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12.10.2011

Brassens : les mots du cygne

 1976

Trompe la mort

  Avec cette neige à foison
Qui coiffe, coiffe ma toison
On peut me croire à vue de nez
Blanchi sous le harnais.
Eh bien, Mesdames et Messieurs,
C’est rien que de la poudre aux yeux,
C’est rien que de la comédie,
Rien que de la parodie.
C’est pour tenter de couper court
A l’avance du temps qui court,
De persuader ce vieux goujat
Que tout le mal est fait déjà.
Mais dessous la perruque j’ai
Mes vrais cheveux couleur de jais.
C’est pas demain la veille, bon Dieu !
De mes adieux.

littératureNous sommes donc en 1976. Le mal insidieux poursuit son ténébreux chemin.
Le poète amaigri «flotte dans ses vêtements» tandis que les flocons des neiges éternelles ont saupoudré les ondulations toujours soignées de la chevelure.
Sur la lourde moustache aussi s’est déposé le givre. De la fidèle pipe s’échappe comme la fumée bleue des matins d’hiver.
Brassens sait maintenant que, dans ses propres coulisses, rôde la Camarde.
Bravache, l’angoisse du temps qui fuit, celle qui toujours l’a hanté, nouée au creux du ventre, il lève le poing aux nues et, une fois encore, tente de conjurer le sort en le démentant effrontément, en le provoquant, en jouant au plus fort que lui, avec, brandie dans ce poing levé, la seule arme qu’il n’ait jamais possédée : la poésie.

Chant de la peur et du désespoir, chant de révolte d’un homme éternellement amoureux de la vie et qui n’ignore rien de l’issue fatale, prochaine. Qui sait la défaite qui l’attend. Baroud d’honneur, voici Trompe la mort, une blessure sur fond d’humour frondeur.
Cet album sera le dernier…Après lui, Brassens mènera son combat solitaire, jusqu’à ce que nous savons tous, mais, en témoignent les titres posthumes, toujours la plume et la guitare à la main.

Comme pour retarder ce fatidique instant où le soleil plongera une dernière fois derrière la ligne d'horizon, le poète mettrait lui-même en scène les ombres du crépuscule, bernant ainsi l’étoile sur la réalité de sa propre course.
Toutes les petites diminutions qui ralentissent le pas et l’ardeur à vivre ne seraient donc que de savants trompe-l’œil, telles ces tempes maintenant grisonnantes, stigmates pourtant irréfutables de l’érosion.
Ces artifices inventés par Brassens prennent complètement à contre-pied l’usage de ces hommes un peu ridicules qui, blanchissant, se mettent en devoir de se teinter les cheveux. Qui veulent mentir au temps, le refuser, le remonter. Brassens fait la même chose, mais dans l’autre sens, il anticipe sur ce temps. Il ne cherche pas à se rajeunir pour tromper son monde, mais à prendre les dehors d’un vieillard pour tromper le temps.
C’est beaucoup plus difficile, à mon sens, de vouloir tromper le temps que les hommes (ou les femmes plutôt).


Blanchi sous le harnais dit bien cette impression d’une longue expérience acquise au prix de l’accumulation des années.
Au XVIIe siècle, le mot harnais désignait les bagages et toute la suite d’une armée en campagne, avant de nommer d’abord l’équipement complet du soldat, puis, plus spécialement, son uniforme.
De là est née une expression endosser le harnais, pour dire de quelqu’un qu’il embrassait la carrière militaire, qu’il entrait dans les ordres ou qu’il se destinait à un métier juridique, bref, qu’il entamait une profession où le port d’un habit spécifique était de rigueur.
Dès le XIIIe siècle, le mot a désigné par extension l’équipement complet du cheval d’attelage et même, dans un sens plus moderne à partir du XIXe siècle, le mot a pris un temps la valeur d’accoutrement ridicule.
Par une allusion directe à un vers du Cid, acte II, scène 8, la locution blanchi sous le harnais, est en usage au XVIIe siècle et signifie, bien au-delà de la carrière des armes, qu’on s’est usé et fatigué dans l’exercice d’une fonction ou d’un métier.

09:26 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

La tirade de Don Diègue :

Ô rage ! ô désespoir ! ô viellesse ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?

J'ai appris ça par coeur, il y a bien longtemps.
Aussi les stances du Cid :

Percé jusques au fond du coeur
D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d'une juste querelle
Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.

Je vous jure que je les restitue de mémoire !

Écrit par : elizabeth l.c. | 12.10.2011

Ne seriez-vous là, j' n'y aurais vu que de la métaphore (!)

Écrit par : ArD | 12.10.2011

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