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26.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Lèche-cocu

 Si L’homme était un peu bigot,
Lui qui sentait fort le fagot,
Criblait le ciel de patenôtres,
Communiait à grands fracas,
Retirant même en certains cas
L’pain bénit d’la bouche d’un autre.

littératureAvec Le Cocu nous avions brièvement évoqué ce Tartufe qui, pour séduire les femmes, s’évertue d’abord à imiter les maris, transgressant ainsi les règles de bonne conduite qui doivent être observées à l’égard du mari bafoué.
Si Brassens méprise cette misérable stratégie de son antihéros, il s’en amuse aussi, car,
comme dans une fable, la morale est sauve : jamais Lèche-cocu, dont les intentions sont à chaque fois découvertes par les maris, ne parviendra jusqu’à leurs femmes.
Même si nous ne sommes pas en présence d’une des pièces maîtresses de l’œuvre, de celles qui ont posé avec brio les questions essentielles, Lèche-cocu reste une plaisante comédie, une facétie récréative et bien ficelée.
C’est la blague éternelle de «l’arroseur arrosé» et, sur fond rieur, le procès des tartuferies amoureuses.
Brassens raille tous ces mauvais jeux de rôle dans lesquels se démène son personnage et il les choisit parmi les plus saugrenus, parmi ceux qui lui sont particulièrement détestables, du flic au militant en passant par le militaire jusqu’au calotin.
Car ce séducteur maladroit ne recule devant rien, allant même jusqu’à imiter un mari dans ses frénésies religieuses, lui qui, pourtant, en profondeur, sent fort le fagot.
La locution est très évocatrice.
Elle serait née en 1594 dans le fameux pamphlet politique et collectif, La satire Ménippée, dirigé contre les fanatiques de la Ligue, celle déjà évoquée avec Oncle Archibald. Les nombreux auteurs de cette satire étaient des loyalistes ecclésiastiques, des juristes et des poètes humanistes.
Le succès de ce texte, qui tenait son titre d’une œuvre de Varron, 116-27 avant J.C, «Les Satires Ménippées», du nom du philosophe cynique Ménippe de Gadara, contribua à la victoire définitive d’Henri IV.
Le pamphlet de 1594 se présente comme une sorte de farce avec prologue et épilogue où les états de la Ligue sont raillés de façon burlesque et l’expression sentir le fagot y désigne ceux qui sont promis au bûcher, c’est-à-dire les hérétiques.
Au fil du temps, la locution a évidemment perdu de sa violence satirique. Elle n’est plus employée que dans une pure intention littéraire comme ici, où Brassens remet à l’ordre du jour la métaphore tragi-comique.
Car, au bout du compte, si ce n’était cette manie de se renier constamment pour plaire aux maris, ce Lèche-cocu serait finalement bien sympathique au poète : il est foncièrement anticlérical, antimilitariste et n’aime pas les flics.
Mais tout le monde l’aura compris : il est avant tout un gros sot dont les apostasies successives, au lieu de le servir, le perdent à chaque fois davantage.

 

brassens.jpg

Et nous, copains, cousins, voisins,
Profitant (on n’est pas des saints),
De ce que ces deux imbéciles
Se passaient rhubarbe et séné,
On s’partageait leur dulcinée
Qui se laissait faire docile.

littératurePour railler ce flagorneur, Brassens ne pouvait nous offrir meilleure référence ni plus subtil clin d’œil à un des grands maîtres de notre patrimoine littéraire.
La scène première de l’acte III de L’Amour médecin de Molière voit en effet deux hommes de l’Art, M.Tomès et M. Des Fonandres, s’affronter quant à la nature d’un remède à prescrire à une patiente.
M. Filerin s’interpose, leur enjoignant de cesser leurs inutiles disputes qui, dit-il en substance, risquent de faire découvrir au peuple toute la forfanterie et toute la fatuité de la médecine.
Ces arguments de poids ramènent très vite les deux comparses à la raison, qui s’empressent alors de conclure un pacte par M. Fonandres ainsi formulé à l’adresse de M. Filerin, l’entremetteur :

- J’y consens ; Qu’il me passe mon émétique pour la malade dont il s’agit, et je lui passerai tout ce qu’il voudra pour le premier malade dont il sera question.

Par allusion directe à cette réplique, est née vers 1788 l’expression Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné, ces deux plantes médicinales ayant à peu près les mêmes vertus…laxatives !
Elle s’emploie ironiquement pour dire deux personnes qui se font de mutuelles complaisances et concessions, non par conviction, mais par pur intérêt, comme nos deux praticiens de l’Amour médecin.
Tout comme aussi le dragueur de maris et le mari lui-même, tous les deux ayant le plus vif intérêt à ne pas se perdre de vue et à ne se
point fâcher.

Image 1 : Philip Seelen

14:23 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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