dure que ça.  Les mauvaises aussi, me direz-vous..  Mais bon...
Je mettrai  donc
en ligne, en trois ou quatre fois, ce projet abandonné afin qu'il ne le soit pas tout à fait.

Commentaires

Et il aurait été dommage qu'il reste abandonné !

D'autant qu'il pose des questions intéressantes, mine de rien. Et aux réponses pas forcément évidentes...

Otto Naumme

Écrit par : Otto Naumme | 15.01.2013

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Merci, cher Otto.. ça fait plaisir. Et l'plaisir, hein, ça ne se boude point !

Écrit par : Bertrand | 15.01.2013

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Le maire : "Zozo aux sangliers, gros bobo dans les sentiers"
à quoi Zozo avait répondu bien plus tard : Zozo aux sangliers et le maire est dans l'merdier. :)

C'est une bonne idée de fouiller ce personnage de Bertin. J'avais complètement oublié ses idées politiques, pourtant intéressantes même si Zozo n'en avait rien à faire...
J'avais oublié parce que Bertin, c'est tout de même un assassin...

Écrit par : Michèle | 16.01.2013

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Ah, ça fait plaisir de te revoir par ici ! Vraiment.
Tu mets le doigt sur une des raisons pour lesquelles je n'ai pas ( je crois) mené ce projet à bout.
Je voulais, comme tu dis, fouiller le personnage et ce n'était pas facile de me " mettre dans la peau" de l'assassin de Zozo.
Mais j'ai, par la suite, cru trouver une clef pour rentrer dans le personnage. Tu verras. Une clef pas assez forte cependant pour aller jusqu'au bout. Pourtant, ce personnage (même né dans ma tête) m'intrigue : ses idées politiques, une certaine instruction et son jusqu’au boutisme... Sa solitude aussi.
Une partie de la suite dans quelques heures.

De la neige du côté des vallées Pyrénéennes ?

Écrit par : Bertrand | 16.01.2013

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On se demande toujours ce qu'on serait actuellement si l'on avait choisi une autre voie

M'est avis que ce Bertin-là... enfin...non, tout de même, pas un assassin ou alors, un tueur virtuel, on a tous trouvé en travers du chemin quelqu'un qu'on aurait volontiers trucidé

vivement la suite...
Anne-Marie

Écrit par : EMERY Anne-Marie | 16.01.2013

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"...on a tous trouvé en travers du chemin quelqu'un qu'on aurait volontiers trucidé". Difficile de se l'avouer à froid, à réflexion pondérée, mais c'est bien vrai.
Ira furor brevis est.

Écrit par : Bertrand | 21.01.2013

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