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15.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Les quatre bacheliers

littératureDécidément, l’écriture de cette année 1966 est conjuguée sur le mode confidentiel. Après La supplique et Le pluriel vient Les quatre bacheliers. Suivront Le bulletin de santé et la lumineuse Non-demande en mariage.
Ce sont là cinq poèmes qui touchent de très près la vie de l’artiste.
On sait que Les quatre bacheliers fait directement référence à un souvenir de jeunesse et à une mésaventure qui advint au jeune Brassens, alors adolescent indiscipliné des rues de Sète. On raconte qu’il se serait mêlé à une bande de jeunes gens de la ville et, qu’en leur compagnie, il se serait laissé aller à participer à un vol de bijoux.
Je n’ai jamais aimé la façon dont cette anecdote est rapportée par différents auteurs, parmi lesquels des exégètes du poète. Chaque fois, je n’ai eu à lire que des lignes écrites du bout des lèvres, un peu honteuses et cherchant à tout prix à minimiser l’incident : « Brassens n’avait pris qu’une petite bague pour sa sœur… », « Georges Brassens n’a fait que le guet dans cette affaire… »
Hé quoi ! Qu’y a t-il de si honteux à ce que ce jeune rêveur tentât de s’encanailler en volant le bourgeois ? Et faut-il y trouver des prétextes futiles, du style « C’était pour épater les filles et blablabla… ? »
Allons ! Il n’y a aucune honte,- il y aurait même une certaine tenue - dans une société qui, depuis la nuit des temps, a bâti sa toute-puissance sur le vol légal, la crédulité et la spoliation des miséreux, à subtiliser quelques miettes de l’immense richesse confisquée !
Et puis, quelle honte ? Sous ce larcin, se cache déjà l’admirateur de François Villon et l’auteur de tant de poèmes frondeurs. Je trouve même que les gens qui écrivent de telles niaiseries lénifiantes sur cet épisode de la jeunesse de Brassens, lui font déshonneur et n’ont pas compris grand-chose à la suite que lui donna Brassens, autant dans sa vie que dans son œuvre.
Ne dit-il pas, dans une  interview ? :
« Si je n’avais pas rencontré le succès, je serais certainement devenu un gangster.»
Et n’écrit-il pas ces vers d’une franchise remarquable, à l’intention d’un anonyme qui avait cambriolé sa demeure ? :


D’ailleurs, moi qui te parle avec mes chansonnettes,
Si je n’avais pas dû rencontrer le succès,
J’aurais, tout comme toi, pu virer malhonnête,
Je serais devenu ton complice, qui sait ?

Et aussi :

 Ce que tu m’as volé, mon vieux,  je te le donne
Stances à un cambrioleur -1972

On voit que Brassens, non seulement n’a jamais fait amende honorable, mais a toujours persisté et signé, sans vergogne aucune ni fausse pudeur.
En tout cas de cette aventure est née trente ans plus tard une superbe poésie, véritable hommage à la tolérance et à l’indulgence à travers le personnage Brassens-père.
Il faut sans doute rechercher le cœur battant de ce texte dans cet hommage tardif rendu au père avec qui le jeune homme ne commerçait pas beaucoup mais qui, par ses silences, ses discrétions, ses demi-mots, était un père attentif et qui considérait son fils comme un individu à part entière et non comme une personne sur laquelle il aurait eu droits et pouvoir.
« Il ne se mêlait jamais de mes affaires » dira Brassens.
La quintessence du poème ne serait-elle pas là, le cambriolage avorté n’étant que le prétexte ?

Toujours est-il qu’ils étaient quatre bacheliers et qu’on les prit la main dans le sac.
Dans son acception moderne et courante, on ne comprendrait pas bien cette précision du cursus scolaire de ces joyeux drilles, d’autant que le jeune Georges ne s’est jamais présenté au baccalauréat.
Après une longue histoire en latin populaire et en latin médiéval, où son étymologie est plus ou moins obscure, le mot bachelier est apparu dans la langue française pour nommer, en termes de féodalité, un jeune gentilhomme qui, n’ayant pas moyen de lever la bannière et aspirant à être chevalier, se voyait contraint de marcher sous celle d’un autre.
Par extension, le mot a désigné un jeune homme noble, dès le début du XIIIe siècle. Cet emploi perdure chez La Fontaine jusqu’en 1865, puis le sens s’élargit pour dire un homme pas encore marié, un célibataire, acception qui est passée et restée dans le terme anglais bachelor.

