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18.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Vénus callipyge


littératureUne des critiques les plus imbéciles que le vulgaire ait pu formuler à l’encontre de Brassens, surtout à ses débuts, c’est précisément la vulgarité. Mais il est vrai pour tout le monde que la posture récurrente des esprits grossiers est de voir de la trivialité un  peu partout.
Le poète en a souffert. Il avoue avoir essayé de comprendre pourquoi une telle critique pouvait lui être faite. En vain.
Sans méchanceté aucune mais avec une espèce de désabusement dans la voix, les yeux vacillants devant la caméra qui semble vouloir le traquer, il est toujours émouvant de l’entendre dire, presque murmurer : Vous savez, j’entends tous les jours des chansons bien plus vulgaires que les  miennes.
Tout est à peu près dit. Brassens n’a pas tout à fait la même notion du laid et du beau, du propre et du malpropre, que la meute des imbéciles. Cette incompréhension est douloureuse et intemporelle. C’est le risque majeur encouru par tout poète, à la recherche d’un écho fraternel qui répondrait à sa voix.
Baudelaire et ses Fleurs du mal, Flaubert et Madame Bovary, entre autres, traînés en justice, en ont su quelque chose.
Et tous les béotiens pétris d’horreur judéo-chrétienne devant les merde, cul, putain, salaud, bordel et autres petits vocables colorés de notre patrimoine, auraient dû prendre la peine de les lire dans le texte de Brassens, plutôt que de les entendre séparément résonner à leurs oreilles faussement chastes, comme autant de vieux interdits de leur mal-éducation. Ils y auraient gagné beaucoup. Ils se seraient surtout épargné le ridicule.

J’aborde ce sujet, somme toute fort banal, car Vénus callipyge est peut-être le meilleur argument du raffinement de sa plume que Brassens sut opposer à tous ceux qui la voyaient uniquement nourrie dans un encrier rempli de turpitudes.
Le texte est une réussite de tact et de délicatesse sur un sujet qui, traité par un grossier personnage, eût été fort scabreux et honteusement désobligeant. Je suis à peu près certain que tous les tartufes de l’inculture permanente n’y ont vu, d‘ailleurs, que du feu.
Le titre est déjà une éloquence.
Du grec Kalli, beau, et de pugê, fessier, fesses, le terme callipyge qui qualifie plaisamment de grosses et belles fesses, nous est surtout familier par le nom de la célèbre statue, Vénus callipyge, trouvée dans la maison dorée de Néron et conservée aujourd’hui au musée de Naples.

*

Votre dos perd son nom avec si bonne grâce,
Qu’on ne peut s’empêcher de lui donner raison.
Que ne suis-je, madame, un poète de race,
Pour dire à sa louange un immortel blason.

 Belle périphrase, admettez-le, pour dire cette transition entre le dos et le fessier, confluent tellement suggestif de la silhouette  : votre dos perd son nom. L'expression est d'ordinaire réservée à une rivière quand elle rejoint un fleuve ou une autre rivière.
Le poème participe du blason, genre poétique de la première moitié du XVIe siècle et qui fut inauguré en 1535 par Clément Marot et son succulent Blason du beau tétin.
Lorsque ce facétieux petit poème parvint à la cour de François 1er, il y connut un succès prodigieux :

Tétin, de satin blanc tout neuf
Tétin refait blanc comme un œuf
Tétin qui fait honte à la rose
Tétin, plus beau que nulle chose.

 Tétin, dur non pas tétin voire,
Mais petite boule d’ivoire
Au milieu duquel est assise
Une fraise ou une cerise.

Clément Marot - Blason du beau tétin

A tel point qu’on se mit à blasonner tous azimuts les charmes et les précieux trésors du corps de la Dame : Antoine Héroët blasonne l’œil, Jean de Vauzelle, les cheveux, L’abbé Eustorg de Beaulieu, le nez, Des Périers, le nombril, Maurice Scève, le sourcil, et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement du genre, dont Marot lui-même sonna le glas, en 1536, en lançant le premier contre-blason, intitulé de manière significative et en jouant sur une assonance, Le blason du laid tétin.
J’ajoute, par digression et souvenir joyeux, qu’un groupe de jeunes gens de mes amis, en Charente-Maritime, avait mis en musique Le blason du beau tétin. Une vraie réussite, une petite merveille qu'il m’arrive
encore de chanter. Assez souvent même.

