12.11.2011

Brassens : les mots du cygne

Honte à qui peut chanter

Honte à cet effronté qui peut chanter pendant
Que Rome brûle, elle brûle tout l’temps,
Honte à qui malgré tout fredonne des chansons
A Gavroche, à Mimi Pinson.

littératureA tous ceux, de moins en moins nombreux il est vrai, qui ont fait le reproche à Brassens de ne s’être engagé dans aucune grande bataille de son temps, alors qu’à mon sens la puissance de son verbe s’était engagée dans toutes, il faut lire, ou encore mieux chanter, ce poème.
On a fait grief au poète, évadé du STO, d’avoir continué dans l’ombre à sculpter ses rimes alors que l’heure était au combat et à la résistance. Quelque trente ans plus tard, on lui demandera pourquoi il était absent des barricades de mai 68, ce à quoi, hospitalisé pour des coliques néphrétiques, il répondra avec grand humour : Je faisais des calculs, monsieur !
Brassens a dit partout et toujours que le seul moyen qui était à sa portée pour combattre la connerie humaine et la méchanceté, c’était la poésie et le son de sa lyre.
Il a déjà crié son dégoût des tueries avec La guerre de 14-18. Pathétiquement, il a chanté l’absurdité de la guerre avec Les deux Oncles, une de ses chansons les plus controversée. Il a maintes fois affirmé son refus de mourir pour des idées :

Car à forcer l’allure, il arrive qu’on meure
Pour des idées n’ayant plus cours le lendemain.

Il faut être clair. Brassens ne dédaigne pas ceux qui s’engagent dans un combat qui leur semble juste. Simplement, il leur reproche de vouloir à tout prix y engager les autres, comme si leur vision des choses et leur manière de s’opposer au monde étaient universelles.
Ce procès de non-engagement est d’autant plus mal fondé que Brassens s’est toujours inscrit en faux contre la violence, l’injustice, l’hypocrisie et les diverses aliénations. Partout sa plume a placé l’homme et son bonheur au cœur de ses préoccupations. En 1952, il donnait un magistral pamphlet contre la peine de mort avec Le gorille. Trente ans avant l’abolition de cette peine de mort. Pas engagé, ça ?
Sa lutte à lui, comme à bien d’autres, c’était d’abord l’intelligence et une certaine idée de la bonté, traduites en vers, en rythmes et en rimes.
Cette arme serait-elle moins redoutable qu’une autre ?
Si cela était, pourquoi alors tous les dictateurs du monde, à toutes les époques, ont-ils, avec le viol des femmes, toujours commencé à exercer leur pouvoir ordurier en coupant les ailes à la poésie, à la connaissance et à l’art de s’exprimer ?
Pourquoi le livre a-t-il toujours été l’ennemi numéro un du pouvoir totalitaire ?
Et quand la fumée des canons s’est dissipée, quand la poussière du temps a fait son deuil de tous les morts, l’histoire ne conserve-t-elle pas alors l’écho retentissant de la révolte des plumes ?
Eh bien, oui ! Pendant que les hommes s’entre-tuaient, en Espagne, partout dans le monde, en Indochine, en Algérie, le poète composait dans l’ombre.
Prenant le contre-pied de Lamartine, il persiste, signe et crie haut et fort ne pas en avoir honte.
Car dans son «Ode à Némésis», déesse de la vengeance chargée de rappeler à chacun le rang qu’il doit tenir, Lamartine s’insurge contre le rôle assigné au poète en période de lutte.
A ceux qui lui reprochent de vouloir se mêler de politique, il oppose son droit à participer aux combats pour la liberté et la citoyenneté. Brassens, en butte au reproche exactement inverse, détourne donc tout naturellement en antiphrase les vers fougueux de Lamartine :

Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle,
S’il n’a l’âme et la lyre et les yeux de Néron,
Pendant que l’incendie en fleuve ardent circule
Des temples aux palais, du Cirque au Panthéon !

Alphonse de Lamartine - Méditations poétiques - Ode à Némésis

Déférence gardée pour le poète bourguignon, nous ne saurions cependant avoir la même estime pour l’homme public. Car on sait que Lamartine avait de grandes, de très grandes ambitions politiques. Membre du gouvernement provisoire en tant que ministre des affaires étrangères, il alla jusqu’à se présenter à l’élection présidentielle où il échoua avec assez de fracas.
Criblé de dettes à la fin de sa vie, il acceptera même, deux ans avant sa mort, une rente allouée par Napoléon III.
Le moins que l’on puisse dire, avec l’avantage du recul, c’est qu’il eût été mieux inspiré d’écouter Némésis et de mener son combat avec l’arme qu’il savait le mieux manier : l’écriture.
D’autant plus que Brassens lui rétorque que s’il est honteux de chanter quand les hommes sont occupés à de plus augustes affaires, c’est-à-dire à se massacrer sans retenue, quand donc chantera-t-on ?
A tout moment, depuis la nuit des temps, partout dans le monde une Rome brûle.



Commentaires

Bon texte !

REPONSE DE BERTRAND :

Merci, Vinosse, content que vous ayez apprécié. Vous connaissiez ce texte posthume ?

Écrit par : Vinosse | 12.11.2011

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