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21.05.2011

Brassens : les mots du cygne

L’ancêtre

 Notre voisin l’ancêtre était un fier galant
Qui n’emmerdait personne avec sa barbe blanche,
Et quand le bruit courut qu’ses jours étaient comptés,
On s’en fut à l’hospice afin de l’assister.

brassens_001.jpgPar la vertu d’une strophe alerte, nous voilà  prévenus : c’est un voisin qui est au plus mal et c’est un vieillard. Mais ça n’est pas un de ces vieillards grincheux et moralisateurs, distribuant moult conseils et règles de bonne conduite du haut d’une autorité que lui conféreraient son grand âge et le port magistral d’une barbe fleurie.
C’est un galant.
C’est-à-dire un homme distingué, gracieux, un homme urbain et qui a de l’habilité à plaire, sans pour autant faire l’empressé, choisir sa tenue et soigner son langage pour séduire les femmes, comme l’indique le mot galant quand il est adjectif.
Mais écoutons La Fontaine. Il a dit cela très bien et Brassens l’a très bien entendu :

 Ne forçons pas notre talent,
Nous ne ferions rien avec grâce :
Jamais un lourdaud, quoi qu’il fasse,
Ne saurait passer pour galant.

La Fontaine – L’âne et le chien – Livre IV- Fables

Le vieillard n’est donc pas galant. Il est un galant. Aussi se doit-on de tenir compagnie à un tel homme quand il est à l’article de la mort.
On se doit de l’assister. Si nous n’avions été mis d'emblée dans la confidence, nous aurions pu nous attendre à des strophes lugubres car assister un mourant c’est, en principe, lui apporter le réconfort ultime de la religion. Apaiser son âme par de lénifiants espoirs.
Mais ce n’est pas de ce secours-là dont a besoin le vieillard que le poète semble tenir en si fière estime.
L’homme veut faire ses adieux à la vaste vie en goûtant, une fois dernière, les délices qui en font tout le charme : la musique, le vin et l’amour.
Que le chrétien meurt en bon chrétien. Soit. Personne ici ne songera à aller lui contester son droit. Mais de grâce, qu’on laisse le jouisseur et le libertin partir en jouisseur et en libertin, morbleu !
Les bonnes âmes d’ici-bas, les braves gens, ne l’entendent cependant pas de cette oreille ! Merci à  Monsieur Brassens de nous avoir, une fois de plus, avec beaucoup de tact et d’humour et toute une juste indignation contenue par la magie du verbe, fait part de son esprit de tolérance et de bienveillance.

 

*

 On avait apporté quelques litres aussi
Car le bonhomme avait la fièvre de Bercy,
Et les soirs de nouba, parole de tavernier,
A rouler sous la table, il était le dernier.

tonneaux vin.jpgCe n’est donc pas les mains vides que voisins et amis accoururent au chevet du mourant. Ils venaient là avec la ferme intention de faire une de ces fêtes qu’affectionnait tant le vieil épicurien.
Dans leurs paniers, les visiteurs avaient pris soin de porter tout le nécessaire pour honorer dignement Bacchus. Car entre autres fièvres, le bonhomme avait la fièvre de Bercy. Il ne s’agit assurément pas de celle qui s’empare des fans d’un quelconque représentant du show-biz, encore moins de celle, plus discrète, des milieux financiers du ministère des racketteurs.
C’est que, bien avant d’être la référence de tout ce beau monde et bien avant même de devenir un quartier de Paris à partir de 1860, Bercy était une seigneurie, port aux bois et aux vins.
Ainsi était-il devenu également un lieu de plaisance nocturne où fleurissaient au XVIIe siècle guinguettes et cabarets. L’âme du fêtard et du noctambule y trouvait de quoi satisfaire toutes ses errances.
C’est au début du XIXe siècle qu’on y installa la halle aux vins, aujourd’hui nouveau quartier de « l’énorme Paris ».
L’expression, la fièvre de Bercy, est délicieuse, teintée de vieille géographie. J’ignore cependant si elle est de Brassens lui-même ou s’il propulse sur le devant de la scène une expression argotique du langage populaire. En tout cas, je ne l‘ai retrouvée nulle part ailleurs.

