UA-53771746-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29.04.2011

Brassens : les mots du cygne

L’épave

J’en appelle à Bacchus ! A Bacchus j’en appelle !
Le tavernier du coin vient d’me la bailler belle.
De son établissement j’étais l’meilleur pilier.
Quand j’eus bu tous mes sous, il me mit à la porte
En disant : « les poivrots, le diable les emporte, »
Ça n’fait rien,  il y’a des bistrots bien singuliers… 

littératureCe qui sépare fondamentalement l’idéologue du poète, c’est que le premier a toujours la même grille de lecture à sa disposition pour interpréter la réalité, quelle qu’elle soit, tandis que le second improvise selon ses états d’âme.
Les situations peuvent changer le bien en mal et le beau peut se faire laid. Pas de notion abstraite et absolue.
Ainsi en va-t-il dans ce truculent poème, peuplé d’antihéros. Gens du peuple et de la rue sont ici à contre-emploi dans la comédie Brassensienne.
Alors qu’ils devraient se montrer secourables et fraternels envers cet homme échoué dans le ruisseau après beuverie, tous se conduisent comme des pilleurs d’épave.
Le va-nu-pieds prend les chaussures, la femme de l’ouvrier, sans plus de scrupules, prive l’ivrogne du seul bien qui lui reste, sa culotte. La putain, d’ordinaire humaine, chaleureuse et fort prévenue contre « l’engeance gendarmesque » chez Brassens, dénonce aux gendarmes la nudité de l’ivrogne.
Et c’est le flic, par nature si ballot, qui aurait normalement dû assener le coup de grâce en expédiant cette épave au fond du trou, qui la prend sous sa protection et tâche qu’elle ne sombre pas tout à fait.
Brassens joue avec le renversement de ses propres sympathies, tout comme il le fera en 1976 avec sa pathétique Messe au pendu. Le poète dit les hommes et les femmes tels qu’ils se vivent et qu’importe, finalement, ce qu’ils sont socialement, puisqu’ils peuvent être grands ou petits, pleins de compassion ou, au contraire, méchants et mesquins.
Puisqu’ils sont des hommes.
Brassens a puisé son poème dans un fait authentique. Malade, fiévreux, il avait quand même dû faire son spectacle. A l'Olympia, je crois. Lors d'une pause, il était sorti, grelottant et toussant, et c'est un flic de service qui lui avait tendu la main et proposé sa pélerine.

Le représentant de la loi vint d'un pas débonnaire
Sitôt qu'il m'aperçut, il s'écria " Tonnerre !
On est en plein hiver et si vous vous geliez !"
Et de peur que j'n'attrape une fluxion d'poitrine,
Le bougre il me couvrit avec sa pélerine,

Ça n’fait rien,  il y’a des flics bien singuliers…

Quant au tavernier sur lequel s’ouvre la scène, il est intemporel : cet individu, toujours, jette l’opprobre sur le fêtard après lui avoir soutiré jusqu’à son dernier sou.
Brassens accuse la lâcheté du personnage. Il en paraît même époustouflé. C’est en tout cas ce que semble vouloir dire l’expression employée me la bailler belle.
En fait, elle signifie plutôt et littéralement « en faire accroire », c’est-à-dire « tromper » et faire subir à quelqu’un une chose qui ne lui plaît évidemment pas du tout.
C’est le seul emploi du verbe bailler, dans l’acception de donner, qui nous soit resté. « La » est dans la locution pronom neutre et « belle » une antiphrase ironique, désabusée.

 *

Une certain va-nu-pieds qui passe et me trouve ivre-
Mort, croyant tout de bon que j’ai cessé de vivre
(Vous auriez fait pareil), s’en prit à mes souliers.
Pauvre homme ! vu l’état piteux de mes godasses,
Je doute qu’il trouve avec son chemin de Damas,
Ça n’fait rien, il y’a des passants bien singuliers…

littératureNé à Tarse, aujourd’hui en Turquie, vers 5 après J .C., Paul fut élevé selon les préceptes de la loi pharisienne. Il est alors un juif de la diaspora, dispersion du peuple juif à travers le monde gréco-romain.
C’est à Jérusalem que Paul vint parfaire son éducation religieuse et y devint un farouche persécuteur de l’Eglise chrétienne naissante, considérée alors comme une secte dissidente du peuple de la diaspora et que, selon Paul, il faut éliminer.
Il est écrit dans les Actes des Apôtres, vraisemblablement romancés, qu’il fut un témoin et même un complice de la lapidation de Saint-Etienne, premier martyr chrétien.
Après le supplice de Saint-Etienne, les chrétiens de Jérusalem durent fuir vers Damas. C’est en cette ville que Paul voulut se rendre pour les retrouver et pour les châtier.
Mais, chemin faisant, le persécuteur eut soudain une vision de Jésus-Christ qui l’interpella et le convainquit de ses erreurs.
Paul devint alors le premier missionnaire mobilisé par le Christ pour porter, partout chez les païens, sa parole.

