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09.05.2011

Brassens : les mots du cygne

Le moyenâgeux

Le seul reproche, au demeurant,
Qu’aient pu mériter mes parents,
C’est de n’avoir pas joué plus tôt
Le jeu de la bête à deux dos,
Je suis né même pas bâtard,
Avec cinq siècles de retard,
Pardonnez-moi, Prince, si je
Suis foutrement moyenâgeux.

littérature « Ceux qui me reprochent de m’exprimer dans une langue vieillie sont les mêmes qui achètent et collectionnent de vieilles lampes » s’amusa un jour Brassens au cours d’une émission télévisée.
Puis, invité à parler de sa culture d’autodidacte, il dit évidemment son admiration pour François Villon, avec cette phrase d’une exquise intelligence et sur laquelle les créateurs de toute discipline devraient méditer :
« On m’a tellement fait l’élève de François Villon, qu’il a bien fallu que je finisse par en faire mon maître ».
Mais, pour grande que fût l’influence de Villon sur l’œuvre de Brassens, elle ne fut pas la seule à révéler chez l’artiste le goût des mots et de la poésie. Avide et curieuse, sa plume s’est nourrie à bien d’autres encriers de la littérature, tels celui de Rabelais, celui de La Fontaine, ceux des classiques, des romantiques et des symbolistes.
Gentiment, au cours de ce même entretien télévisé, Brassens admet que, passé le XIXe siècle, il devient, à quelques exceptions près, inculte, confessant du même coup ce sentiment qu’il eut toute sa vie de ne pas appartenir à son époque, de s’y sentir exilé, poussé par d’autres préoccupations, exprimées dans une autre langue.
Il fit d'ailleurs écarquiller les yeux de son interlocutrice en confiant : « mes parents auraient aimé que je devinsse un instituteur ou un employé de bureau… »
On ne s’exprimait pas comme ça à la télé, même si le langage n’y était pas encore massacré au point où il peut l’être aujourd’hui. (D’autant qu’il m’en souvienne tout du moins, car ça fait six ans que je n’ai pas regardé la télé.) Aujourd'hui même, bon nombre d'écrivains, et non des moindres, auraient quasiment honte de s'exprimer ainsi. C'est que  ça fait tellement con et vieillot, le subjonctif,  pour un ou une qui bombe avantageusement le torse sous les élixirs de la modernité !

Parce qu’il usait d’une écriture bien travaillée, parce qu’il ne sacrifiait pas aux modes littéraires de l’époque, pas plus qu’à la navrante médiocrité qui, dans les années 60, faisait recette avec « Salut, les copains » sur la foire à l’encan des ondes radiophoniques, nombreux sont les jeunes gens du moment qui ne l’ont pas écouté, qui ne l’ont pas compris, voire qui ont ri de cet ours sans artifice et s’exprimant, exception faite pour quelques mots d’apparence grossière, comme s’exprimaient les textes de leur Lagarde et Michard.

Mais la qualité de l’art, c’est même à cela qu’on le reconnaît, est intemporelle, et ces jeunes gens du moment, comme ceux qui déjà l’étaient beaucoup moins, comme ceux qui même n’étaient pas encore nés, aujourd’hui rendent hommage à Brassens, l’admettent au panthéon littéraire - sinon quelques pédants à la plume emberlificotée de quintessence aussi vaseuse qu’inutile - grâce à la qualité de son écriture et parce que cette écriture s’est toujours inquiétée des questions fondamentales qui sont celles de toutes les saisons de la vie.
Pour toutes ces raisons, succinctement énoncées, je tiens Le moyenâgeux pour une perle dans l’œuvre de Brassens. Je m’y attarderai d’ailleurs longtemps, chaque couplet recélant une fine allusion à la littérature, à Villon et aux mœurs du Moyen-Âge.
Au sommet de son art en cette année soixante six, l’artiste ne se justifie ni ne fait étalage de sa culture. Il se présente, à la fois ironique et nostalgique, et dit sa différence.

