UA-53771746-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Le blason

 Ayant avecques lui toujours fait bon ménage,
J'eusse aimé célébrer sans être inconvenant
Tendre corps féminin ton plus bel apanage,
Que tous ceux qui l'ont vu disent hallucinant.

C’eût été mon ultime chant, mon chant du cygne,
Mon dernier billet doux, mon message d’adieu.
Or, malheureusement, les mots qui le désignent
Le disputent à l’exécrable, à l’odieux.

littératureEn 1964, avec Vénus Callipyge, Georges Brassens donna un superbe blason en l’honneur de l’abondant fessier d’une dame.
Nous avons donc déjà abordé ce genre littéraire que constituait le blason au début du XVIe siècle, principalement sur l’initiative de Clément Marot.
Magistralement, avec ce blason-là, Brassens renoue avec une tradition littéraire et nous offre une pièce de délicatesse et de tact poétique ; Il y célèbre la partie la plus intime et la plus sublimée du corps de la Dame.
C’est un poème tout pétri de tendresse sensuelle, mais aussi d’indignation à l’encontre de tous ces mots dont on use pour nommer ce triangle parfait de l’érotisme, dont un en particulier, et que le poète a plutôt coutume d’employer pour qualifier certains esprits, jeunes ou vieux, quand le temps ne fait rien à l’affaire.
Aussi Brassens regrette-t-il ici de ne pouvoir rendre hommage, avant de se retirer définitivement, à ce grand ami de l’homme, en des termes galants, dignes de sa grâce.
Eût-il pu le faire, que c’eût été sa dernière et sa plus belle inspiration, son chant du cygne.
L’expression est des plus connues. Tellement qu’elle en a été banalisée, voire galvaudée, et qu’elle s’est ainsi détournée de son premier sens.
Pour nous en convaincre, nous suivrons totalement les explications données par Alain Rey et Sophie Chantereau dans Le dictionnaire des expressions et locutions.
Et nous comprendrons alors mieux pourquoi Georges Brassens, très précis dans le choix de ses expressions, a choisi ici le chant du cygne.

En fait, la banalité esthétique voudrait que le grand oiseau blanc des marais, dont le cri est d’ordinaire braillard, désagréable, lançât, au moment de mourir, un dernier appel pathétique et fort mélodieux.
Il n’en est évidemment rien.
La traduction du grec to Kukneion adein  donne «lancer un appel désespéré», «être sur le point de mourir.» Or, Kuknos, qui désigne le cygne, désigne aussi, au sens figuré, le chanteur.
En français, légèrement moqueur, on dirait plutôt le rossignol ou, encore plus railleur, le merle. Siffler comme un merle, dit-on... Chante, beau merle, aussi.
Dans la langue grecque, le mot Kuknos associe donc l’idée de mort et l’idée de chant, en même temps que celle de la blancheur de l’oiseau qui symbolise la lumière et l’espérance. La légende primitive du cygne chanteur est issue de cette complicité entre la lumière et le chant, complicité particulièrement présente dans l’histoire des religions.
D’ailleurs, dans les langues anglo-saxonnes, les mots qui désigne le cygne , «swan», «schan», puiseraient leur radical, toujours selon Alain Rey et Sophie Chantereau, dans «Sven», émettre un son.
En français, l’expression Le chant du cygne a été enregistrée chez Oudin en 1640 avec le sens précis de «la dernière création  d’un poète» et la métaphore littéraire assimilant le poète au cygne s’est exprimée pour nommer Virgile, le Cygne de Mantoue, ou Fénelon, le Cygne de Cambrai.
C’est d’ailleurs dans cet esprit que le manuscrit que j’avais remis à l’éditeur en novembre 2000 portait le titre : Les mots du cygne. Titre que j’ai repris ici.
Le chant du cygne est donc l’ultime œuvre d’un artiste, principalement d’un poète, mais aussi sa plus belle et sa plus forte, car y est associée l’idée d’un adieu désespérément créateur, juste avant le silence éternel.