Bien que Saint-Paul lui-même n’interprétât pas ce changement comme une apostasie et une conversion mais comme une continuité de l’accomplissement de la religion juive, l’expression le chemin de Damas exprime la circonstance particulière dans laquelle la vérité apparaît brusquement à quelqu’un, à tel point qu’il change radicalement d’opinion et (ou) se dévoue à une cause nouvelle.
Un peu comme Mitterrand quand il s’est découvert socialiste (ouaf ! ouaf !ouaf !)

L’illustration par ce chemin de Damas qui est faite ici est encore très fine : les apôtres du désert vont nus-pieds, comme notre misérable passant de la nuit, voleur de chaussures. Mais que celui-ci ne compte pas pour autant que lui soient révélées les douceurs du confort et n’espère pas ainsi changer subitement de condition : aller dans la chaussure du poète ou pieds nus, c’est un peu la même chose.
Et, par le fait, le spolié a même la bonté de plaindre son spoliateur.

Illustration 1 : "Bacchus couronnant les ivrognes" - Diego Vélasquez -

11:39 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

J'ai tout bien lu et relu, bien sur, histoire de voir si j'envisageais cette chanson de la meme façon que beaucoup d'amoureux de Brassens,dont vous!.....
Je ne l'aurais pas exprimé aussi bien, pourtant, une fois de plus, si je savais ecrire, je crois que j'aurais dit les memes choses ( le paragraphe sur "Le chemin de Damas" en moins!)
je voudrais pourtant ajouter à votre analyse mon petit grain de sel....juste pour dire que je ne peux m'empecher, à chaque fois que j'écoute cette chanson,d'evoquer "Le mauvais sujet repenti" et la phrase finale du texte qui me plait tant, et qui aurait pu, tout aussi bien,terminer celui-ci, tant l'idée de fond est la meme!...
"Et j'ai pleuré le cul par-terre,toutes les larmes de mon corps"

Comme beaucoup de gens, probablement....plus j'ecoute Brassens et plus je l'apprecie!
Imaginez avec quel bonheur je re-decouvre ses textes!!!!

Écrit par : Ninon | 05.05.2011

...ben, mon petit commentaire a fait un petit flop....et juste quelques ronds dans l'eau.....

Écrit par : Ninon | 07.05.2011

Mais non, Ninon, ( ça rime en plus), votre commentaire n'a pas fait de flop...Je réponds avec retard...
Petite rectification : les deux vers que vous citez plus haut sont la chute de " Celui qui a mal tourné".
Cordialement et merci de votre lecture

Écrit par : Bertrand | 09.05.2011

...je pourrais dire que je voulais voir si vous suiviez...vous ne me croiriez pas...et vous auriez raison! ...c'est pas mal quand meme, pour situer une personne, au deuxieme commentaire!...la malepeste soit de cette ignominie!!!!!!
Bon, pour faire bonne mesure, je m'en vais lire avec application "Le Moyenageux"!

Écrit par : Ninon | 09.05.2011

....au fait "ignominie".....c'est exprès!!!!!!

Écrit par : Ninon | 09.05.2011

Nous sommes la Déesse Originelle; Des Êtres Hautement Évoluées sur le plan Spirituel; Les Déesses suivantes; Lima Divinité Incarnée; Frigg Divinité Incarnée; Admée Divinité Incarnée; Épona Divinité Incarnée; Ishtar Divinité Incarnée; Sekhmet Divinité Incarnée; Lao-Tseu Divinité Incarnée; Tara Blanche Divinité Incarnée; Amaterasu Divinité Incarnée; Kali Divinité Incarnée; Marie Divinité Incarnée; Manat Divinité Incarnée; Odin Divinité Incarnée; Poséidon Divinité Incarnée; Nous sommes en Âmemour avec Vous...Toi

Écrit par : Poséidon | 12.01.2012

Les commentaires sont fermés.