C’est peut-être dans le long cheminement de ce mot à travers des époques diverses, qu’une idée sous-jacente nous indiquera plus clairement pourquoi Brassens l’a choisi pour se désigner, lui et ses copains d’infortune.
Si je m’en réfère au Littré, bachelier est un terme très ancien dans les langues romanes : bacalar en provençal, batxeller en ancien catalan, bachiller en espagnol, bacharel en Portugais.
Dans son sens primitif, le mot, tiré du bas-latin baccalarius, désignait celui qui tenait une baccalaria, sorte de bien rural que le bachelier avait à cens. Le bachelier était donc considéré comme un vassal du monde rural, mais d’un rang plus élevé que ceux qui étaient astreints aux œuvres serviles.
En marge de ce sens, le mot a cependant toujours défini, comme indiqué plus haut, un jeune guerrier qui n’est pas encore chevalier. Les chansons de gestes regorgent de ces bacheliers qui sont toujours de jeunes soldats, inféodés certes, mais vaillants.
Puis il y eut les bacheliers d’église, ecclésiastiques d’un degré inférieur.
Les corporations de métiers eurent aussi leurs bacheliers, chargés de gérer les petites affaires de la corporation. Dans le même mouvement d’idées vinrent les bacheliers des facultés.
On le voit donc : le bachelier est toujours jeune et il est toujours placé au niveau intermédiaire d’une hiérarchie. Il est toujours en devenir, en situation d’attente d’être admis dans la classe ou l’ordre supérieur, tel le jeune noble en passe d‘être fait chevalier et comme notre bachelier des écoles, pas encore étudiant, mais déjà plus lycéen.
C’est donc cette idée de jeunes gens pas tout à fait adultes, avec tout le raisonnable que ce mot voudrait laisser supposer, qu’il me plaît de retenir dans ces Quatre bacheliers, apprentis délinquants.
Jeunes, débutants, mais impétueux. En mutation. Prêts à rentrer dans la cour des grands, même si c’est par une porte dérobée.
De la graine de voyou, disait ma mère.

  *

Les sycophantes du pays
Sans vergogne,
Aux gendarmes nous ont trahis,
Nous ont trahis.

littératureEn admettant, même, que voler n’est pas beau et que le voleur mérite que soit sur lui jeté l’opprobre, il est des gens bien plus méprisables que lui, de bien plus bas étage et que Brassens désigne d’un puissant qualitatif littéraire : les sycophantes.
L’étymologie de ce bien joli mot, sukon, la figue, et phainein, faire voir, faire connaître, vient de l’interdiction qui était faite dans la Grèce antique de transporter des figues hors des bois sacrés du pays d’’Attique.
De là, ceux qui dénonçaient les contrevenants furent appelés des sycophantes, littéralement, ceux qui montrent les figues.

Il y eut plus tard à Athènes des gens qui ne vivaient que de la délation. Ils livraient aux passions de la foule et à sa vindicte des personnes éminentes, souvent irréprochables. Leur rôle social consistait en quelque sorte à salir la réputation de ceux dont la raison et la vertu pouvaient être dérangeantes. On les appelait également des sycophantes, par élargissement du sens initial pour dire délateurs, voire calomniateurs.
S’élargissant encore, le mot désigna ensuite les fourbes, les félons et les hypocrites. Que du beau monde, quoi !
Le poète des Quatre bacheliers sait à tel point la juste valeur du vocable qu’il emploie ici le terme dans toutes ces acceptions. Les mouchards sont en même temps, par la vertu incisive du qualitatif, traités de tartufes et de sournois. Dans la fable de La Fontaine où un loup affamé voulant approcher les brebis use d’un subterfuge en se déguisant en berger, le vocable est également employé dans ce sens de félon, de faux et de fourbe. Pas dans celui de mouchard :

 Un loup, qui commençait d’avoir petite part
Aux brebis de son voisinage,
Crut qu’il fallait s’aider de la peau du renard
Et faire un nouveau personnage.
Il s’habille en berger, endosse un hoqueton,
Fait sa houlette d’un bâton
Sans oublier la cornemuse.
Pour pousser jusqu’au bout la ruse,
Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :
«  C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.»
Sa personne étant ainsi faite,
Et ses pieds de devant posés sur la houlette,
Guillot le sycophante approche doucement.

La Fontaine - Fables 3 - Livre III

13:00 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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