 *

Hélas ! les carabins ne les ont pas reçus,
Les litres sont restés à la porte cochère
Et l’coup de l’étrier de l’ancêtre déçu,
Ce fut un grand verre d’eau bénite, peuchère !

vin-verre2.jpgHélas ! Hélas ! Trois fois hélas, aucune flatterie pour le gosier ne sera admise, sinon celle d’une eau plate et bénite, pas plus que ne seront consenties la musique, sinon liturgique, ou les rondeurs féminines d’une belle, sinon celles, renfrognées, d’une nonne.
La morale apodictique énonce que mourir dignement, c’est mourir tristement. Tout aura donc été fait pour que la mort de l’ancêtre contrarie pleinement sa vie.
Quand un ami vous quitte, il est pourtant d’usage élémentaire de lui offrir un dernier verre. Aujourd’hui, on dit « pour la route.» C’est l’éternelle coutume de la convivialité… Comme le chanta magistralement Ferré avec Monsieur Richard.
Mais au XVIIe siècle, où l’on voyageait évidemment à cheval, on appelait cela Le vin de l’étrier, offert juste avant que le visiteur n’enfourchât sa monture.
Attestée en 1835, l’expression est devenue Le coup de l’étrier. Elle a su traverser les époques et demeurer intacte, malgré la voiture et tous les autres moyens de locomotion.
Il eût donc été normal que le vieillard, dont on savait qu’il allait partir pour un très, très long voyage, emportât avec lui la gorgée de bon vin qui l’aurait protégé de la soif au cours de son odyssée, un peu comme pour ces anciennes sépultures que mettent parfois au jour les archéologues et où de lointains frères humains avaient pris soin de disposer près du mort, des coquillages, dans le vase alimentaire, pour qu’il ne souffrît ni de la faim ni de la soif au cours de sa traversée des nuits éternelles.
Païen nostalgique des poésies du polythéisme, c’est encore avec humour caustique que Brassens fustige à demi-mots les austères pratiques imposées par le viatique chrétien.

 *

 Depuis Manon Lescaut jusques à Dalila,
Toute la fine fleur du beau sexe était là
Pour offrir à l’ancêtre, en guise d’affection,
En guise de viatique, une ultime érection.

OR 10.jpgMais, pour celui qui va partir, Brassens veut plus que le vase alimentaire, plus que la protection contre la soif et la faim.
Par-delà le nécessaire à la survie, il faut emporter de la vie avec soi.
Le poème est donc un petit traité de savoir-mourir, que Le traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem ne renierait sans doute pas.
Le poète veut qu’on parte rassasié, béat et serein. Aussi devrait-on mourir en musique, avec du bon vin et dans l’extase d’un ultime orgasme.
De même qu’on s‘était donc muni de guitares et de litres pour célébrer cette eucharistie dionysiaque, de même on avait invité quelques belles d‘amour.
Avec Concurrence déloyale, nous avons déjà rencontré la Manon Lescaut de l’abbé Prévost, femme fatale et sublime libertine.
C’est une autre femme fatale que nous rencontrons au chevet de l’ancêtre, Dalila.
Dans l’Ancien testament elle fut en effet celle qui causa la perte de Samson, douzième et dernier juge d’Israël.
Ce dernier est illustre pour la force herculéenne dont il fit montre pendant les combats solitaires contre les Philistins, peuple non sémite, installé depuis le XIIe siècle avant J.C. au sud de la Palestine, aujourd’hui la dramatiquement trop célèbre bande de Gaza.
Emanation directe de Dieu, Samson ne devait jamais consommer de boissons alcoolisées et « jamais le rasoir ne devait passer sur sa tête », en signe de consécration divine. Sa force légendaire lui permit ainsi de tuer mille Philistins avec une mâchoire d’âne dont il s’était affublé.
L’image  en évoque bien d’autres : consacré par Dieu, massacres pour la bonne cause et mâchoire d’âne !
La seule faiblesse de Samson résidait dans le fait qu’il ne pouvait résister aux femmes. Il s’éprit donc de Dalila qu’il épousa et qui réussit à lui extorquer le secret de son extraordinaire énergie.
En lui rasant la tête pendant son sommeil, elle le priva donc de cette force avant de le vendre aux Philistins. Samson fut alors condamné à avoir les yeux crevés et à tourner une meule dans une prison.
Pour se divertir cependant, les Philistins le firent venir dans un temple où s’étaient rassemblés trois mille d’entre eux à l’occasion d’une célébration de leur dieu, Dagon.
Ses cheveux ayant repoussé, Samson fit s’écrouler l’édifice sur les philistins qui y périrent avec lui.

On peut donc supposer qu’en choisissant, pour émouvoir le mourant, les belles dans un éventail compris entre Manon Lescaut et Dalila, Brassens procède d’une allégorie pour signifier qu’il faut inviter dans ces moments d’extrême urgence, d’onction pour d’autres, des dames que ni les scrupules ni la moralité n’embarrasseront au moment d’accomplir leur tendre et généreux office.

09:00 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

décidément, l'actualité t' inspire et tous ces rappels bien à propos m'amusent beaucoup; ce n'est pas le canard enchainé, c'est le canard déchainé en ce moment; what's next? amitiés Anne-Marie

Écrit par : EMERY ANNE-MARIE | 21.05.2011

Du pre-mortem in fine.

Écrit par : ArD | 21.05.2011

the last one is a nice painting!

Écrit par : Wesc Kopfhoerer | 22.05.2011

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