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12.05.2011

Brassens : les mots du cygne

Le moyenâgeux (suite)

 Après une franche repue,
J’eusse aimé toute honte bue
Aller courir le cotillon
Sur les pas de François Villon.
Troussant la gueuse et la forçant
Au cimetier’ des innocents,
Mes amours de ce siècle-ci
N’en aient aucune jalousie.

littératureUn cimetière, fût-il celui des innocents, est un lieu tellement incongru pour courir le guilledou, qu’il faut sans doute que celui-ci ait une histoire toute particulière pour que François Villon, même peu soucieux des convenances, y soit allé trousser la gueuse.
A l’intersection de la rue Saint-Denis et de la rue Berger, l’église des Saints Innocents fut érigée en 1130.
Comme elle était alors située en dehors de la Ville, un cimetière l’entourait qui recevait les dépouilles de toutes les paroisses de Paris qui n’avaient pas de lieu où enterrer leurs morts, mais aussi les corps trouvés sur la voie publique, les morts de la morgue et de l’Hôtel-Dieu et... les pendus de Montfaucon.
En 1418, on y enterra les 50 000 victimes de la peste.
Ce cimetière n’avait pratiquement pas de sépultures individuelles, mais comportait principalement des fosses communes et bien que la terre y eût une solide réputation de « mangeuse de cadavres », puisqu’on affirmait qu’elle s’en débarrassait en neuf jours seulement, il finit par être tellement saturé qu’en 1780 il formait un vaste monticule, de deux mètres cinquante plus haut quel les rues alentour.
Le mur d’une cave jouxtant le cimetière finit ainsi par s’écrouler, libérant les cadavres en putréfaction et empestant tout le quartier.
Il fut alors fermé, chose que les habitants de ce quartier réclamaient depuis 200 ans, et l’église fut rasée.

Situé à proximité du grand marché des Halles, le cimetière était au Moyen-Âge ouvert aux passants et il était ainsi devenu le lieu de prédilection de toutes les ribaudes du voisinage qui y donnaient leurs rendez-vous galants. A tel point que dès 1186, le roi Philippe Auguste commanda qu’il fût entouré d’un mur.
En dépit de ce rempart, le cimetière resta un haut lieu parisien. On y trouvait aussi bien des boutiques de mode que des peintres, des écrivains publics et les rendez-vous coquins y restèrent longtemps célèbres. En outre, au cours des nuits froides de l’hiver, il était investi par tous les mendiants de la Cour des miracles qui venaient s’y réchauffer en faisant brûler des ossements.
Bas peuple, écriture, peintures et belles de nuit, nulle surprise alors que l’auteur du Testament soit allé s’y encanailler et nul doute que, sans ses cinq siècles de retard, l’auteur de la Mauvaise réputation en eût fait tout autant.


Enfin une remarque en marge : de même que ne sera écrit qu’une seule fois le mot « anarchie » dans L’hécatombe, le nom de François Villon n’apparaitra qu’une seule fois dans les quelque deux cent poèmes que nous laissa Brassens, ici, dans cette strophe du moyenâgeux, alors que l’un et l’autre sont partout présents dans toute son œuvre.

 

*

Ces p’tites sœurs, trouvant qu’à leur goût
Quatre évangiles c’est pas beaucoup,
Sacrifiaient à un de plus :
L’Evangile selon Vénus.
Témoin : l’abbesse de Pourras
Qui fut, qui reste et restera
La plus glorieuse putain
Des moines du Quartier Latin.

littératurePrise également à témoin par François Villon, voilà une bien singulière abbesse et qui, à cinq cents ans d’intervalle, mérite tout le respect et toute la considération des deux poètes :

Item : donne a Perrot Girart,
Barbier juré du Bourg la Royne,
Deux bacins et ung coquemart
Puis qu’a gaignier met telle paine.
Deux ans y a demie douzaine
Qu’en son hostel de cochons gras
M’apatella une sepmaine,
Tesmoing l’abesse de Pourras.
François Villon – Le Testament –

 Il s’agit en fait d’Huguette de Hamel, abbesse, certes, mais aussi incorrigible libertine, plus encline à enseigner à ses novices les délicieux plaisirs du sexe que les austères envoûtements du Ciel.
L’Eglise, évidemment, la répudia.
L’abbesse de Pourras détourna alors l’argent de l’abbaye avant de s’enfuir avec son amant, Maître Baudes de La Maitre.
La magnifique gourgandine prit également soin d’emporter dans son baluchon tous les titres de propriété de l’abbaye.

