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16.01.2015

Brassens : les mots du cygne

Je remets en ligne parce que, la folie du martyre ayant envahi le monde, je me demande comment Brassens écrirait aujourdhui cette strophe.... ou, même, s'il l'écrirait.

Mourir pour des idées

Les Saints Jean Bouche d’or qui prêchent le martyre,
Le plus souvent, d’ailleurs, s’attardent ici bas.
Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire,
C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas.
Dans presque tous les camps on en voit qui supplantent
Bientôt Mathusalem dans la longévité.
J’en conclus qu’ils doivent se dire, en aparté :
Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente,
D’accord, mais de mort lente.

20081208Grece.jpgCe sont là des vers qui ont fait grincer bien des dents.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir en pensée vers une époque où l’engagement pour «changer le monde» était en permanence à l’ordre du jour.
Toute la horde gauchiste issue d’une bien mauvaise lecture d’un non moins mauvais centralisme démocratique à la Lénine ou à la Mao Tsé Toung, tous les militants staliniens des vieux partis poussiéreux, qui avaient vu, un moment, leurs troupes ébranlées par le souffle de mai 68 et qui, peu à peu, en bons charognards de l’histoire, reprenaient du poil de la bête grâce à l’écrasement de ce même mai 68, - souvenons-nous que L’Humanité titrait partout que les anars étaient des flics payés par l’étranger- ces mêmes anars perdus quelques années plus tard, à l’époque de ce poème, dans les fumées romantiques de la reprise individuelle ou de la propagande par le fait ou encore dans celles des feux de camp «baba», tous les pro-situs courant derrière une théorie qui, déjà, avait perdu sa complicité avec la réalité, tous, ou à peu près, crièrent haro sur cette voix qui prétendait que se battre, et surtout mourir, pour un quelconque idéal était chose débile.
Tous ces gens-là, jeunes et généreux (excepté les staliniens), ne l’étaient pas encore assez, généreux, pour lire correctement entre les lignes visionnaires du vieux poète.
Je comptais beaucoup de camarades parmi eux.
J’avais alors vingt-deux ans et, quoique moi-même embarqué dans les illusions des préparatifs du Grand Soir, j’essayais de convaincre ceux que je comptais au nombre de mes amis, ceux qui, depuis longtemps, avaient déchiré les cartes et fui les séminaires de l’idéologie, qui menaient leur combat au quotidien, qui n‘avaient que le mot Vie à la bouche, qui méprisaient le prêcheur de quelque paroisse qu’il fût, que Brassens ne disait pas autre chose qu’eux. Que nous.
J’avais sur eux le privilège d’être accompagné depuis ma première adolescence par le verbe du poète moustachu.

Bien avant que les pavés ne volent dans l’air enjoué des rues, j’avais chanté Le Pluriel et aussi ces vers des Deux Oncles :

Qu’aucune idée sur terre n’est digne d’un trépas,
Qu’il faut laisser cela à ceux qui n’en ont pas…

En écrivant Mourir pour des idées, Brassens alliait donc l’intelligence au courage, car il fallait être bien téméraire pour chanter ainsi à contretemps de toute une époque.
Mais, individualiste désespéré, le poète n’a jamais crié avec les loups, qu’ils soient braves gens, d’âme guerrière, bourgeois, prêtres d’une Eglise ou prêtres d’une Révolution.
Et plus, il sait trop que tous ces combats sont perdus d’avance et que ceux qui brandissent le plus ostensiblement les drapeaux, sont souvent les premiers à jeter l’éponge ou à changer de direction, dès que souffle un vent nouveau.
L’avenir, c'est-à-dire notre présent, lui a hélas donné raison…
Car le temps se fout des combats d’antan et de leurs sacrifiés. Seule demeure la solitude de l’homme face à son éphémère destin et cet homme n’a à opposer à ce destin que la poésie, qui sublime et sait aller plus loin encore que la fuite du temps. Qui veut inscrire dans les temps non encore venus son empreinte.
C’est la seule chose dont soit convaincu Brassens, quoique, se sachant condamné à mourir sous peu, à un  ami qui  tentait de le consoler en disant : «Mais Georges, il y a ton œuvre !», il avait répondu :
«Tu sais, une œuvre, quand on sait qu’on va mourir bientôt… !»(1)
N’empêche que Brassens fut, toute sa vie, très vigilant devant tous les prosélytismes, tous les prophètes et tous ceux dont la parole cherche à convaincre.


