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22.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Histoire de faussaire

Se dessinant sur fond d’azur,
La ferme était fausse bien sûr,
Et le chaume servant de toit,
Synthétique comme il se doit.
Au bout d’une allée de faux buis,
On apercevait un faux puits
Du fond duquel la vérité
N’avait jamais dû remonter.

littératureC’est un véritable exercice de style auquel se livre Brassens avec cette Histoire de faussaire.
Certes, il peut arriver que dans une aventure amoureuse, on découvre soudain que l’essentiel est faux. On devrait d’ailleurs, dans ce cas-là, parler plutôt d’une «mésaventure amoureuse ». Mais tout, en situation réelle, ne peut être à ce point falsifié.
Dans le tableau dressé par Brassens, tous les coups de pinceau sont faux, absolument faux, et ce, dans leurs moindres détails. A tel point que ce faux-là ne peut décemment être vrai.
C’est là toute la belle astuce de ce poème - à la musique qui swingue et que j’adore vraiment jouer - et la chute, avouant enfin une heure authentique de vrai bonheur au cœur de cette ambiance frelatée, est un retournement magistral de situation, comme seules en connaissent les comédies classiques.
Cette maîtresse dont l’environnement quotidien est tellement kitsch, nous est alors sympathique. Faut dire aussi qu’elle ne nous avait jamais été vraiment antipathique car, vers après vers, jamais le poète n’avait introduit la notion de mensonge délibéré avec intention dolosive.
Le pathétique de cette composition réside en fait dans la naïveté du décor. C’est donc un décor qui méritait le regard désabusé du poète tolérant et non l’acrimonieuse critique du donneur de leçons : Brassens sait que même les gens qui se fourvoient dans les artifices du mauvais goût, sans désir de tromper mais dans le seul but de tenter d’exister un peu, méritent qu’on s’attarde en leur compagnie, qu’on leur soit fraternel.
On me pardonnera ce raccourci fulgurant mais, après tout, la poésie ne se nourrit pas des mêmes exigences que la philosophie où seule la Vérité avec un grand V est source de bonheur.


Dans une Histoire de faussaire comme celle-ci, nulle part la vérité ne peut trouver asile. Pas même au fond d’un puits factice dans un jardin artificiel.
C’est une allusion à une courte maxime, «La Vérité se cache au fond d’un puits », attribuée à Démocrite, penseur du Ve siècle avant Jésus-Christ et contemporain de Socrate.
Démocrite fut le fondateur des prémices d’une philosophie, l’atomisme, selon laquelle le non-être, le néant, a une existence car c’est lui qui crée le mouvement des parties insécables de l’Etre, les atomes. Le moins que l’on puisse dire alors, c’est que Démocrite a jeté les bases, du moins en idée spéculative, d’une science qui allait révolutionner la connaissance physique du monde et introduisait, déjà, la pensée quantique.
Pour en revenir à la vérité dissimulée au fond d’un puits, on retrouve la maxime chez Boileau, Discours au roi :

Ils tremblent qu’un censeur… ; n’aille du fond du puits tirer la vérité.

 Si la métaphore exprime la difficulté qu’il y a, en toutes choses, à dissocier le vrai du faux, point besoin d’aller sonder les abîmes du puits dans  cette Histoire de faussaire : la difficulté étant elle-même illusoire, comment, en la surmontant, pourrait-on accéder à une quelconque vérité ?

*

La seule chose un peu sincère
Dans cette histoire de faussaire
Et contre laquelle il ne faut
Peut-être pas s’inscrire en faux,
C’est mon penchant pour elle et mon,
Gros point du côté du poumon
Quand amoureuse elle tomba
D’’un vrai marquis de Carabas.

 

littératurePeu de gens sans doute ignorent le nom de ce marquis du fameux conte de Perrault : fils cadet d’un meunier, ce personnage est abusivement fait marquis par un procureur, le Chat botté.
Ce qui nous échappe bien plus, c’est l’origine du nom, sur laquelle d’ailleurs Perrault n’a donné aucune explication.
Sans être tout à fait certaine, la plus plausible serait celle d’une interposition décelée dans un texte d’un écrivain juif de langue grecque, Philon d’Alexandrie, contemporain de Jésus-Christ.
Ce texte In Flaccum, avait été écrit contre le gouverneur Flaccus qui avait soutenu une révolte du peuple contre les juifs d’Alexandrie.
On y trouve le nom de «Carabas» pour désigner un fou qui errait tout nu de par la ville et que les Alexandrins déguisaient en souverain avec une couronne de papier et un sceptre de roseau pour railler Agrippa, nommé roi de Judée par Caligula.
Toujours est-il que le nom de Carabas désigne désormais une noblesse de pacotille, un roturier qui s’affuble de titres d’emprunt.


La dame, dans notre Histoire de faussaire, qui sait si bien s’entourer d’un monde d’objets factices, ne pouvait, en poussant sa logique du fac-similé jusqu’au bout, ne tomber amoureuse que d’un Carabas, un vrai, c’est-à-dire un vraiment faux. Au grand dam du poète…
Comme quoi, et c’est aussi toute la délicatesse de ce poème, il est des émotions où le faux et le vrai se plaisent tellement bien ensemble, qu’ils ne forment plus qu’une seule et même réalité.
Il n'y a que des imbéciles convaincus pour ne pas le savoir : les idéologues, les petits manichéens du tout vrai ou du tout faux. Du noir et du blanc. Au mépris de tout contexte humain et des vastes couleurs du monde.


08:00 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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