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17.05.2011

Brassens : les mots du cygne

1969

 Misogynie à part

Misogynie à part, le sage avait raison :
Il y’a les emmerdantes, on en trouve à foison,
En foule elles se pressent.
Il y a les emmerdeuses, un peu plus raffinées,
Et puis, très nettement au-dessus du panier,
Y’a les emmerderesses.

 

panier.jpgMisogyne ou pas, le poète s’amuse aux dépens d’une femme bigote, maladroite dans le déduit, peu encline aux délices de la chair et admiratrice, en plus, ou en moins plutôt, de Paul Claudel.
Bref, un succube, tranchons le mot ! Comme l’écrira Brassens beaucoup plus tard dans un texte provocateur, Si seulement elle était jolie, qui nous parviendra après sa mort, en 1985.
Même si nous ne sommes pas, avec Misogynie à part, en présence d’une des grandes compositions du poète, le morceau est agréable et d’un style beaucoup plus taquin que méchant.
Il fit beaucoup sourire. Même rire son auteur.

On pourrait épiloguer longtemps sur son titre et sur la question de savoir si certaines poésies de Brassens étaient d’inspiration misogyne ou non.
On s’attaquerait alors à des textes tels que Les casseuses, qui n’est effectivement pas une grande réussite, Méchante avec de jolis seins ou encore Une jolie fleur.
Certes, le beau sexe est parfois malmené dans l’œuvre de Brassens et sans doute contient-elle quelques strophes à faire grincer les dents. Cependant, là comme partout chez Brassens, aucun sentiment n’est définitif et aucune position n’est jamais arrêtée du point de vue de l’idéologie.
Ses poèmes sont le reflet d’une complexité, la complexité humaine, et les émotions et les sympathies ne suivent donc pas une ligne de conduite dont on ne dévierait jamais.
Qu’on y pense un peu : Brassens n’a pas été plus sévère avec la gent féminine qu’il ne l’a été avec les gros balourds de la phallocratie. Le bricoleur, Lèche cocu, Les patriotes, ont aussi fait les frais d’une plume qui traquait la connerie là où elle l’importunait, qu’elle soit en jupons ou en pantalons de velours.
Les véhémentes dénonciations de la guerre que constituent La guerre de 14-18 et Les deux oncles, n’accusent-elles pas une violence et une folie meurtrières qui sont l’apanage des mâles humains ?
Et puis, si l’on veut absolument prêter à cet homme des sentiments dédaigneux à l’encontre de la femme, qu’on relise donc, pour être convaincu du contraire,   Brave Margot, La première fille, La complainte des filles de joie, Les croquants, La non-demande en mariage, Bécassine, Le Blason ou le sublime Saturne !
Qu’on se souvienne aussi qu’à ses tout débuts, Brassens choisit les bras des ménagères de Brive-la-Gaillarde pour donner une raclée aux flics et que la seule voix qui ait crié sa sympathie pour l’anarchie se fit alors féminine.
Qu’on me trouve aussi un homme qui n’ait pas eu un jour un compte à régler avec les femmes ou une femme qui ne se soit pas un jour emportée contre tous les hommes de la terre, parce qu’une aventure s’était muée en mésaventure ou qu’une condition particulière de l’existence avait engendré à un moment donné le besoin de jeter l’opprobre sur tout le sexe opposé.
Qu’on me dise que Schopenhauer était misogyne en ce qu’il a élevé, avec son Traité sur les femmes, sa névrose au niveau d’une théorie, soit. Encore ne faudrait-il pas réduire toute l’œuvre et toute la pensée de Schopenhauer à ce petit pamphlet passionnel !
De même, si nous admettons quelques flèches au curare décochées en direction des femmes dans son œuvre, ne faisons pas de Georges Brassens un méprisant du beau sexe, auquel il a, par ailleurs, tant rendu de lettres de noblesse.

Avec Misogynie à part, une hiérarchie de la femme assommante, au sommet de laquelle officie celle du poète, est dressée.
Le dessus du panier est une locution qui a supplanté l’expression diamétralement opposée, le pis du panier, attestée chez Oudin pour désigner le rebut de la société, la lie. Ce qu’il y a de pire. On trouve à la fin de ce même XVIIe siècle chez Furetière, Le dessous du panier.
A contrario
, donc, par allusion aux plus beaux fruits ou légumes que le vendeur, pour attirer le chaland, disposait sur le dessus du panier, dissimulant ainsi les plus avariés au fond, la métaphore se développe dans le même temps pour désigner le gratin, le nec plus ultra.
En 1958 avec Le cocu, Brassens avait déjà utilisé l’allégorie, dans une variante de son cru :

On cueille dans mon dos la tendre primevère
Qui tenait le dessus de mon panier de fleurs.

 

brassens.jpg

 

Bécassine

 A sa bouche deux belles guignes,
Deux cerises tout à fait dignes,
Tout à fait dignes du panier
De Madame de Sévigné.

Guignes.jpgAvec Bécassine, on ne pouvait rêver transition plus à propos. Le poème est en effet un des plus grands que Brassens ait écrit pour célébrer la femme, belle, incorruptible, désintéressée, n’obéissant qu’à son inclination amoureuse.
Comme misogyne, on a déjà vu pire !

Nous retrouvons là l’auteur des Croquants, pauvre et gueux, mais qui possède une richesse que tous les grands de ce monde lui envient et que tous les écus sonnants et trébuchants qui font leur force et leur pouvoir ne pourront leur offrir : sa belle.
Avec ce thème récurrent de l’amour qui n’est ni à vendre ni à acheter, qui s’oppose en cela à la puissance matérielle des classes sociales dominatrices, amour subversif du poète, Bécassine est un conte de Noël, une fable à l’écriture délicieuse et qui n’a rien à envier à celle de La Fontaine.
Parmi d’autres superbes appas, les lèvres de la bien-aimée sont exquises. Elles ont sans doute le rouge, la rondeur parfaite de la cerise et elles en ont assurément la fraîcheur sucrée.
Avec, peut-être, ce brin d’acidité taquin qui fait le charme de la guigne.
Elles n’auraient alors pas démérité, ces lèvres, de figurer parmi les beautés que célébrait Madame de Sévigné, usant de l’expression que
nous avons évoqué dans le titre précédent :

Je vous donne avec plaisir le dessus de tous les paniers, c’est-à-dire la fleur de mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma plume, de mon écritoire. Madame de Sévigné - Lettre 234

 

11:05 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

ne commente jamais, mais me délecte sans en manquer j'espère de ce cocktail de souvenirs (avec quelques découvertes) aimés et de gentille érudition

Écrit par : brigitte Celerier | 17.05.2011

Merci Brigitte de votre assiduité
Amitiés

Écrit par : Bertrand | 18.05.2011

Moi qui pensais que le pis du panier renvoyait au pis de la vache, pour évoquer u panier bien garni, zut (!)

Par ici, on n'a pas accès au lien de la vidéo, pour cause que :
«Cette vidéo inclut du contenu de lgl_ina et de UMG. Au moins un de ces propriétaires l'a bloqué dans votre pays pour des raisons de droits d'auteur.»

Écrit par : ArD | 18.05.2011

Ah, les droits d'auteur, ArD ! Je me demande encore quelle couleur ça a, quelle odeur ça exhale, quelle saveur ça suggère, un droit d'auteur !
Faudra que je pense bientôt à mes droits d'hauteur et j'inviterai alors les auteurs à se mettre enfin debout !
Suis-je sibyllin à souhait ?

Écrit par : Bertrand | 19.05.2011

Les commentaires sont fermés.