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15.11.2011

Brassens : les mots du cygne

Chansonnette à celle qui reste pucelle

 Certes, si te presse
La soif de caresses,
Cours, saute avec les
Vénus de Panurge.
Va, mais si rien n’urge,
Faut pas t’emballer.

 Mais si tu succombes,
Sache surtout qu’on peut
Etre passée par
Onze mille verges,
Et demeurer vierge,
Paradoxe à part.

littératureCette tendre ballade, jouée en accords mineurs, célèbre le libre arbitre en amour.
Car si l’évolution des mœurs et des mentalités fait que les tendresses juvéniles ne sont plus interdites par les froides valeurs de la morale conventionnelle, le poète ne voudrait pas pour autant que l’adolescence confonde cette levée de l’interdit social avec l’obligation de le transgresser.
Une aliénation ne se dépasse pas par la pratique systématique de son contraire. C’est là un principe qui ne vaut pas seulement pour la sexualité juvénile… S’adressant à une adolescente, Brassens lui suggère donc de ne point succomber à la mode libertine, mais de n’obéir qu’à ses désirs.
Et puis, la virginité, celle qu’on offre à l’âme que l’on croit sœur et rencontrée au hasard des chemins, c’est bien autre chose. Brassens l’a dit par ailleurs : Quand Cupidon s’en fout, on peut perdre la vertu mais pas la tête. Et c’est bien dommage.
Pour le redire ici,  il use d’un habile jeu de mots entre les onze mille verges et les onze mille vierges, par une double allusion à Apollinaire et à une légende de l'église catholique .

En 1907, Guillaume Apollinaire, par nécessité d’argent nous dit-on, publie sous le manteau deux romans pornographiques, «Les exploits d’un jeune Don Juan» et « Les onze milles verges», ce dernier texte constituant une sorte de négation de la vie humaine, dans un monde complètement démentiel fait d’angoisses et de fantasmes nauséeux, voire sadomasochistes, et qui annonce Michaux et toute l’école surréaliste, mot qu’Apollinaire sera d’ailleurs le premier à employer pour qualifier, en 1917, le drame qu’il vient d’écrire, «Les mamelles de Tirésias».
Le titre choisi par Apollinaire, Les onze mille verges, est un détournement d’une légende qui enthousiasma la chrétienté, et qui, à la fin du Moyen-âge, inspira de nombreuses œuvres d’art, Les Onze mille vierges.
La fable prend sa source à la fin du IVe siècle, à Cologne. C’est là qu’un certain Clematius y restaura une basilique où auraient été ensevelies des vierges martyrisées au cours du siècle précédent.
Clematius inscrivit la date de ses travaux mais ne donna aucun nom aux prétendues pucelles. C’est au IXe siècle que des religieuses voulurent raconter l’histoire des martyres. Elles leur donnèrent alors des noms, parmi lesquels figurait celui d’Ursule. Elles en comptèrent onze, puis, par une erreur d’interprétation des chiffres romains, onze mille.
A la fin du Xe siècle cependant, la légende avait pris totalement corps. Ainsi Ursule, fille du roi de Grande Bretagne, aurait été demandée en mariage par le fils du roi d’un peuple barbare.
La demande ayant été agréée, Ursule est entourée de dix compagnes et chacune d’elles est accompagnée de mille vierges pour faire pèlerinage à Rome.
C’est au retour de leur saint périple, alors qu’elles descendent le Rhin après Cologne, qu’elles font la rencontre des Huns, conduits par Attila. Lequel, comme chacun sait, ne faisait pas dans la dentelle…Ce que chacun sait aussi, c'est que le sauvage au célèbre catogan ne pouvait déjà être en train de flâner sur les rives du Rhin au IIIe siècle, puisqu'il n'y vint qu'au Ve (vers 450). Mais bon, si ce n'était lui, c'était peut-être son frère.
Ursule ayant bien entendu refusé la demande en mariage que ne manqua pas de lui faire le cruel, mais cependant fort galant barbare, les onze mille vierges sont massacrées sur-le-champ. Là oui, on peut reconnaître Attila. J'en conviens...

Même si cette fable manichéenne au possible ne contient sans doute pas une once de vérité - mais une fable est une fable - on chercha néanmoins à la faire entrer dans l’Histoire à plusieurs reprises et particulièrement en 1106, quand de nouveaux fossés furent creusés autour de Cologne et qu’on y découvrit les nombreux ossements d’un antique cimetière.
A grands coups de fausses inscriptions et d’interprétations fantaisistes, on tenta en vain d'attribuer ces restes aux onze mille vierges d’Ursule.

10:10 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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