L'illustration ci-dessus est sortie de l'oeil joliment gourmand de Philip Seelen, que je remercie et  salue fraternellement 

 

*

 A la fin, les anges du guet
M’auraient conduit sur le gibet.
Je serais mort, jambes en l’air,
Sur la veuve patibulaire,
En arrosant la mandragore,
L’herbe aux pendus qui revigore
En bénissant avec les pieds
Les ribaudes apitoyées.

littératureBien plus subtilement  que ne le fit Richepin en 1876 en écrivant de Villon : escroc, truand, marlou, génie !, Brassens rend avec Le moyenâgeux un hommage des plus fins au poète voyou. Strophe après strophe, l’ombre de la potence se fait plus précise et plus inquiétante. Car L’œuvre et la vie de François Villon, c’est aussi l’obsession de la potence et des corps pourrissants des pendus.
Brassens, après avoir dit ce Montfaucon promis aux beaux parleurs de Jargon, nomme alors plus précisément le rendez-vous tragique : la veuve patibulaire.
Dans une expression attestée au début du XVIIe siècle, « la veuve » désigne en effet la potence : épouser la veuve, pour dire en langage populaire être pendu. On retrouve la locution deux siècles plus tard chez Victor Hugo :

« Mon père a épousé la veuve »
Victor Hugo – Le dernier jour d’un condamné

Brassens emprunte le deuxième terme de l’expression en l’enrichissant d’un adjectif dont le langage courant a certainement perdu de vue l’étymologie.
Le verbe latin « patere », »être ouvert, étendu », a en effet donné le mot patibulum, qui nomme une sorte de gibet auquel étaient attachés les esclaves quand on voulait les fouetter.
Ainsi, « patibulaire » désigne littéralement tout ce qui a trait au gibet, au pilori. Par une métaphore très elliptique, l’adjectif est surtout employé pour qualifier la mine, la gueule exactement, si peu engageante d’un quidam qu’elle lui donne les traits d’un bandit digne de la potence.
L’allégorie faite par Brassens est superbe. Constituée d’un nom emprunté à l’argot populaire et d’un adjectif littéraire, la veuve patibulaire allie avec force et talent la parole du bandit à celle du poète.
Et c’est entre les jambes de cette veuve que poussera la mandragore.
Connue des Hippocratiques de l’Antiquité pour ses vertus sédatives, cette plante a inspiré tout au long des siècles toutes sortes de pratiques macabres, dont elle conserve aujourd’hui encore une renommée maléfique.
Au Moyen-Âge, la mandragore poussait sous les gibets et on pensait qu’elle était alors le fruit de la semence d’un pendu vierge et de la terre sur laquelle elle s’était répandue. Cette croyance était sans doute une réminiscence des anciens rites d’accouplement printanier avec la terre nourricière, mais aussi celle des rituels de la magie noire où les pulsions les plus profondes et les plus obscures associent la mort, le sexe et la fécondité.
Cette association de la pendaison et de l’acte sexuel procréateur, donc de la puissance selon les canons de l’idéologie dominante, était encore très vivace au XVIIIe siècle :  Les femmes du peuple ont une singulière superstition ; celles qui sont stériles s’imaginent que, pour devenir fécondes, il faut passer sous les corps morts des criminels qui sont suspendus aux fourches patibulaires. 
Buffon-  Histoire naturelle, Tome V


10:23 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Où l'on notera le choix de Brassens, d'employer « ribaudes » au féminin.

Écrit par : ArD | 15.05.2011

To prawda !

Écrit par : Bertrand | 18.05.2011

Les commentaires sont fermés.