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22.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Le bulletin de santé

J’ai perdu mes bajoues, j’ai perdu ma bedaine,
Et ce d’une façon si nette, si soudaine
Qu’on me suppose un mal qui ne pardonne pas,
Qui se rit d’Esculape et le laisse baba.

littératureNous avons déjà vu comment Brassens avait renvoyé dans ses cordes La Déesse aux cent bouches, qui s’était mise en devoir de claironner à tout vent l’intimité de ses frasques amoureuses, réelles ou supposées.
Avec le même humour caustique et gaillard, il rend public son bulletin de santé à l’attention de tous les gratte-papier qui supputaient bien prématurément une altération soudaine de son état physique.
Quand l’artiste vilipende le folliculaire, la philippique est succulente.
Car le poète se joue des amateurs de manchettes à sensations en leur opposant pour argument de son amaigrissement, une activité sexuelle frénétique, qui plus est, en compagnie de leurs épouses légitimes.
Ça me fait penser soudain à François Hollande et sa nouvelle silhouette. Ça serait marrant, tiens,  qu’il nous sorte un bulletin de santé dans ce goût-là. Mais faut pas trop y compter quand même…Il laisserait trop de plumes à la bataille spectaculaire qui s’annonce.

L’affront est ici savoureux et de taille à faire taire toutes  velléités de murmures : «  Messieurs, au lieu de gaspiller votre énergie en pures spéculations sur ma santé, pensez-donc à honorer vos femmes. C’est vous qui alors maigrirez et moi qui me remplumerai peut-être un peu ! »
C’est qu’ils n’y étaient pas allés de plume morte, ces malfaisants ! Le mal imaginé aurait laissé perplexe le dieu de la médecine lui-même.
C’est en dire toute l’ampleur, car le dieu Esculape en avait vu bien d’autres… Fils d’Apollon, il tenait sa science du centaure Chiron à qui avait été confiée son éducation. En commettant l’impardonnable crime de ressusciter un mort, il s’attira la rancœur de Zeus qui le tua d’un coup de foudre. On le voit : autres temps, autres mœurs chez les dieux, toute la religion chrétienne ayant élevé son dogme sur la glorification une résurrection !
Des siècles durant, les malades vinrent en pèlerinage dans les temples élevés en l’honneur d’Esculape. Ils y faisaient des sacrifices et priaient dans l’espoir que le dieu les visite dans leur sommeil et leur prescrive des remèdes fabuleux, propres à guérir les maux dont ils souffraient.

Néanmoins, devant le fantasme journalistique, Esculape reste bouche bée. L’expression rester  baba est fréquemment employé dans le langage courant, mais ses origines n’en méritent pas moins le détour.
Il s’agit du redoublement du radical onomatopéique du mot ébahir, ba, de la famille de béer, c’est-à-dire rester bouche ouverte de stupeur.
Ce redoublement évoque le mouvement convulsif des lèvres que provoque l’ahurissement ainsi que l’onomatopée elle-même, ba, ba.
L’expression était courante dans la langue populaire du XVIIIe siècle avec Baba utilisé comme un personnage. On disait alors : rester comme Baba, bouche ouverte.
Il ne faut évidemment pas faire le plaisant amalgame avec baba, qui, dans les années 1970 a désigné de jeunes gens marginaux et pacifistes, plus ou moins nomades, un peu mystiques et volontiers consommateurs de haschisch, et ce, bien qu’ils eussent souvent la bouche bée des contemplatifs.
Ce terme-là était emprunté à l’hindi bâbâ qui nomme le père et, par extension, le guide spirituel, le gourou ou tout autre personne investie de ce rôle.

 *

Certes, il m’arrive bien, revers de la médaille,
De laisser quelquefois des plumes à la bataille…
Hippocrate dit : oui, c’est des crêtes de coq,
Et Galien répond : non, c’est des gonocoques.


littératureBrassens partit prématurément, un jour d’octobre. C’était juste avant l’hiver.
C’était bien avant que ce terrible fléau, dit Syndrome de l’Immunodéficience Acquis, SIDA, n’ait menacé de mort les amours libertines et vagabondes.
Sans quoi sa fanfaronnade eût pris d’autres accents et ces vers qui résonnent aujourd’hui comme une terrible menace n’auraient peut-être jamais vu le jour :


Tous les deux ont raison, Vénus parfois nous donne
De méchants coups de pied qu’un bon chrétien pardonne,
Car s’ils causent du tort aux attributs virils,
Ils mettent rarement l’existence en péril.

