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26.09.2011

Brassens : les mots du cygne

La ballade des gens qui sont nés quelque part

Maudits soient ces enfants de leur mère patrie,
Empalés une fois pour toutes sur leur clocher,
Qui vous montrent leurs tours, leurs musées, leur mairie,
Vous font voir du pays natal jusqu’à loucher.
Qu’ils sortent de Paris, ou de Rome, ou de Sète,
Ou du diable vauvert ou bien de Zanzibar,
Ou même de Montcuq, ils s’en flattent, mazette !
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part.

 littératureQuand l’alexandrin se fait le chantre, sinon d’une révolte, du moins d’une indignation devant toutes les intolérances, tous les nationalismes, toutes les peurs de l’autre, toutes les ségrégations, tous les replis identitaires, toutes les fiertés pétainistes de la racine, tous les esprits étroits de clocher, alors, naît ce petit chef-d’œuvre, de toutes les époques et de tous les lieux, universel.
Je pense, en relisant aujourd’hui ces pages, à une petite anecdote vécue il y a cinq ans, alors que j’étais invité
par l’Alliance française de  Rzeszów, au sud, pour y chanter Brassens. Après le concert, une dame, fort sympathique au demeurant, professeur de Français, alors que nous parlions de certaines subtilités de la langue française, avait soupiré : «ah, vous avez bien de la chance d’être natif !» Ce à quoi j’avais répondu : « Vous aussi, vous êtes native, mais pas du même endroit et pas dans la même langue..On est tous natifs de quelque part. »
Nous en avions évidemment convenu et nous en avions ri.
Et je pense également à cette réponse du poète à un militaire qui lui demandait s’il aimait sa patrie  : « Je n’aime pas ma patrie…En revanche, j’aime beaucoup la France. »
C’est exactement aujourd’hui, après bientôt sept ans d’exil, mon profond sentiment.

Avant, donc, de juger, toiser, rejeter, condamner, nous devrions tous avoir ce petit air frondeur au fond de la cervelle et les enfants qui vont nous succéder sur cette planète, en remettant eux-mêmes les clefs à leurs propres enfants, devraient peut-être, joyeusement, leur fredonner ces quelques strophes, comme autant d’invitations à la fraternité et à l’ouverture du cœur et de l’esprit.
Ce poème est un véritable antidote contre les poisons insidieusement distillés par le ventre toujours fécond de la bête immonde et il est indispensable, je pense, de s’en administrer régulièrement un rappel.
Las ! Las ! Ne rêvons pas trop quand même! Le poème a quarante ans et, depuis, que de turpitudes n’avons-nous vues et entendues, des réflexions saugrenues d’un Chirac aux franches dégueulasseries de la famille Le Pen, en passant par les expulsions sarkoziennes, les Hortefeux et les homophobies, manifestes ou latentes, de tous ces chimpanzés qui prétendent aux rênes du pouvoir !
Comme si le rejet de l’autre, du différent, était inscrit dans les gênes historiques d'une humanité qui, pour en arriver à sa condition actuelle, n’a usé en fait que d’un seul moyen : la guerre. Notre monde, géopolitique et philosophique, est venu jusques à nous par la force et la fortune des armes. Pas autrement. C’est quasiment ethnologique.

D’où qu’il soit issu, de quelque hauteur que soient ses remparts, ne seraient-ils qu’un monticule insignifiant, le coq de village arrête toujours le monde de la véritable culture aux frontières qui délimitent le tas de fumier du haut duquel il pérore. C’est certain. C’est bien moins évident que l’image ici donnée, bien sûr, mais, au fond, c’est ça.
Qu’il soit de chez nous, qu’il soit du diable Vauvert, contrée dont nous avons vu avec les Funérailles d’antan qu’elle était tellement indécise et éloignée qu’on  ne peut même la situer, ou qu’il soit de Zanzibar, l’orgueilleux de ses origines est toujours dangereux.
L’énumération géographique faite ici va decrescendo, sur le plan de la renommée convenue. Partie de Rome et de Paris, hauts lieux de la mémoire collective connus de tous, elle aboutit à  Zanzibar, petite île corallienne de 1600 kilomètres carrés seulement, au large de la Tanzanie. Un archipel exactement.
Nul mépris cependant sous la plume du poète : pour venir échouer son énumération jusque là, il a pris soin de passer par sa ville natale.
Simplement, à moins d’être un grand amateur de la carte du monde ou un spécialiste de la géographie ou de l’histoire, peu d’hommes peuvent d’emblée situer Zanzibar, même si ce lieu, comme tout autre lieu, est digne de considération, même s’il joua longtemps le rôle historique de carrefour entre l’Afrique, l’Océan Indien, l’Arabie et l’Orient, et même s’il fut longtemps le principal foyer de rayonnement de la culture arabo-islamique.
La plume du poète ne traque pas plus l’habitant de cette île
minuscule que le Parisien ou le Sétois. Elle fustige tous les habitants de tous les lieux quand ils s’enorgueillissent de leur terre, qui l’assimilent à une tribu, une ethnie, une communauté, une identité plus profonde et plus méritoire que celle d'autrui.
En choisissant «Zanzibar», Brassens dit bien ce qu’il veut dire en nous mettant au défi de situer spontanément la petite île. Il aurait tout aussi bien pu dire «Trifouillis les oies». L’important est de signifier que le mal patriotique n’épargne aucun lieu, même le plus anonyme.


Quant à l’ingénieuse et trompeuse homonymie du vers suivant, Montcuq, je la savoure comme une boutade, j'allais dire une pétarade : tout ça - tout cet orgueil mal placé - c’est du vent, toujours du vent, rien que du vent.
Peut-être même de la merde.

09:14 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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