Nous avons tous, du moins je le pense, une période fétiche de l’Histoire que nous visitons régulièrement de notre imaginaire et à laquelle nous aurions aimé participer. En ce qui me concerne, il s’agit de la deuxième moitié du XIXe siècle, tant pour la littérature que pour une certaine agitation politique. Ce fantasme commande évidemment que nous nous supposions bien plus bas sur les branches de notre arbre généalogique.

Pour bien donner le La de son voyage poétique et mieux nous embarquer dans sa rêverie, c’est par une allusion directe à Rabelais, que Brassens regrette plaisamment la copulation tardive de ses parents qui lui valut de ne voir le jour qu’au XXe siècle.
Car si l’expression La bête à deux dos, qui donne l’image d’un homme et d’une femme accouplés, n’est pas véritablement de François Rabelais en ce qu’elle est empruntée au langage populaire de son époque, c’est lui qui en fit la fortune et en assura la pérennité.
Dans le comique philosophique de la conception rabelaisienne, le corps est en effet toujours exagéré, toujours en mouvement et toujours burlesque. Comme dans l’épisode de la naissance de Gargantua et de la fête de l’abattage, le corps n’est jamais achevé, toujours en mutation, toujours en construction de lui-même et d’un autre corps. De plus, ce corps rabelaisien absorbe le monde et est absorbé par lui-même : il est l’idée de la totalité chez Rabelais.
On comprend dès lors mieux que l’acte d’amour soit vu comme acte de procréation et que l’image de ces deux corps cherchant à se confondre pour en construire un autre soit tellement grotesque.
En outre, comme noté par Alain Rey et Sophie Chantereau, cette animalité de la sexualité vue comme une bête à deux dos, comme on dit bête à cornes, par exemple, évoque l’apparition d’une espèce nouvelle faite de mutants inquiétants et ridicules, toutes notions chères à Rabelais et que Brassens introduit ici.

 *

Ah ! Que n’ai-je vécu, bon sang !
Entre quatorze et quinze cent.
J’aurais retrouvé mes copains
Au trou de la pomme de pin,
Tous les beaux parleurs de jargon,
Tous les promis de Montfaucon,
Les plus illustres seigneuries
Du royaume de truanderie.

littératureLa voie étant donnée, laissons-nous donc bercer par la magie des octosyllabes et faisons confiance au poète pour nous guider à « remonte-temps ».
Soyons d’ores et déjà certains que l’auteur de La mauvaise réputation, de Je suis un voyou, de La mauvaise herbe, et des Quatre bacheliers, ne va pas nous mener à la Cour de France ni chez quelque hobereau de province.
C’est parmi les siens, ses frères humains lointains, qu’il va nous conduire. Et tout d’abord au cœur du vieux Paris, sur l’île de la Cité.
Là était un célèbre cabaret où venaient boire le soir autant les truands en mal de poésie que les  poètes en mal de truanderie : La pomme de Pin, célébré par Rabelais et, avant lui, par Villon :

Item, je donne à Maître Jacques
Raguier le grand Godet de Grève,
Pourvu qu’il paiera quatre plaques
(Dût-il vendre, quoi qu’il lui grève,
Aller nues jambes en charpin),
Se sans moi boit, assied ne lève,
Au trou de la pomme de pin.
François Villon – Le Testament