A la fin du XVIe siècle, les poètes de la Pléiade, affectant de mépriser cette littérature du blason,  s’en inspireront néanmoins fortement. Ronsard, que ni la modestie ni la délicatesse n’embarrassaient, doit énormément à Marot et, sans jamais même le mentionner, puisera sans vergogne dans les blasons entre 1554 et 1559 avec ses chansonnettes burlesques, odelettes et autres épigrammes. Il en va de même pour les Petits hymnes de Rémy Belleau.

Avec cette célébration toute en finesse d’une belle paire de fesses, Brassens remet ici au goût du jour cet esprit léger et chahuteur du blason.
Honneur, donc, au postérieur généreux de cette dame ! Honte à qui peut encore le dire gros cul et gloire au poète de le soustraire ainsi au vocabulaire des philistins !
Brassens blasonnera à nouveau de façon magistrale en 1972 avec son magnifique Le blason, s'indignant de l'homonymie désastreuse entre con et con  :

La malpeste soit de cette homonymie
C'est injuste madame et c'est désobligeant
Que ce morceau de roi de votre anatomie
Porte le même nom qu'une foule de gens.

*

Nul ne peut aujourd’hui trépasser sans voir Naples,
A l’assaut des chefs d’œuvre ils veulent tous courir !
Mes ambitions à moi sont bien plus raisonnables :
Voir votre académie, madame, et puis mourir.

littératureDe tous les chefs-d’œuvre que recèle le musée de Naples, même si Vénus callipyge retient assurément la préférence du poète, il lui préfère l’original à la copie. Il le dit nettement ici et gratifie alors les fesses dodues d’un nom bien peu commun, tout empreint d’histoire et de littérature.
L’origine grecque du mot "académie" est celle d’un nom propre Akademos, ou Academus, que portait un personnage de l’âge héroïque.
Les Lacédémoniens menant guerre contre Athènes pour délivrer Hélène enlevée par Thésée, Academus leur révéla l’endroit où elle était retenue prisonnière. En récompense de quoi, sa maison de campagne située à mille pas d’Athènes fut épargnée lors de la mise à sac de la Cité.
C’est dans ces jardins sauvés du désastre que Platon enseigna sa philosophie, le nom propre Académie, devenant le nom même des jardins, puis de la doctrine de Platon et de ses successeurs.
A partir de 1570, de nombreuses sociétés littéraires ou scientifiques prirent en France le nom "d’académies" alors que Clément Marot, décidément grand précurseur, nomma ainsi le collège de France dès 1535, très exactement un siècle avant que Richelieu ne fonde l’Académie française.
Dans le domaine spécifique qui est le sien, l’académie est donc la société qui fixe les règles de l’art, qu’il s’agisse d’architecture, de sciences, de pharmacie, de sports, de médecine, d’éducation, de littérature ou de toute autre discipline.
En termes de peinture, académie désigne alors une figure entière traitée isolément, d’après un modèle nu, mais qui n’est pas destinée à entrer dans la composition d’une œuvre plus général, d’un tableau. Ce terme doit son origine au fait que, jadis, cette peinture ne pouvait être pratiquée que dans les académies.
C’est donc un insigne honneur qui est fait aux fesses abondantes que de les élever au rang d’une académie.
Même la basse-cour caquetante et gloussante des féministes n'y avait pas songé !

Illustrations :
1 -Vénus Callipyge, musée de Naples
2 - Platon

14:25 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

splendide ce Brassens! je l'ai découvert à travers "Si seulement elle était jolie", je me rappelle qu'une amie s'est exclamée "C'est trop vulgaire et macho", que cela puisse outrer une femme qui se croit féministe est un vrai outrage à la féminité que "Le Vulgaire"scande par son opposé mais tout est perdu avec ces femmes!

Écrit par : cybelle | 22.03.2011

"Si seulement elle était jolie", oui, était une provocation en direction des imbéciles qui s'obstinaient à trouver Brassens misogyne. Le message était, vous voulez vraiment une chanson misogyne ? Hé ben, en voilà une, au moins vous saurez ce que c'est !
Cordialement à vous, déesse de la Nature sauvage

Écrit par : Bertrand | 22.03.2011

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