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29.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Adieu, Poète !


Quelques œuvres posthumes

littératureC’était il y a exactement 30 ans aujourd’hui 29 octobre et c’était la nuit, juste avant que la pendule ne bascule de l’autre côté de la date : le grand manuscrit se refermait, soudain orphelin de sa belle plume.
Libération qui, à l’époque, avait encore quelque intelligence complice avec les hommes, titrait le lendemain : BRASSENS CASSE SA PIPE.
J’étais dans une librairie, rue Saint-Yon, à la Rochelle et mes yeux n’arrivaient pas à se déconnecter de ce gros titre qui résonnait comme un grand malheur.
A Saint-Gély-du-Fesc, à deux pas des flots bleus, le poète avait donc déposé armes et bagages aux pieds de la Camarde ; celle qu’il avait tant raillée, qu’il avait tant provoquée de son verbe.
Orpheline aussi, la guitare, qui laissait mourir de chagrin ses accords et sa pompe légendaire. Le doigté, si alerte, si jazz, si romantique, incomparable à nul autre par sa sobriété techniquement difficile, s’éteignait.
La voix chaude, ronde, fraternelle s'était tue. Un homme d'une exceptionnelle valeur humaine et d'une modestie qui devrait aujourd'hui faire crever de honte tous les seigneurs-détenteurs de la fausse parole, grands ou petits, donnait sa démission au vaste monde.
Des copains de Nantes rencontrés beaucoup plus tard à Vaison-la-Romaine, Les Passants (salut fraternel, Serge, si tu passes par là !) lui ont dédié une superbe chanson, Le poète et les croque-notes :

Que tu remontes sur scène, hélas, n'est pas demain,
Alors prends cette chanson comme la poignée de main
Qu'on n'a pas échangée dans ta loge de chanteur,
C'est pas gentil d'éconduire tous tes admirateurs,
Parce qu'une mort imbécile
T'a fait taire la glotte,
Toi, le Poète,
Et nous les croque-notes !

Moi-même orphelin de père, de racines et de repères, je venais de perdre mon poète, celui qui m’avait appris à décliner mon émotion sur une guitare et par le mot. Du même coup, une bonne part de ma confrontation poétique avec le monde s’envolait.
Un chant se taisait.
A jamais.
J’ai rencontré beaucoup d’amis autour de Brassens. Des musiciens et des poètes pour la plupart. On avait les mêmes références, on avait le même goût pour les mêmes poésies, on avait les mêmes chansons aux lèvres, on taquinait les mêmes accords de guitare, et on se disait qu'on était comme des frères qui auraient bu le même lait, mais qui auraient grandi, sans se connaître, dans des endroits différents, loin les uns des autres. Tous ces copains se souvenaient, plus de vingt ans après, de ce qu’ils faisaient et où ils étaient quand ils ont appris la mort de Georges Brassens. Un bout du chemin s'était figé à cet endroit précis. Il y avait, il y a et il y aura un avant et un après .

Certes, en 1982 et en 1985, des textes méconnus ont été ressortis des tiroirs par Jean Bertola, dont certains ont été repris plus tard, avec bonheur, par Maxime Le Forestier.
Certes. Mais si, comme le disait Brassens lui-même, « une chanson, c’est une lettre à un ami», j’ai eu, en dépit de l’incontestable plaisir à découvrir à titre posthume le langage du poète, la triste impression d’avoir reçu comme de chaleureuses nouvelles de la part d’un copain qui, pendant la distribution du courrier, avait faussé compagnie au vaste monde.
J’ai eu le sentiment d’un silence encore  plus dense.
J’ai donc sélectionné, parmi la trentaine de titres que le poète n’enregistra jamais, les textes qui me parlaient le plus de lui. Ceux, en fait, sur lesquels j’aurais tant aimé entendre son amicale intonation et son  timbre frondeur.
L’esprit est encore là, même si le cœur s’est envolé là-bas…Vers le Grand Peut-être.

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 Le Vieux Normand

 Quand tous les rois Pétaud crient : « Vive la République ! »,
Que « Mort aux vaches ! » même est un slogan de flic,
Que l’on parle de paix le cul sur des canons,
Bienheureux celui qui s’y retrouve, moi non !

littératureJusqu’à ce que ne sombre la lumière, Brassens a gardé le même esprit de solitude.
Ce texte est en effet du même tonneau que Le pluriel et Mourir pour des idées. Le refus de s’engager dans la confusion tapageuse des idéologies aura donc toujours été l’engagement majeur du poète.
L’homme de Sète se conduit en sage et vieux Normand, comme si cette apparente absence de position tranchée lui faisait murmurer  : P’être ben qu’oui, p’être ben qu’non.
Ainsi, avant de tirer sa révérence, n’a-t-il aucun conseil à prodiguer aux jeunes générations, aucune certitude à leur transmettre et sur laquelle elles pourraient asseoir leur jugement et construire leur monde.
Sur les questions essentielles de l’existence, Brassens est avant tout un dubitatif et ce que bon nombre de jeunes (et de moins jeunes) cons, qui se croyaient pourtant des plus fins et des plus intelligents, ont pris pour une fuite, n’était que le désespoir modéré d’une intelligence visionnaire. Suffit aujourd’hui, en 2011, de voir l’état du monde pour en être convaincu et suffit d'entendre le vide effrayant du discours, partout où il a des prétentions, pour mesurer combien, en trente ans, nous n'avons pas bougé d'un poil. A y regarder de près, nous aurions même plutôt réculé.
Déjà, dans la cacophonie contradictoire des discours d’idéologues, Brassens ne trouvait rien qui aurait pu correspondre à sa vision du bonheur.
L’homme était en-dehors. Et je me sens aujourd’hui de plus en plus en phase avec lui. J'ai appris la solitude. Je l'ai appris par le brouhaha des hommes :

Moi, le fil d'Ariane, il me fait un peu peur
Et je n'men sers plus que pour couper le beurre.

Aux enfants de 68 qui «interdisaient d’interdire», le poète déconseille de conseiller.
Aux grands de ce monde qui prêchent la force de dissuasion par l’arsenal apocalyptique, autrement dit le trop fameux si vis pacem para bellum, il offre son plus pur scepticisme.
Il dédaigne aussi et surtout ces rois Pétaud qui, pour rester dans la course aux pouvoirs et vendre leur vieille marchandise idéologique, endossent les couleurs de la démocratie.
Quand on fait allusion au roi Pétaud, on pense évidemment à Rabelais.
Mais Rabelais n’a pas créé le « Roy Pétault». Il l’a fait revivre de la légende d’un obscur personnage, qui tiendrait son nom du roitelet, petit roi, car on nomme ainsi cet oiseau nerveux, toujours en mouvement, toujours à la recherche d’un territoire, «roi petare» ou encore «rey petare».
A la fin du XVIe, on retrouve le roi Pétaud dans des expressions proverbiales telles que «C’est la cour du roy Pétauld où chacun est maître», pour désigner une organisation, un lieu, où règne le désordre et où rien n’est cohérent.

Pour l’histoire, notons qu’Honoré Daumier, bouillant révolutionnaire républicain sous le règne de Louis-Philippe, et qui fut tout à la fois peintre, graveur, sculpteur et dessinateur, fut incarcéré six mois puis interné comme aliéné, après avoir publié en 1831 et 1832 deux magnifiques lithographies dont l’une, La cour du roi Pétaud, pourfendait les vices de la monarchie du Roi-bourgeois.
Grand admirateur de Balzac, Daumier avait aussi superbement croqué certains personnages de la Comédie humaine, dont l'inquiétant Vautrin et le pathétique père Goriot.

08:00 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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