 brassens.jpg


Fasse le ciel qu’un jour, dans un trait de génie,
Un poète inspiré que Pégase soutient,
Donne, effaçant d’un coup des siècles d’avanie,
A  cette vraie merveille un joli nom chrétien.

littératureDans la mythologie grecque, les Gorgones sont des divinités monstrueuses de l’océan. Leurs cheveux sont des serpents, leur face est ronde et absolument hideuse, leur corps est recouvert d’écailles d’or, elles portent d’immenses ailes, leur langue est pendante et leurs dents sont des défenses de sanglier.
Il fallait à tout prix les éviter car d’un seul coup d’œil, elles pouvaient transformer les hommes en pierre.
Elles étaient immortelles. Seule l’une d’entre elles, Méduse, était mortelle. Ainsi le héros Persée lui trancha-t-il la tête et du sang qui jaillit de son cou naquit un cheval ailé, Pégase, fils que la Gorgone avait conçu avec le dieu de la mer, Poséidon.
Thème récurrent dans la mythologie grecque, la laideur et la monstruosité accouchent donc de la grâce et de la beauté, thème fantasmé, qui, à mon avis, sous-tendra une bonne part de l’œuvre de Baudelaire.
Impossible à capturer, le cheval ailé le sera pourtant par Bellérophon, qui avait reçu de la déesse Athena une bride en or pour ce faire. Monté sur Pégase, Bellérophon vainquit la Chimère et affronta les Amazones.
Mais quand l’orgueilleux cavalier eut la prétention de rejoindre ainsi l’Olympe des dieux, Pégase le jeta à terre et retrouva la liberté. Le cheval ailé fut alors admis dans les stalles olympiennes pour servir Zeus, avant de devenir une constellation.

Le mythe de Pégase ailé, montant aux cieux et galopant parmi les dieux, a souvent été utilisé dans la littérature grecque comme allégorie parfaite de l’immortalité de l’âme, avant de devenir une sorte de divinité de la poésie.
Car au tout début, peu après sa naissance, le cheval avait frappé le sol du mont Hélicon, d’où avait alors jailli la source Hippocrène, sacrée pour les Muses et inspiratrice des poètes.
Pégase a été particulièrement loué par Hugo dans deux poèmes, dont un, Le cheval, ouvre le recueil «  Les chansons des rues et des bois », alors que l’autre, Au cheval, le conclut.


Quant à Georges Brassens, il a raison d’en appeler ici à Pégase. Car pour baptiser ce petit triangle soyeux de la douceur féminine et de l’amour d’un  nom tellement captivant qu’il ferait oublier la vulgarité de tous ceux qui l’ont précédé, il faudra que la plume d’un poète ait trempé dans l’eau sacrée de la source du cheval fabuleux.

Illustration 1 : Clément Marot, par Corneille de Lyon

11:50 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

À ce sujet, vous serez peut-être intéressé par l'écoute de cette émission diffusée samedi 1er octobre : ici.

Écrit par : ArD | 01.10.2011

Ici :
http://www.franceculture.com/emission-une-vie-une-oeuvre-georges-brassens-sous-influences-2011-10-01.html

Réponse :
Merci ArD..Je suis d'autant plus interéssé que ce monsieur, Victor Macé de Lépinay, a pris contact avec moi par mail il y a deux mois environ, me demandant si je pouvais participer à la préparation de son émission et s'il pouvait prendre source dans l'ouvrage que je mets en ligne ici. Il espérait une réponse rapide. J'ai dit oui bien sûr, et, depuis, silence radio, c'est le cas de le dire.
Même à France culture, la courtoisie semble donc être passée à la trappe, d'autant que je vois qu'il ne me cite même pas dans ses sites références. Partant de là, son émission, il peut se la mettre là où je pense et là où Brassens aurait certainement pensé qu'il se la mît, s'il avait été témoin de cette anecdote peu reluisante.
Bertrand

Écrit par : ArD | 01.10.2011

Les commentaires sont fermés.