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26.05.2011

Brassens : les mots du cygne

 Sale petit bonhomme

 Sale petit bonhomme, il ne portait plus d’ailes
Plus de bandeau sur l’œil et d’un huissier modèle
Arborait les sombres habits.
Dès qu’il avait connu le krach, la banqueroute
De nos affaires de cœur il s’était mis en route
Pour recouvrer tout son fourbi.

Pas plus tôt descendu de sa noire calèche,
Il nous a dit : «  je viens récupérer mes flèches,
Maintenant pour vous superflues. »
Sans une ombre de peine ou de mélancolie,
On l’a vu remballer la vaine panoplie
Des amoureux qui ne jouent plus.

littératureJe m’arrête un instant sur cette composition, toute empreinte de la nostalgie des amours finissantes.
Nostalgie, certes, mais nostalgie distanciée et, finalement, moquée. On reconnaît là toute l’influence de Villon qui, quand il vient à être profond et mélancolique, douloureux, tout aussitôt, dans le vers suivant ou la strophe suivante, a besoin d’ironie, d’humour grinçant, d’autodérision.
Sale petit bonhomme fait en cela écho à Villon avec cette chute qui en a surpris plus d’un, après la franche évocation des amours mortes :

Ma mie, ne prenez pas ma complainte au tragique
Les raisons qui ce soir m’ont rendu nostalgique,
Sont les moins nobles des raisons,
Et j’aurais sans nul doute enterré cette histoire,
Si pour renouveler un peu mon répertoire,
Je n’avais besoin de chansons. 

Le poète est pris d’une sorte de pudeur à s’être trop laissé aller à l'étalage de ses sentiments. Ce que feront sans vergogne, longtemps après Villon, et l’auront fait, peu avant Brassens, les Romantiques. D’épanchement point trop n’en faut. C’est exactement la critique que Musset adressera à l’école romantique tout en s’engouffrant bientôt dans ses parangons.

Le personnage central, maintes fois convoqué sous la plume de Brassens, est archiconnu. C’est presque un refrain de son œuvre, présent dans une dizaine de poèmes…L’originalité de son intervention ici réside dans le fait qu’il n’est pas nommé mais qu’il est décrit d’ample façon, alors qu’ailleurs il était désigné mais jamais présenté.
Sale petit bonhomme est chargé de liquider les formalités d’une faillite amoureuse et la métaphore est filée d’un bout à l’autre qui l’associe à un huissier de justice. Il est un personnage résolument antipathique. Il s’agit bien sûr de Cupidon, le dieu latin de l’amour, chargé d’en distribuer le feu aussi bien que les brûlures.
Fils de Vénus, nous l’avons évoqué sous son nom grec avec Les amours d’antan et la belle Psyché dont il tomba amoureux.
Dans les récits de la mythologie latine, Cupidon est un gamin facétieux et mutin, qui, avec son arme et ses flèches qui rendent amoureux, s’amuse à blesser sans distinction les hommes et les dieux.
Fils d’une déesse, il porte les deux ailes de l’archange et, souvent aussi, un bandeau sur l’œil, quand il n’a pas les deux yeux masqués, symbolisant ainsi le vieil adage selon lequel « l’amour est aveugle » et peut frapper n’importe où, n’importe quand, n’importe qui et n’importe comment.

Au risque à peu près certain de ne pas citer toutes ses apparitions dans l’œuvre de Brassens, rappelons que Cupidon se fait homosexuel dans Le mécréant, fait flèche de tout bois dans Les amours d’antan, a cette même flèche facile chez l’adolescent du fantôme, qu’il est conseillé de ne pas le tenir en respect avec ses propres arguments dans La non-demande en mariage, que la pointe de ses armes est parfois tout simplement empoisonnée dans Sauf le respect que je vous dois, qu’il est un faux témoin et un faux-jeton dans Histoire de faussaire et qu’enfin une fort mélancolique création lui est consacrée ave Cupidon s’en fout.
Brassens a-t-il fait de Cupidon le reflet de ses rapports à l’amour et avait-il quelque raison de ne pas lui faire les yeux doux ?
Le poète avait-il peur de se laisser envoûter par ses facéties et d’y perdre ainsi un  peu de sa chère et bougonne liberté ?
Toujours est-il que l’ange de l’amour dans la comédie brassensienne, n’est jamais très facile d’accès et possède une nature changeante, rarement angélique, parfois autoritaire, jusqu’à ce Sale petit bonhomme venu récupérer, sans état d’âme aucun, tout le souffle magique que, naguère, il avait insufflé aux amants.

Avec Pénélope, c’était déjà une description troublante et peu séraphique qui était donnée de Cupidon :

N'as-tu jamais souhaité de revoir en chemin
Cet ange, ce démon, qui, son arc à la main,
Décoche des flèches malignes ?

09:03 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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