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23.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Le grand Pan

 Avec Le grand Pan, nous abordons un des textes les plus remarquables mais aussi un des plus difficiles de l’œuvre de Georges Brassens.
Nous abordons la réflexion centrale du poète païen et libre penseur.
Je me suis laissé dire que Brassens n’aimait que très modérément son texte, sans doute parce qu’il considérait après coup qu’il aurait pu y dire plus de choses et mieux. Comme chacun de nous quand il veut exprimer la totalité, la réalité vivante de sa pensée et de sa sensibilité.
S’il n’est un fat, il est forcément insatisfait.
Et si je suis personnellement très sensible à ce texte, c’est parce qu’il exprime une bonne partie de ce que je ressens moi-même de la victoire historique du christianisme, en tant qu’idéologie, sur nos vies, sur notre culture, sur notre façon d’appréhender le monde.

Le texte est donc celui d’un homme profondément interrogateur des cieux et de la nature de l’immensité, d’un homme qui promène avec lui la mélancolie d’une certaine métaphysique de l’univers, d’un homme qui sait la faiblesse humaine face aux grandes questions et qui s’interroge sur le grand mystère de l’éternité, mais que rien, absolument rien, ne peut satisfaire dans le dogme chrétien.
Brassens est par ailleurs un être trop inquiet pour être un matérialiste bêtement convaincu, que les certitudes confortables de la négation absolue rassureraient à bon compte.
Son besoin de religiosité - appelons-le, si l’on veut, de transcendance - est libre et humain et Le grand Pan est sans doute le plus philosophique de ses textes. Il est certainement le texte où il tente d’exposer le plus sérieusement sa pensée, sans passer par une histoire, une fable, une anecdote. En tout cas, il est une des meilleures critiques en vers du christianisme qu’il m’ait été donné de lire et, bien sûr, d’écouter.
Avec Le mécréant, Brassens s’était déjà présenté comme un tolérant, prêt même à accepter de comprendre le chemin qui mène à la foi. Il avait vite conclu, après mésaventures bien terrestres, que ce chemin là, pavé de  bien mauvaises intentions, n’était pas pour lui, même guidé par les conseils éclairés de la philosophie.
Avec Le grand Pan, le poète fait le constat de la victoire de la secte chrétienne sur toutes les autres sensibilités. Il fait le constat du coup d’état permanent opéré sur la liberté poétique et individuelle des consciences.
Il fait à dieu, son prétendu fils et tous ses apôtres, le procès qu’ils méritent : celui du terrorisme intellectuel et de l’uniformisation de la pensée du monde.

*

 Du temps que régnait le grand Pan
Les dieux protégeaient les ivrognes :
Un tas de génies titubant,
Au nez rouge, à la rouge trogne.
Dès qu’un homme vidait les cruchons,
Qu’un sac à vin faisait carousse,
Ils venaient ensemble à ses trousses
Compter les bouchons.

littérature Mi-homme, mi-bouc, Pan est une figure toute particulière du polythéisme gréco-latin, popularisé surtout par les poètes alexandrins.
Sa représentation nous est familière : front orné de deux cornes, corps velu et nerveux, yeux flamboyant d’une lumière maline et rusée, pattes aux sabots fendus, Pan est le dieu des forêts, des bois, des bergers et des troupeaux.
Toujours affublé d’une flûte à sept tuyaux, d’un bâton de berger, d’une couronne et d’un rameau de pin, il hante les sous-bois, la fraîche proximité des sources et vagabonde d’une course agile, bondissant de rocher en rocher.
Il est aussi un séducteur jetant son dévolu autant sur le féminin que sur le masculin et ses appétits sexuels sont inextinguibles. La nymphe Echo et la déesse Séléné comptent parmi les conquêtes amoureuses de ce dieu, à la fois redoutable et sympathique.
Mais les légendes qui lui sont consacrées ont surtout trait à ses origines et à sa naissance. Certaines le font fils d’Hermès et d’une nymphe. L’ayant enlevé de l’Olympe pour montrer sa monstruosité aux autres dieux, Hermès les vit alors tous joyeux, dont Dionysos. Pan signifiant tout en grec, il tiendrait alors son nom de cette unanimité sympathique des dieux à son égard.
D’autres légendes le font fils de Pénélope répudiée par Ulysse avec pour père Hermès. D’autres encore lui attribuent pour géniteurs tous les prétendants de Pénélope pendant la longue absence d’Ulysse. Certaines le font même fils de Zeus.

