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07.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Le pluriel

 Dieu, que de processions, de monômes, de groupes,
Que de rassemblements, de cortèges divers,
Que de ligues, que de cliques, que de meutes, que de troupes !
Pour un tel inventaire il faudrait un Prévert.

littératureC’est maintenant un véritable poncif de dire que Georges Brassens n’écrivit dans ses textes qu’une seule fois le mot anarchie. C’était dans une des ses premières compositions, Hécatombe.
Le mot est entaché de tant de confusionnisme, intéressé ou tout simplement stupide, il a tant fait les frais des soubresauts, des luttes, des compromis, qu’il est quasiment impossible de définir quelqu’un comme tel, du moins en tant que concept politique.
Chaque fois qu’un écrivain, un orateur, un militant, un historien, un théoricien, un copain en fin de soirée, veut employer le mot, s’il voulait être, rester ou devenir un homme honnête et intelligent, il devrait indiquer clairement une référence historique ou poétique, d’où émanerait  le sens exact qu’il entend donner au mot.
On peut en effet dire de Nestor Makhno, de Bakounine, de Ravachol, de Jules Bonnot, de Malatesta, de Durruti, de Proudhon, de Stirner, de Fourier, de Pancho Villa, de Louise Michel et de la plupart des communards, d’Emile Henry, de Paul Lafargue, de Cœurderoy, de Kropotkine, de Sébastien Faure et de tant d’autres, qu’ils furent des anarchistes. Bien sûr.
Mais on peut tout aussi bien le dire de Guy Debord, de Raoul Vaneigem, de Rimbaud, de Nietzsche, de Géronimo, de François Rabelais, d’Albert Camus, d’Oscar wilde, des encyclopédistes, de Jim Morisson, de Dylan, de François Villon, de Spartacus et de tant d'autres encore.
Car on peut le dire de tous les hommes qui n’ont pas voulu faire allégeance aux aliénations, de tous ceux qui ont cherché à voyager le nez dans les étoiles, de tous ceux qui ont souffert et souffrent de l’injustice, de la connerie, des dogmes, du mensonge, du vol, du viol, du crime, de la volonté des puissants, des complots, de l’oppression quotidienne des corps et des esprits.
De tous ceux qui ont voulu ou veulent connaître, par delà le bout de leur nez, le sens véritable de ce qu’on leur interdit de vivre.
De tout individu qui supporte mal les conditions qui sont faites à sa vie.
On peut le dire de tous les poètes qui dans leur chair ont vécu la poésie comme un impossible  autrement. On peut le dire de tout promeneur qui, un jour, a eu la sensation puissante, fulgurante, d’un autre bonheur possible, humain, ailleurs, par-delà les contingences et contraintes de chaque jour.
Pour toutes ces raisons, on peut donc le dire aussi de Brassens, mais pour comprendre ce qu’il fut et aimer ce qu’il fit, il n’est pas besoin de le dire.
C’est pourquoi, sachant combien le mot était à la fois trop réducteur et trop vaste, il ne l’écrivit qu’une seule fois.
Si elle fut un combat, parfois armé, humainement, l’anarchie est un sentiment puissant, profond, une vision du monde et une façon d'être avec les gens.
Si on veut en connaître vraiment toutes les implications historiques, alors il faut lire l’excellente étude de Max Nettlau, Histoire de l’anarchie,  dont la dernière édition remonte, à ma connaissance du moins, à 1986 chez Artefact.

L’activité intellectuelle anarchiste a connu une grande vigueur dans les dernières années du XIXe siècle. C’est à cette époque que des écrivains français passèrent de la propagande d’une seule idée libertaire au libre examen de toutes les idées.
Ces critiques entendaient s’exprimer par-delà tous les clivages idéologiques. Le titre du journal fondé par Zo d’Axa, Darien, Armand, Octave Mirbeau, l’En dehors, résume cet esprit d’indépendance vis-à-vis de tous les groupes constitués.
C’est l’esprit duquel participe complètement Le pluriel. Il sous-tend aussi toute l’œuvre et toute la manière dont Brassens a vécu sa vie : en amour, en amitié, en camaraderie et dans son absence de rapport à l'argent. Cet esprit est peut-être plus clairement exprimé encore dans La mauvaise réputation et dans La mauvaise herbe.
C’est l’esprit de la liberté individuelle qui ne veut, jamais, adhérer à une opinion toute faite, à un parti, celui-ci fût-il le plus généreux, le plus avant-gardiste, à un groupuscule, à une famille. Brassens sait de quoi il parle après son cours passage à la Fédération anarchiste où on le regardait avec suspicion parce qu’il employait un peu trop souvent dans ses textes le mot dieu.
C’est donc l’esprit de l’apache solitaire. L’esprit de l’En dehors, tant il est vrai que toutes les associations constituées, même sous le drapeau anarchiste, ont toujours vu leurs projets initiaux déviés, récupérés et trahis par les contradictions et les compromissions inhérentes à tout collectif : Le drapeau noir, c’est encore un drapeau !, chantait Ferré.
Cet individualisme a cependant toujours été vivement critiqué, même par les esprits les plus révolutionnaires et les plus éclairés, car il s’oppose à tout engagement militant. L’individualiste veut toujours garder la liberté de sa propre opinion et, le cas échéant, le droit d’en changer.
Ne nous étonnons pas dès lors si les anarchistes combattants, aussi bien en Espagne qu'en Russie, furent pour la plupart trahis puis assassinés par des staliniens.

Les communautés dont s’exclut ici le poète sont bien trop nombreuses pour qu’on puisse en dresser l’inventaire dans un seul poème.
Il faudrait pour cela écrire un poème exclusivement réservé à cette énumération, comme le fit Prévert - qui n'eut rien d'un anarchiste - dans son célèbre poème en n’usant que du procédé d’accumulation :

Une pierre
deux maisons
trois ruines
quatre fossoyeurs
un jardin
des fleurs

un raton laveur

une douzaine d’huîtres un  citron un pain

(Etc.)

 Paroles, Inventaire

13:21 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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