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28.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Le bulletin de santé (suite)

Si j’ai trahi les gros, les joufflus, les obèses,
C’est que je baise, que je baise, que je baise,
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute,
Je suis  hanté : le rut, le rut, le rut, le rut !

littératureIllustration magistrale de ce que lire ou écouter Georges Brassens est d’une aisance trompeuse, illustration aussi de son art du clin d’œil et du détournement, ces vers sont la réponse cinglante du berger à la bergère.
Faisant écho à la trivialité des supputations journalistiques, ils se veulent d’apparence fort grossière.
Ils sont en fait d’une finesse redoutable pour qui sait un peu quelques vers du patrimoine poétique et littéraire.
Dans L’Azur, poème de son recueil  Poésies, Stéphane Mallarmé écrit sa souffrance de la vie face à la question toujours irrésolue de l’Eternité.
C’est une écriture poignante et douloureuse qui vacille entre le désir de jouissance immédiate de la réalité et le doute sublime des espaces infinis :

 -         Le Ciel est mort – Vers Toi, j’accours ! Donne, Ô matière,
L’oubli de l’idéal cruel et du Péché
A ce martyr qui vient partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché,

Mais la recherche est vaine des étourdissements de la bestialité. L’interrogation permanente et les angoisses déchirantes de l’échéance dernière harcèlent l’âme du poète qui, vaincu, conclut :

 Où fuir dans la révolte inutile et perverse ?
Je suis hanté. L’Azur ! L’azur ! L’Azur ! L’Azur !

Renversement superbe de Brassens qui, habité par les mêmes angoisses que Mallarmé, lance la meute des journalistes sur une fausse piste. Celle qui sied le mieux à leurs prosaïques interrogations.
Mallarmé, ils n’auraient pas compris.

 

brassens.jpg

Concurrence déloyale

Il y a péril en la demeure,
Depuis que les femmes de bonnes mœurs,
Ces trouble-fête,
Jalouses de Manon Lescaut,
Viennent débiter leurs gigots
A la sauvette.

littératureDe son vrai nom, Antoine François, l’abbé Prévost s’était lui-même baptisé Prévost « d’Exiles ».
Pour cause. Remarquable écrivain du siècle des Lumières, cet homme, nulle part, ne s’est senti chez lui : ni en France où il est né, ni en Angleterre où il vécut, ni en Hollande où il séjourna, ni à Courteuil, près de Chantilly où, subitement, tel un oiseau fatigué des périples, il revint pour mourir.
Toute sa vie condamné à l’errance et à l’exil, l’abbé Prévost a partout et vainement cherché une voie qui serait la sienne.
D’abord soldat, puis moine chez les jésuites, puis de nouveau engagé dans l’armée, avant de revenir chez les moines bénédictins, longtemps, l’homme vacilla entre le rouge et le noir.
Tour à tour moraliste chrétien et philosophe du libertinage, l’abbé Prévost est un homme inclassable, un homme de l’en dehors, en quête perpétuelle d’un endroit où laisser en consigne ses chimères.
Son œuvre chaotique lui ressemble : une douzaine d’interminables romans, le plus souvent inachevés, les uns dans les autres enchevêtrés avec une écriture qui véhicule le mal de vivre et la mélancolie à l’heure où l’ironie et l’esprit tiennent lieu de génie, et qui, déjà, préfigurent le romantisme.
Bien qu’il ait été un écrivain prodigue, nous laissant, outre ses romans, deux récits historiques sur la vie de Guillaume le Conquérant et sur celle de Marguerite d’Anjou, ainsi que des traductions de Cicéron et de Hume, c’est Manon Lescaut qui lui valut de passer à la postérité.

L’Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut constituait initialement le dernier tome d’un livre qui en comptait sept, Mémoires et aventures d’un homme de qualité, publié de 1728 à 1731.
C’est l’histoire d’un amour cataclysmique entre une prostituée, Manon, et un chevalier débauché, tricheur, voleur et fou sublime.
Epris de Manon Lescaut, le Chevalier Des Grieux s’enfuit et s’installe avec elle à Paris. Mais la belle Manon a déjà pris un amant, un certain Monsieur de B… qui dénonce à son père le lieu où se cache le Chevalier Des Grieux. Celui-ci le fait alors enlever.
Le Chevalier Des Grieux se retire au séminaire de Saint-Sulpice d’où Manon Lescaut l’arrachera.
Après bien des scandales, Manon Lescaut est emprisonnée et embarquée au Havre pour la Nouvelle-Orléans, avec d’autres jeunes prostituées.
Des Grieux traverse avec elle l’océan, mais là-bas, Manon Lescaut a sitôt une relation avec le fils du gouverneur que Des Grieux blessera en duel avant de gagner le désert avec Manon, qui y mourra d’épuisement.

Cette vie dissolue attire désormais, selon le petit pamphlet de Brassens, les femmes de tout acabit qui cherchent aventure : les jeunes, les vieilles, les bourgeoises, les nobles et les braves ménagères.  Conséquence fâcheuse : ce relâchement des mœurs, incontestablement, contribue de façon déloyale à la baisse du chiffre d’affaires des professionnelles du plaisir amoureux :

Elles ôtent le bonhomme de dessus
La brave horizontale déçue,
Elles prennent sa place.
De la bouche du pauvre tapin,
Elles retirent le morceau de pain,

C'est dégueulasse !

Le poème est divertissant, ironique, bien écrit, d'une musique agréable, mais je ne l’aime pas.
Même si, encore une fois, Brassens prend fait et cause pour la putain honnie contre l’hypocrisie bourgeoise des adultères, il a déjà fait et fera encore beaucoup mieux dans le genre.
Pour illustrer son propos, peut-être l’homme de qualité aurait-il pu faire l’économie d’un  jugement somme toute étonnamment moralisateur.

09:25 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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