Mais la figure mythologique qui nous intéresse plus particulièrement ici et à laquelle est consacré le poème, c’est Le grand Pan qui, sous l’influence des stoïciens devint l’incarnation de toutes les choses de l’univers unifié en un grand tout, harmonieux et indissociable.
Pour la philosophie panthéiste, le Grand Pan est l’expression de l’essence divine de toutes choses, la Nature.
Dieu est infini et l’univers et la nature matérielle font partie de cet infini. Cette beauté est l’œuvre du grand Pan et l’homme, élément de cette beauté, est aussi l’éternité, comme le sont les étoiles, les fleurs, le vent, les parfums, le chant des oiseaux, les mers, les montagnes et les rivières.
Rien n’est divisible, rien n’est extérieur, tout est intégré à un vaste chant panthéiste où l’œuvre du dieu est le dieu lui-même.
Cette philosophie de la totalité ne sépare pas l’homme de sa divinité. Elle ne le fait pas en dehors de la transcendance. Elle l’intègre dans un Tout.
Le philosophe Giordano Bruno est un des représentants les plus marquants de cette métaphysique, subversive au regard du dogme des religions chrétiennes. Un tribunal d’Inquisition le condamna au bûcher en 1600, à Rome.
Dans une moindre mesure, Spinoza, convaincu de panthéisme, fut excommunié.
Le panthéisme ne reconnaissant pas dieu comme un maître absolu, extérieur, dont la toute-puissance règne sur les âmes et les corps, les élevant au rang d’élus ou les réduisant à celui de condamnés selon qu’ils se soumettent à ses enseignements ou qu’ils les répudient, forcément, est une hérésie fondamentale. C’est une hérésie qui s’oppose à toute pensée séparée, dont le centre n’est pas l’homme dans son lien intrinsèque, essentiel, avec le grand Tout, le grand mouvement et la création sublime.
Le panthéisme est donc le sentiment très vif de l’unité fondamentale. Tout le contraire de l’aliénation.

*

La plus humble piquette était alors bénie,
Distillée par Noé, Silène et compagnie,
Le vin donnait un lustre au pire des minus,
Et le moindre pochard avait tout de Bacchus.
Mais, se touchant le crâne en criant : J’ai trouvé !
La bande au professeur Nimbus est arrivée,
Qui s’est mise à frapper les cieux d’alignement,
Chasser les dieux du firmament.
Aujourd’hui, ça et là, les gens boivent encore
Et le feu du nectar fait toujours luire les trognes,
Mais les dieux ne répondent plus pour les ivrognes :
Bacchus est alcoolique et le grand Pan est mort.

littératureStrophe magnifique, comme le sont les deux autres consacrées sur le même ton à l’amour et à la mort.
Le grand Pan chante les temps du règne de l’universalité. Il est d’ailleurs assez effrayant de constater que ceux qui ont le plus contribué à la destruction de cette universalité se soient autoproclamés catholiques, concept tiré de l’adjectif grec καθολικός, c’est-à-dire universel, même si le mot n’est apparu dans la langue française que dans les toutes dernières années du XVIe siècle !
Toute passion dans ce règne du grand Pan était consacrée et d’inspiration divine, telle la passion du vin, lequel ne pouvait n’être extrait que par des héros ou des dieux.
Les deux illustrations prises par Brassens sont intentionnelles, car il emprunte à la fois à l’Ancien Testament et aux mythologies grecques et latines, c’est-à-dire aux textes poétiques antérieurs à la venue du messie, ce qui est d’une importance fondamentale.
Seul rescapé du Déluge avec sa famille, Noé est, d’après la Genèse, le père de l’humanité. Embarqué sur son arche avec ses trois fils, sa femme et les femmes de ses fils, il avait en outre reçu de dieu l’ordre de prendre à son bord un mâle et une femelle de chaque espèce animale, afin que fût reconstruit le monde, une fois achevée sa destruction par les flux diluviens.
Par l’Islam, Noé est également considéré comme un prophète et il est dit, dans un épisode postérieur au déluge, qu’il découvrit la fabrication du vin et qu’il s’enivra.

Silène, lui, est le plus vieux des satyres, ces divinités des bois et des montagnes de la mythologie grecque, mi-boucs, mi-hommes, comme le dieu Pan, et qui, comme lui, passaient tout leur temps à poursuivre les nymphes de leurs appétits sexuels démesurés, buvant, chantant et dansant. Ils sont attachés au mythe de Dionysos, Bacchus chez les Romains, dont ils sont les compagnons.
Précepteur de Dionysos, le vieux Silène était la plupart du temps saoul, ce qui l’amenait à prophétiser jusque dans son sommeil et ce qui le fit aussi dispensateur de la Sagesse.
Avis aux gourmands du jus d'octobre !
Ces dieux, on le voit, participaient de l’éternelle jubilation de la vie. Ils étaient des dieux immoralistes, des divinités joyeuses - comme devrait l’être l’existence - avant la décadence suprême instaurée par Morale unique dispensée par un Dieu unique.
L’heure de l’austérité, du sérieux macabre, du mépris de la vie, de la mort comme événement «déifiant» va bientôt sonner. Jusqu’alors le besoin de religiosité des hommes se traduisait par la gaieté, la joie et la jouissance. Avec l’avènement d’un messie, cette religiosité va se faire religion ; religion triste, dramatique, menaçante, dogmatique, avec, pour emblème sacré, la torture. Vingt-et-un siècles après, nous y sommes encore plongés jusqu’au cou et c’est ce que des esprits perfides appellent pompeusement et onctueusement la tradition chrétienne. C’est ce que j’appelle, moi, le hold-up des consciences, le saccage de l’art de vivre et l’enfermement dans les ténèbres du malheur.

