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28.03.2011

Brassens : les mots du cygne

1966

 Supplique pour être enterré sur la plage de Sète

La camarde qui ne m’a jamais pardonné
D’avoir semé des vers dans les trous de son nez,
Me poursuit d’un zèle imbécile.
Alors, cerné de près par les enterrements,
J’ai cru bon de remettre à jour mon testament,
De me payer un codicille.

littératureCe chant à la fois pathétique et tout pétri d’humour est celui d’un oiseau rêvant de refermer ses ailes sur la branche d’où il avait, au commencement, pris son envol.
A sa lecture, l’émotion s’impose à nous car, à la beauté du texte, s’ajoute la parole autobiographique : aujourd’hui en effet le corps du poète, conformément à cette poésie, repose à proximité des sables de la Méditerranée, à Sète balayée par les vents ou écrasée de soleil.
Autobiographique aussi parce que le poète a quarante-cinq ans. C’est déjà la saison où, autour de soi, des proches, un à un, entreprennent le voyage sans retour. C’est la saison déjà de faire ses premiers pas derrière le cortège d’un parent, d’un ami, d’un camarade.
Le temps est venu des premiers adieux : Brassens vient d’accompagner sa mère à sa dernière demeure. Paul Fort l’avait précédée de quelques années. Puis, c’est autour de Brassens-père de rendre le dernier soupir, deux mois avant Marcel planche, peintre en carrosserie de son état, mari de Jeanne et qui avait inspiré au poète l’Auvergnat.
Quant à Jeanne elle-même, en cette année 1966, elle est au plus mal, victime d’une congestion pulmonaire.

La mort rôde et a entreprise de faucher dans les champs autour du poète, cerné par les enterrements. Il la sent tout près, lui qui, maintes et maintes fois, l’a convoquée sous sa plume avec Le fossoyeur, Oncle Archibald, La ballade des cimetières, Le testament, Le revenant. Quand elle n’était pas sur le devant de la scène, elle était en coulisses, car c’est la force de l’artiste d’en conjurer l’angoisse en la taquinant de ses mots, en interrogeant sans relâche son sempiternel mystère.
D’ailleurs, quand nous écrivons nous-mêmes, faisons-nous autre chose que d’interroger la mort ? Ou du moins la fin de la vie ?
Avec Le testament, dix ans plus tôt, pour la première fois Brassens ne parlait pas de la mort comme destin commun à chacun, mais de la sienne propre. Pour la première fois il donnait un visage à l’angoisse : le sien.
L’heure est venue, avec La supplique, de parfaire ce testament de jeunesse. D’ailleurs, pour bien marquer son intention et pour bien établir le lien avec Le Testament, Brassens avait initialement nommé son poème Codicille. C’est René Fallet qui insista et finit par le convaincre de le titrer Supplique pour être enterré sur la plage de Sète.
Le chemin qui mène à la tombe semble donc s’ouvrir plus largement sur l’horizon. C’est toujours cette impression terrible que l’on a quand on enterre ses parents. Tant qu’ils sont encore debout sous le soleil,  notre tour n’est pas annoncé. Leur grand corps est là, qui, dans l’ordre logique des choses, fait rempart au vent qui vient de la tombe. Une fois qu’ils se sont endormis, les mains paisiblement croisés sur leur poitrine silencieuse, plus rien ne nous protège de ce vent lugubre et l’inéluctable est désormais plus perceptible pour nous. Il se fait promesse plus clairement énoncée.
La Supplique n’est donc pas une interrogation sur la mort et sa métaphysique. Elle est une vision de l’esprit dans laquelle le corps goûtera une éternelle villégiature. Ce sont là des vers d’une suprême hérésie car ils prêtent à ce corps le droit de jouir de l’éternité, sans aucun souci de la spiritualité. Ils sont dans une approche physique de la mort et de son silence.
Je me souviens de ce matin d’octobre où nous avons tous eu le sentiment de perdre un ami. Il m’a semblé, ce matin-là, qu’une voix qui m’avait toujours accompagné venait de me laisser plus seul encore. Je me souviens avoir alors pensé à un train filant jusqu’à la Méditerranée, et à un petit monceau de sable, sur la plage, avec un pin parasol caressé par le vent du sud.
J’aurais pu me dire : Maintenant, il sait. Non. De tous ses textes sur la mort, seul m’était venu à l’esprit immédiatement La Supplique parce qu’elle n’était pas une interrogation mais la dernière exigence de cet homme qui, toute sa vie, avait redouté le tragique rendez-vous.
L’interpellant sans relâche de ses vers tantôt truculents, railleurs et gouailleurs, tantôt mélancoliques, Brassens a nommé la mort la Faucheuse, la Parque, le  Trépas, le Dernier soupir, l’Heure blême, et, une fois, dans La ballade des cimetières, la camarde :

Et Dieu fit signe à la camarde
De l’expédier rue Froidevaux !

