UA-53771746-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18.10.2011

Brassens : les mots du cygne

 Don Juan

Gloire au flic qui barrait le passage aux autos,
Pour laisser traverser les chats de Léautaud !
Et gloire à Don Juan d’avoir pris rendez-vous,
Avec la délaissée que l’amour désavoue !
Cette fille est trop vilaine, il me la faut !

littératureLe personnage de Don Juan est un monument, une cathédrale même, de la littérature universelle.
D’origine espagnole avec El burlador de Sevilla y convidado de piedra, soit «Le séducteur de Séville et le convive de Pierre», la comédie de mœurs fut très vite mise à contribution en Italie par les comédiens de la «Commedia dell’arte», avec quelques remaniements, et ce, probablement avant 1650.
En 1657, les susdits comédiens triomphèrent à Paris, au théâtre des Italiens.
La pièce eut auparavant de nombreux imitateurs français, notamment l’acteur Dorimont qui en donna en 1661 une tragi-comédie en cinq actes.
C’est certainement parmi ces imitateurs de talent que Molière puisa l’inspiration de son Don Juan bien à lui.
Il le fit jouer pour la première fois le 15 février 1665.
Depuis, Don Juan est passé sur nos pupitres d’écolier et, même s’il ne l’a pas fait, est venu enrichir notre langage pour dire un séducteur, abuseur de ses charmes, que ceux-ci soient réels ou imaginaires.
En fait, si Don Juan est universel c’est qu’il est l’archétype même de la joie de vivre, du libertinage blasphématoire, de la légèreté d’esprit uniquement préoccupé des plaisirs terrestres, par opposition à l’austère sérieux des questions du divin et du salut de l’âme.
Certaines lectures inattentives, voire un manque de lecture tout court, ont déjà réduit Don Juan, soit à un épicurisme primaire, soit à une recherche névrotique du plaisir.
C’est à la fois mal connaître la philosophie d’Epicure, la souffrance de la névrose et le personnage dont on parle.
Chez Molière, disons-le tout de go, Don Juan est tout proche de Tartuffe en ce que les deux personnages sont les entités contraires d’une même dialectique du mensonge.
C’est la lecture qu’en a faite Brassens, la bonne à mon sens. C’est celle d’un homme qui, par goût et raffinement, toujours s’inscrit en faux contre le convenu, contre le préjugé et contre la fausse dévotion.
Je serais alors tenté de dire qu’avec son Don Juan, Georges Brassens nous livre une part de sa philosophie de vie.
Par-delà le bien et le mal des attitudes, chacun, quand il le souhaite, peut en effet jouer son rôle à contre-emploi, déjouer celui qu’on veut lui imposer et retrouver le zèle marginal de son humanité première.
Ainsi, strophe après strophe, cet automobiliste qui met toute son adresse à éviter le hérisson égaré, le quidam qui ne hurle pas avec les loups, le curé qui tend la main à l’hérétique, la bonne sœur qui masturbe charitablement l’handicapé jusqu’à jouissance et l’inconnu, sans doute moustachu et grand amateur de bouffardes, qui, ne croyant pas aux idéologies salvatrices, n’importune son voisin ni de ses convictions, ni de ses discours tapageurs :

Gloire à qui n’ayant pas d’idéal sacro-saint,
Se borne chaque jour à ne pas trop emmerder ses voisins !

Ainsi aussi ce flic, investi d’un rôle souvent difficile dans l’œuvre de Brassens et qui, tout comme dans l’Epave, se conduit ici en parfait honnête homme.
De son autorité, il fait alors barrage aux automobiles pour donner la priorité aux chats, d’ordinaire victimes de la frénésie mécanique.
Et encore pas n’importe quels chats, mais ceux de Léautaud !
Autant dire des chats perdus, des orphelins et des recueillis. Des écorchés vifs.
Saluons ensemble la perfection du clin d’œil fait en direction de Paul Léautaud.
Car par-delà l'originalité de l’œuvre de cet écrivain, sachons qu’il fut le fils d’un père comédien et résolument séducteur, un véritable disciple de Don Juan et qui vogua toute sa vie d’aventures en aventures.
A tel point que Léautaud fut le fils d’une de ces «compagnes temporaires» qui l’abandonna trois jours après sa naissance.
Il ne revit sa mère que très brièvement, à l’âge de trente-et-un ans, à l’occasion d’un enterrement. Il conçut pour cette « femme de mauvaise vie » des désirs œdipiens très forts, qui, selon ses dires, furent presque satisfaits, mais qui en tout cas furent à la source de deux de ses œuvres majeures, In memoriam et Le Petit ami.
Critique littéraire au «Mercure de France», puis à la «Nouvelle revue Française», Paul Léautaud fut souvent congédié pour son esprit fantasque, authentique et s’exprimant au mépris des convenances.
Il nous a laissé, avec son Journal littéraire tenu pendant soixante-trois ans, un implacable pamphlet à l’encontre des personnalités du monde littéraire qu’il était alors amené à côtoyer.
Léautaud s’était installé en 1911 dans sa «baraque» de Fontenay-aux-Roses où, misanthrope sublime, il vivait en compagnie de tous les chats et de tous les chiens abandonnés et errants qu’il pouvait recueillir.
Les marxistes du gotha littéraire n’ont évidemment pas manqué de voir en lui un affreux réactionnaire. Il est vrai qu’il fait mine de regretter l’Occupation allemande et se dit même antisémite dans son Journal littéraire d’après-guerre. Mais le personnage est bien plus compliqué que cela : les pages de ce même journal des années 30 et des années de guerre font montre d’un profond mépris à l’égard de la droite réactionnaire et de l’Allemagne nazie.
Pour mémoire, on peut lire ici l'excellent texte que Jean-Louis Kuffer consacra à Léautaud en mai 2011.

De Léautaud à Brassens, qui ne se sont jamais rencontrés,  une main invisible s’est tendue. C’est la main d’une fraternité bourrue. Une main complice, celle qui, peut-être, faisait déjà chanter Baudelaire :

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique…

Ch. Baudelaire, les Fleurs du Mal - Le Chat

11:22 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Les commentaires sont fermés.