Auparavant, toute chose sous le règne du grand Pan recevait l’aval créatif et récréatif d’un dieu.
Ainsi dans les strophes du poème de Brassens, l’amour consacré par Vénus et Aphrodite et, suprême délectation, la mort accompagnée par Pluton, dieu des mondes souterrains, et Caron qui, moyennant une obole embarquait sur sa barque les esprits pour leur faire traverser le Styx et l’Achéron, jusqu’au royaume d’Hadès.
Brassens a pour ces dieux un vers d’une poignante éloquence :

Et le moindre mortel avait l’éternité.

Car ayant tous apporté leurs rimes au grand poème des choses de la vie, les esprits avaient droit à la reconnaissance des dieux. La seule exigence était qu’ils eussent reçu une sépulture, sans quoi il leur fallait attendre cent ans sur les rives du Styx avant d’être conduits au royaume des morts.
L’ordre des poésies du ciel va donc être irrémédiablement bousculé, jusqu’à l’anéantissement. L’Eternité ne sera bientôt plus un cadeau de la Nature, une offre du Grand Pan, mais un royaume qu’il faudra mériter en courbant l’échine et la tête devant les prophéties et les enseignements lumineux du professeur Nimbus.
Cette dénomination sarcastique de Jésus-Christ, entouré de ses élèves, lui vient du nimbe, cercle de lumière dont  les peintres entourent les têtes des dieux, des saints et des saintes.
Soi-disant fils de dieu, soi-disant envoyé par lui, Nimbus va mettre de l’ordre dans toute cette sarabande de divinités joyeusement débauchées qui encombrent les consciences du sacré.
Mieux qu’Archimède de Syracuse et son fameux «Euréka, j’ai trouvé», le soi-disant Messie met le doigt sur la vérité fondamentale et l’impose à l’univers entier.
Les dieux sont chassés du royaume des cieux et toute référence à ce royaume doit désormais faire allégeance au dogme révélé par le fils unique d’un dieu unique.
Astucieuse la métaphore du poète : les cieux sont frappés d’alignement. C’est-à-dire, stricto sensu, obligés de construire ou de reconstruire selon la délimitation officielle d’une voie publique, définie par un plan d’alignement. On ne peut mieux filer la métaphore car la parole de ce Jésus est la parole officielle sur le mode de laquelle toutes les métaphysiques et toutes les interrogations doivent maintenant s’aligner. C’est une parole totalitaire. La pire des paroles totalitaires.
C’est une parole qui, définitivement, consacre la mort du grand Pan et de toute la poétique de la Nature : l’humanité est 
désormais en attente de la résurrection de la chair, le naturalisme païen est mort car le sacré, soudain, se fait complètement extérieur à l’homme.
Avec la fin du règne de la totalité, commence celui de la séparation et de l’aliénation qui place le vrai monde par-delà le monde et qui, des passions exercées en hommage aux poésies des dieux, fait des vices et des tares. On reconnaît bien là la dialectique mortifiante de la chrétienté pour laquelle toutes les manifestations de la vie, en premier lieu desquelles le plaisir sexuel, est un horrible péché.
Ainsi,  chassé du firmament, plus représenté par une figure mythique, Bacchus n’est plus qu’un alcoolique, comme le chante Brassens.
Je ne puis écrire toutes ces lignes sans dépit et colère. Pour moi, l’allégeance faite à cette religion depuis plus de 2000 ans reflète bien l’état primitif, mensonger, souffreteux, malin, malade et cacochyme de l’esprit humain : personne n’a pu me faire trouver beau une église ou une cathédrale - fût-elle un chef d’œuvre d’architecture - car elle est d'abord un monument élevé à la gloire du mensonge suprême.

La mort du grand Pan fut diversement proclamée et à diverses époques. Un récit de Plutarque raconte qu’un navigateur, au temps d’Auguste, avait entendu sur l’océan des voix mystérieuses se mêlant au mugissement des eaux l’annoncer avec force.
Le grand Pan est mort est aussi une pensée laconique de Pascal, inscrite au chapitre des prophéties, où le philosophe, plus passionné que jamais, tente de démontrer le bien-fondé de la religion, la sienne bien évidemment, et, partant, la fausseté de toutes les autres, par la justesse des prophéties de Jésus, sans que jamais un traître mot nous décrive en quoi ces prophéties ont été vérifiées par le réel autrement que dans son âme délirante.
Chaque fin de strophe du poème de Brassens est ponctuée par cette affirmation lapidaire, telle une épitaphe inscrite sur la pierre tombale des poésies du ciel et de la terre.
Le Zarathoustra de Nietzche énoncera, bien prématurément, le même postulat quand il annoncera à l’ermite : Dieu est mort, décret dont il fera la pierre angulaire et le point de départ de toute sa philosophie.

Tous ces décès régulièrement annoncés, Le Grand Pan par les chrétiens, Dieu par Nietzche, l’art par les surréalistes, le vieux monde par les situationnistes, le roman par les tenants de la bonne parole littéraire, me font quand même douter de beaucoup de choses sur tous les domaines.
En fait, n'est véritablement mort que ce qu'on désire voir disparaître.

Illustration : Le festin de Bacchus - Diego Velasquez -

10:58 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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