Gageons  que sur le sujet, il aurait été  mélancolique, profond, sobre et frondeur. Gageons qu’il nous aurait dit quelque chose à la fois de terrible et de rassurant.
Toujours est-il qu’en 1966, la syphilis est rare et que les frasques sexuelles ne font généralement courir à l’hédoniste que des risques mineurs et qui prêtent plus aux sarcasmes égrillards qu’aux profonds chagrins.
Sommé de se justifier d’un mal qui l’aurait amaigri, le poète, après mûr examen de sa personne, ne trouve à avouer que de petites mais désagréables invasions parasitaires.
Hippocrate et Galien, eux-mêmes, ne tombent pas d’accord pour leur donner un nom. C'est dire si le malade n’en a cure !
On sait qu’Hippocrate fut le plus grand médecin de l’Antiquité et qu’il vécut entre 460 et 377 av. J.C. Il est considéré comme le père fondateur de la médecine en ce que ses travaux et les traités qu’il a laissés contribuèrent à libérer la médecine de l’Antiquité des superstitions pour la faire entrer dans le champ d’application de la science.
On lui attribue les quelque soixante-dix ouvrages du Corpus Hippocratum alors qu’il n’écrivit probablement qu’une dizaine de ces traités, les autres étant l’œuvre d’auteurs postérieurs, nourris de ses enseignements et de ses observations cliniques.
Son nom est associé au Serment d’Hippocrate. Rien ne prouve cependant qu’il en soit l’auteur.
On sait aussi que trois siècles plus tard, à Rome, Galien se rendit célèbre par ses travaux de dissection et par ses qualités extraordinaires de médecin. L’empereur Marc Aurèle lui confia la santé de son fils Commodus.
Les observations et conclusions de Galien sur l’anatomie influencèrent quatorze siècles durant toute la recherche médicale.
Par ailleurs philosophe et écrivain, Claude Galien nous a laissé un traité de dialectique et une histoire de la philosophie, De historia philosophica.
On connaît donc sans doute ces deux sommités scientifiques du monde médical de l’Antiquité et on sourit de ce que Brassens ait eu l’impertinence de confronter le point de vue des ces deux illustres savants à propos de ses vétilles.
Ce que l’on sait peut-être moins, c’est que, infatigable lecteur, le poète s’est amusé à détourner un vers d’une comédie écrite en 1704, les Folies amoureuses de Jean Regnard.
De celui-ci Voltaire écrivit : Qui ne se plait avec Regnard n’est pas digne d’admirer Molière.
Auteur de la fin du XVIIe siècle, 1655-1709, Regnard écrivit en effet une dizaine de pièces avec pour seule ambition que l’on rît des caractères et des mœurs de son temps. Pris dès sa jeunesse par les démons du voyage, Regnard composa son fameux récit, Voyage en Laponie.
Son titre le plus joué et qui lui valut de passer à la postérité est sans doute Le légataire universel.
Les Folies amoureuses
, autre pièce à laquelle nous nous intéresserons ici et où sont réunis tous les ingrédients de la comédie est déjà moins célèbre.
Un vieillard, Albert, est amoureux de sa jeune pupille, Agathe, et il s’est mis dans l’idée de l’épouser. Or, l’amoureux de cette dernière, Eraste,  toujours flanqué de son fidèle valet, Crispin, vient de rentrer de voyage.
Le vieillard ayant avoué à Eraste son inclination pour la jeune Agathe, celle-ci feint la folie, se prenant tantôt pour une musicienne, tantôt pour une vieille femme ayant un procès, subterfuge par lequel elle soutirera de l’argent au vieil Albert.
Après bien de péripéties, c’est évidemment le fidèle valet Crispin qui dénouera la situation en se faisant passer pour un médecin prêt à délivrer Agathe de ses prétendus démons :

 ALBERT

 Hé, monsieur, venez donc. Avec impatience
Tous deux nous attendons ici votre présence

 CRISPIN

 Un savant philosophe a dit élégamment :
« Dans tout ce que tu fais, hâte-toi lentement.»
J’ai depuis peu de temps pourtant bien fait des choses,
Pour savoir si le mal dont nous cherchons les causes
Réside dans la basse ou la haute région :
Hippocrate dit oui, mais Galien dit non ;
Et, pour mettre d’accord ces deux messieurs ensemble,
Je n’ai pas, pour venir, tardé, il me semble.

 ALBERT

 Vous voyez donc, monsieur, d’où procède son mal ?

CRISPIN
Je le vois aussi net qu’à travers un cristal.

 J.F Regnard, Les Folies amoureuses – Acte III, Scène II

Charlatanisme de bon aloi, tergiversations de plus ou moins bon goût, comique de l‘imposture, on voit avec quel sérieux Georges Brassens se penche sur ses petits désagréments.
Un fois encore, l’utilisation qu’il fait de sa culture littéraire est remarquable sans jamais être démonstrative.
Si peu démonstrative que seul un examen attentif est en mesure de la surprendre entre les lignes.

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PS : Pas grand chose à voir avec Brassens (encore que...), mais vous invite quand même à lire ceci.

10:51 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Je ne vais pas faire ici une analyse de vos textes....je n'en serais pas capable...
Je veux juste vous dire, qu'étant fan de Brassens depuis toujours, j'aime beaucoup ce que vous ecrivez, à son sujet; je partage le plus souvent vos points de vue, et je suis à l'affut de vos nouveaux textes.....
Beaucoup de personnes se sont attelées à décrire et decrypter l'oeuvre de Brassens....vous etes, à ce jeu là, de premiere force.....
Bravo et merci!

Écrit par : Ninon | 24.04.2011

Merci Ninon et j'ai bien noté l'allusion, dans votre commentaire, aux "Ricochets"..
Je n'en bombe pas pour autant le torse.
Bien cordialement à vous.

Écrit par : Bertrand | 26.04.2011

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