 Depuis le XVe siècle, le cabaret La pomme de pin était connu du Tout-Paris.
Au début du XVIIe, le poète Mathurin Régnier, grand habitué des ambiances interlopes des cabarets, déplorera sa décadence, avant qu’il ne retrouve tout son lustre sous Louis XIV. Les classiques aimeront alors s’y rencontrer et c’est là que, des soirées durant, Racine y conversera en compagnie de Boileau, de La Fontaine, de Furetière ou du musicien Lully.
Si Georges Brassens rêve de s’asseoir à l’une de ces tables de La pomme de pin, c’est pour y être admis par les marginaux, truands et voleurs du Moyen-Âge, compagnons de François Villon.
Ceux-là pratiquaient un langage secret dont une centaine de termes furent révélés par l’un deux au fameux procès des Coquillards, à Dijon, en 1455. Les archives de ce procès, retrouvées au XIXe siècle, constituent un document édifiant sur la structure, l’origine et la nature de ce parler secret, dit langage exquiz.
Ce langage est en fait le Jargon, mot appartenant lui-même au Jargon, comme verlan est un mot du verlan. Il est constitué de métaphores concernant le vol, le crime et le jeu et que seuls peuvent entendre les membres de La Coquille, société secrète de brigands.
On s’est longtemps interrogé et on s’interroge encore sur l’appartenance réelle ou supposée de Villon à La Coquille. Ce dont on est certain, c’est qu’il était en étroite relation avec plusieurs d’entre eux, dont Colin de Cayeux. Il connaissait parfaitement le Jargon car il écrivit six ballades en ce langage, rassemblées sous le titre Jargon et Jobelin, le Jobelin étant, pense-t-on, le langage des gueux et des mendiants.
Le Jargon est donc, à l’origine et stricto sensu, le langage codé des Coquillards. Bon nombre de ses termes ont survécu au XVe siècle pour passer dans le langage des gueux et des mendiants professionnels du siècle suivant. Une confrérie de ces derniers, l’Argot, donnera son nom à ce langage, le mot s’appliquant, au cours des siècles suivants, au jargon lui-même.
Le langage spécifique du Milieu d’aujourd’hui, des tricheurs, des compères et des voleurs, n’a pas d’autre origine que cet argot médiéval et postmédiéval, forme particulière du Jargon.
Si sa fonction première est d’être incompréhensible pour les non-initiés, donc surtout pour la police et les mouchards, il est en outre, tout comme chez les Coquillards, un parler de reconnaissance et de sentiment d’appartenance à un groupe marginal, se situant hors des lois.
Le mot Jargon  a survécu jusques à nous dans la même acception, quoique teintée d’une connotation péjorative et l’honorabilité en plus, puisque nous l’employons encore pour désigner le langage spécifique à une corporation ou à un groupe On parle en effet du jargon des philosophes, des médecins, des juristes. Disons que tous ces gens-là ont tellement de choses à dire qui ne servent à rien ou que nous savons déjà avec nos mots, qu’il leur faut bien faire mine de manier des concepts savants et abscons : l’ésotérique est toujours source de pouvoir et de justification de prix à payer.


Aucun doute, donc, sur l’identité des ces beaux parleurs de jargon avec lesquels le poète aurait aimé s’entretenir. Il faut alors savoir que l’expression beaux parleurs signifie, à l’époque médiévale, que ces gens sont brillants dans leur élocution, fins dans leurs propos et d’un commerce subtil. L’expression n’a pris son sens péjoratif d’enjôleurs et de phraseur séducteur qu’à partir du XVIIIe siècle.
Mais, beaux parleurs ou non, ils n’en sont pas moins tous des promis de Montfaucon, c’est-à-dire que leur destin risque fort de se solder un beau matin au bout d’une corde.
Car Montfaucon, ancien lieu-dit parisien situé au nord-est de la ville, était un haut lieu de la pendaison, redouté de tous les bandits et truands.
Depuis le XIIIe siècle un gibet y avait été élevé qui, quatre siècles durant, vit se balancer en l’air tous les condamnés de la truanderie. Mais pas seulement eux :
Petit noble du Vexin normand et conseiller de Philippe Le Bel sur les questions financières, Engueran de Marigny y fut pendu haut et court sitôt la mort du roi, le 30 avril 1315 et son cadavre -  ô raffinement ! -  y demeura exhibé pendant deux ans !
Inusité à partir du XVIIe siècle, le gibet de Montfaucon ne fut détruit qu’en 1761.
La première des six ballades en jargon et Jobelin écrites par Villon et auxquelles nous avons fait allusion, met en garde ses compagnons contre cette redoutable potence :

 …Escheques moy tost ces coffres massis
Car vendengeurs des ances circuncis
Sen brou et du tout aneant
Eschec eschec pour le fardis.

 La traduction en français moderne donnerait :

 Tenez-vous à l’écart des coffres massifs
Car les voleurs les oreilles coupées
Sont complètement réduits à néant
Gare gare à la corde.
 
François Villon – Jargon et Jobelin

A suivre...

11:28 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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