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08.11.2011

Brassens : les mots du cygne

La légion d’honneur

 Tous les Brummel, les dandys, les gandins,
Ils les considérait avec dédain,
Faisant peu de cas de l’élégance, il s’ha-
billait au décrochez-moi ça.
Au combat pour s’en servir de liquette,
Sous un déluge d’obus, de roquettes,
Il conquit une oriflamme teuton,
Cet acte lui valut le grand cordon.
Mais il perdit le privilège de
S’aller vêtir à la six-quatre-deux,
Car ça la fout mal, saperlipopette,
D’avoir des faux plis, des trous à ses bas,
De mettre un ruban sur sa salopette :
La légion d’honneur, ça pardonne pas.

littératureLes honneurs pervertissent.
Celui qui aurait eu l’occasion de les fréquenter, mais qui s’en tint toujours soigneusement à l'écart, le sait bien.
Pour rester un acteur libre de sa vie, il ne faut pas trop s’exposer à la reconnaissance et ne pas succomber au désir de gloire.
Cette composition, une des dernières, est très belle et tout à fait fidèle à l’œuvre entière.
Le poète qu’on a jamais pris en flagrant délit de mondanités, l’homme simple, mal à l’aise sous les feux de la rampe, qui a si allègrement stigmatisé la «Déesse aux cent bouches», prend ici à partie La légion d’honneur, comme symbole suprême - et ridicule - de toutes les gratifications.
Ainsi ce brave homme de la strophe, contraint et forcé d’être tiré à quatre épingles pour porter l’insigne décoration, lui qui, nullement soucieux des modes vestimentaires, s’habillait sans recherche et n’avait que mépris pour tous les élégants et autres muscadins, disciples de «Brummel».
Ce George Bryan Brummel, 1778-1840, jeune homme anglais fils d’un parvenu, se fait remarquer à Eton et à Oxford, pour son sens de la répartie et pour son audace, certes, mais surtout pour le soin extrême qu’il apporte à son élégance vestimentaire.
Sa rencontre avec le Prince de Galles, le futur roi Georges IV, lui ouvre les portes de la haute société britannique.
Bientôt ami du duc de Bedford, Brummel donne des réceptions fort guindées, qui tournent parfois à l’orgie.
Pendant vingt ans, il impose dans tous les salons anglais son point de vue quant à la subtilité de l’habillement et, chez tout ce que l’Angleterre compte de distingué, il est le référent absolu en matière de bon goût et d’étiquette.
Son style finira par coloniser toutes les capitales européennes. Dans les salons, bien entendu, pas sur les boulevards populaires...
Tombé en disgrâce en 1816 auprès du Prince, Brummel voit bientôt son influence décliner. Criblé de dettes de jeu, il passe la Manche et s’installe à Calais.
Tentant de reprendre en France le même train de vie, il est emprisonné en 1837, ruiné et poursuivi par la horde de ses créanciers.
Libéré grâce à l’influence d’anciennes connaissances, il mourra à Caen, dans une maison de retraite, dénué de tout, même de sa raison et, cruauté du sort, quasiment en haillons, contraint de s’habiller, lui aussi, au décrochez-moi ça.

Attestée en 1842, l’expression, sans lien aucun avec Brummel mort en 1840, s’est rapidement lexicalisée pour devenir un  nom composé désignant la boutique d’un fripier, vendeur de vêtements d’occasion.
Le mode impératif indique la désinvolture, bien compréhensible, de l’acheteur populaire et non l’insolence ou le dédain.
Soit dit en passant, permettez-moi de conclure que le fait que Brummel ait été sans doute obligé d’en passer par là, ne m’anime d’aucune émotion particulière. Il faut dire aussi que ce Brummel exerça une certaine fascination sur pas mal de nos écrivains, dont Baudelaire et Balzac.

 brassens.jpg

L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard
Se réincarnait chez ce vieux fêtard.
Tenter de l’empêcher de boire un pot
C’était ni plus ni moins risquer sa peau.
Un soir d’intempérance, à son insu,
Il éteignit en pissotant dessus
Un simple commencement d’incendie,
On lui flanqua le mérite, pardi !
Depuis que n’est plus vierge son revers,
Il s’interdit de marcher de travers.
Car ça la fout mal d’se rendre dans les vignes,
Dites du Seigneur faire des faux-pas
Quand on est marqué du fatal insigne :
La légion d’honneur ça pardonne pas.

littératureNos antihéros sont toujours décorés pour de hauts faits absolument insignifiants et toujours accomplis non seulement en dehors de leur volonté, mais encore dans l’exercice même de leur inconduite. C’est assez dire la valeur du badge qu’on leur accroche au veston !
En tout cas, ce médaillon de pacotille contraint son porteur à rester dans le droit chemin. Au sens propre dans cette strophe.
Car en évoquant l’âme du bon feu Jehan Cotart, Brassens en appelle à une ballade de François Villon, prière pour sauver l’âme d’un ivrogne impénitent, souffrant d’une inextinguible soif :

On ne lui sceu(t) pot des mains arracher :
De bien boire ne feut(s) oncques fetard.
Nobles seigneurs, ne soufrez empescher
L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard

Même Jehan Cotard qui, nous dit Villon, buvait jusqu’à son dernier sou, qu’on ne vit jamais sans une cruche portée à ses lèvres, qui se cognait aux étals du boucher, qui jamais ne s’allait coucher sans tituber, serait, lui répond Brassens, devenu un modèle de sobriété, la légion d’honneur épinglée à son habit.
Le message est clair : gardez vos joies et vos inconduites et tenez-vous bien à l’écart de ces singeries !

Dans une autre mesure, cela me fait un peu penser aux écrivains soudain gratifiés d'un grand prix littéraire : souvent, ils disparaissent on ne sait où, comme si la renommée les avait soudain taris.

13:51 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Très bon article. Merci de nous instruire ainsi !
Petite question autour de la même chanson : d'où vient l'expression "se vêtir à la six-quatre-deux" ?
Merci d'avance pour vos lumières.
Amicalement
O.G., auteur

Écrit par : Olivier Gechter | 18.09.2014

Les trois premiers chiffres pairs (donc entiers) 2- 4 -6, sont des symboles d'équilibre et de rationalité. Énoncés à l'envers, ils perdent cet équilibre et donnent cette impression de cafouillage, de va-vite et de désordre. Six-quatre-deux dès lors symbolise le renversement de ce qui était bien équilibré.
Mais il y a aussi ce dessin enfantin vertical, 6 4 2 qui donne vaguement un profil de tête de bonhomme. Faire une tête ainsi c'est la faire à la va-vite...

Bien à Vous
Bertrand

Écrit par : Bertrand | 18.09.2014

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