Pour embrasser d’un seul trait de plume tout ce beau monde hétéroclite des prêcheurs, Brassens fait référence à Saint-Jean Chrysostome, docteur et père de l’Eglise primitive, né à Antioche en 349, mort en 407.
Du grec Khrusos, l’or et stoma, la bouche, Chrysostome signifie littéralement «bouche d’or».
Ce nom de Chrysostome ne fut pourtant donné à Saint-Jean, autrement dit Saint-Jean bouche d’or, qu’au VIe siècle. Il avait en effet étudié l’art oratoire avant de devenir avocat, puis évêque d’Antioche, avant qu’Arcadius, empereur d’Orient, ne le nommât patriarche de Constantinople.
D’une intelligence féconde, virulent contre les vices, prêchant avec force et talent l’austérité des mœurs, les sermons de Saint-Jean bouche d'or lui valurent d’être considéré comme le premier et le plus grand orateur de l’Eglise primitive. Il fait partie de cette génération de grands prédicateurs qui contribuèrent à l’édification de l’Eglise, après l’avènement de l’empereur chrétien d’Orient.
Véritable apôtre de la Bonne Nouvelle contre les déviances doctrinales qui menaçaient la jeune communauté chrétienne, servi par une éloquence hors du commun, Saint-Jean  bouche d’or cherchait à concilier le message des évangiles et la vie sociale de son époque.
Il a laissé des traités, des liturgies, des homélies et des épîtres.

Il a surtout fait, dans toutes les idéologies et à toutes les époques du monde, des émules à l’écart desquels l’esprit chanteur doit toujours se tenir, sous peine de perdre sa liberté créatrice.
C’est exactement ce que nous dit Brassens et c’est exactement ce que les mutins de mai et de l’après-mai voulaient signifier. Mais ils ne se sont pas compris.
Ou  alors trop tard.

(1) Pierre Cordier, "Je me souviens de Georges"

Illustration  : Rue89, 7 décembre 2008, Grèce.

07:27 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Bonjour,

Après avoir parcouru votre blog et ces beaux articles sur l'homme à la pipe, je souhaitais vous adresser ce message en privé - d'un amateur de Brassens à un autre - mais n'ayant pas trouvé le "contact", je me résous à vous écrire en commentaire à cet article très vrai et très beau sur cet homme bienveillant et sage qu'est (encore et surtout aujourd'hui) le poète Georges...

Je m'appelle Nicolas, jeune trentenaire travaillant au sein d'une compagnie de théâtre (JE SUIS TON PERE).

Du 8 mai au 14 juin, nous produirons au théâtre du Guichet Montparnasse (Paris 14, à deux pas de l'impasse Florimont) un spectacle en hommage à Georges Brassens intitulé "Brassens, lettres à Toussenot" qui donne à (re)découvrir l'homme avant l'artiste, Georges avant Brassens :

"Toi, tu es l'ami du meilleur de moi-même".

Ainsi parlait Georges Brassens de son ami Roger Toussenot quelques années avant "Le Gorille".
A travers ses lettres, Toussenot, le Philosophe, provoque intellectuellement Brassens, le Poète.
Au fond de l'impasse Florimont, chansons et coups de gueule baignent d'insolite la misère quotidienne.
Accompagné de sa Muse, reflet espiègle de son imagination, Georges Brassens dévoile les contours de son univers poétique et libertaire.

Le spectacle présente un pan méconnu de la vie de Brassens à travers une correspondance d'une grande richesse humaine et littéraire qu'il échangeait avec son ami philosophe Roger Toussenot avant d'être connu.
Ces lettres, ici adaptées et mises en scène pour le théâtre, sont un trésor de littérature intime d'un poète doté d'une âme soignée -celle d'un enfant au cœur énorme- , d'une grande pudeur et dont la renommée n'est plus à faire.

Ce message pour vous demander s'il serait envisageable que vous annonciez ce spectacle sur ce blog afin de le faire connaître de vos lecteurs, amoureux de Georges ou simples curieux..

Dans l'attente de votre réponse je vous salue cordialement et "brassensiennement",
Nicolas.

Écrit par : Nicolas FUMO | 10.04.2015

Bonjour,

je vous réponds en privé... Sur le mail que vous avez laissé " en coulisses".
Bien à Vous.

Écrit par : Bertrand | 10.04.2015

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