C’est ainsi qu’il la nommera encore dans Mourir pour des idées :

Car enfin la camarde est assez vigilante,
Elle n’a pas besoin qu’on lui tienne la faux.

Mais nulle part sans doute, elle n’a eu nom de baptême plus judicieux que dans La Supplique.
Car, nous l’avons vu, c’est du destin du corps dont se préoccupe le poème et la camarde désigne la mort par une allusion métaphorique au corps, plus précisément au nez, ce qui annonce magistralement le vers suivant :

D’avoir semé des fleurs dans les trous de son nez.

L’étymologie du mot est celle de camus, que pierre Guiraud rattache au latin camus, la muselière. Il désigna par la suite un visage au nez court et aplati, ainsi que ce nez lui-même.
Par substitution du suffixe il devint camard avec la même acception.
A partir de 1653, le féminin camarde désigna la Mort par une allusion imagée au squelette dont le nez, réduit à une cavité osseuse, semble aplati.
La camarde fit une de ses toutes premières entrées en littérature avec Scarron, dans sa parodie de Virgile :

Il fut complimenté d’abord
Par le Sommeil et par la Mort,
Pour lui faire honneur, la Camarde,
Contre son humeur fut gaillarde.

Paul Scarron - L’Enéide.-

  brassens.jpg

Trempe dans l’encre bleue du golfe du lion,
Trempe, trempe ta plume, ô mon vieux tabellion,
Et, de ta plus belle écriture,
Note ce qu’il faudrait qu’il advînt de mon corps,
Lorsque mon âme et lui ne seront plus d’accord
Que sur un seul point : la rupture.

littératureCette strophe est une tape amicale et fraternelle donnée sur l’épaule de Pierre Onteniente, le camarade, le confident, l’ami de toujours, le secrétaire particulier.
Mis en présence l’un de l’autre en 1943 par le hasard d’une cohabitation dans un baraquement de prisonniers, en Allemagne, Brassens et Onteniente ne se quitteront plus.
Pierre deviendra l’incontournable personnage par lequel il faudra forcément passer pour accéder au poète. Pour cette raison, René clair le surnommera Gibraltar lors du tournage du film « Porte des Lilas », au cours duquel Onteniente défendait bec et ongles son ami, quelque peu déstabilisé par les exigences du septième art. Ce fut d'ailleurs la première et dernière participation de Brassens au cinéma.
Ces vers
sont aussi le gage de la fidélité sans faille dont toute sa vie l’artiste a honoré ses amis. Ils sont un hommage à Pierre Onteniente et c’est donc à lui, vieux tabellion, que revient l’insigne honneur de consigner sur le papier le célèbre codicille.

Dans la Rome antique, le tabellion était un écrivain public qui rédigeait spécialement les différents actes et les contrats. L’étymologie est tabella, tablette à écrire, diminutif de tabula, table.
En latin impérial, vers le IIIe siècle après J.C., le mot désigna un auteur et devint tabellio.
A l’époque féodale, par tabellion on désignait un archiviste. Sous l’Ancien Régime et jusqu’à la Révolution, le mot a désigné un officier chargé de délivrer les actes dont les minutes avaient été dressées par le notaire, puis un officier public qui faisait lui-même office de notaire dans les juridictions subalternes et seigneuriales.
Par exemple, le père du poète anglais John Milton était tabellion. Celui de Voltaire également.
Dès la fin du XVIIIe siècle, le mot tombe en désuétude et il n’est plus utilisé aujourd’hui que dans une intention littéraire pour plaisanter et taquiner quelqu’un en l’assimilant à un notaire.
Il faut alors le prendre dans une acception à consonance amicale.

09:23 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Pourquoi as-tu fait sauter ton poème "à l'ancienne" ? Il avait de la tenue, largement plus que pas mal de poèmes aux vers soit disant libres...

Écrit par : stephane | 28.03.2011

Bonne question, attentif Stéphane : ce matin en relisant, j'ai trouvé ça un peu mièvre.
J'ai un problème avec la poésie "stricto sensu". Je veux dire la mise en vers. Avec la mise en verre, non...

Écrit par : Bertrand | 28.03.2011

J'aime particulièrement La supplique... d'autant que je connais bien la plage de la corniche et le théâtre de la mer, un endroit magnifique pour les concerts. J'étais à Heathrow en transit, revenant de Californie, à la recherche d'un journal pour attendre ma correspondance et je suis tombée sur les gros titres annonçant sa mort. J'ai eu le coeur glacé. Et son beau sourire tendre est imprimé en moi, depuis.

Écrit par : Zoë Lucider | 29.03.2011

C'est ce qu'il y a de remarquable, Zoé : on se souvient tous de ce que qu'on faisait quand on a appris sa mort.
Et du titre de Libération : Brassens casse sa pipe.

Écrit par : Bertrand | 30.03.2011

Les commentaires sont fermés.