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14.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Le vingt-deux septembre

On ne reverra plus,  au temps des feuilles mortes
Cette âme en peine qui me ressemble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en souvenir de vous…
Que le brave Prévert et ses escargots veuillent
Bien se passer de moi pour enterrer les feuilles :
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

littérature Les étés finissant et l’automne ont toujours inspiré les poètes.
Le thème, associé au déclin de la lumière et à l’endormissement de la vie, est  source
sempiternelle de mélancolie. Un archétype de la fuite du temps vers…C’est la saison des oiseaux de passage, voyageurs en exil, des froides steppes du Nord et de l’Est vers les rivages plus cléments du Sud. C’est la saison des arbres tirant leur révérence au vaste monde, dans l’éclat d’une dernière débauche de couleurs. Leur chant du cygne. C’est la saison des rayons obliques, des brouillards, des cimetières silencieux, des petits pas, des grandes nostalgies et du souvenir des amours enfuies. C’est la saison où quelque chose de la mort rôde alentour, comme dans ces vers de Lamartine, mis en musique par Brassens :

C’est la saison où tout tombe
Aux coups redoublés des vents ;
Un vent qui vient de la tombe
Moissonne aussi les vivants


Lamartine – Pensée des morts-

Chez Verlaine, c’est la saison des sanglots longs, des violons et des blessures du cœur. Avec Baudelaire et son Chant d’automne, c’est surtout l’adieu à la lumière :

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu vive clarté de nos étés trop courts !

Charles Baudelaire – Les Fleurs du mal – LVI

Guillaume Apollinaire y consacre plusieurs poèmes dans son recueil Alcools, dont ces vers magnifiques qui célèbrent à la fois la beauté et la tristesse de ce déclin universel :

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes à l’automne feuille à feuille (…)

Tous, ou presque, ont chanté les mélancolies d’une saison qui, par la lente dégradation des jours, conduit jusqu’aux froidures des ténèbres. Saison qui fascine, comme nous fascine la certitude de notre propre disparition.
Si une anthologie littéraire devait un jour y être consacrée – à ma connaissance elle ne l’est pas encore – nous y lirions les plus belles pages de nos poésies et nous y retrouverions, entre Hugo, Lamartine, Vigny, Musset et bien d’autres, ces très beaux alexandrins du Vingt-deux septembre.
L’astucieux Brassens, comme pour prendre de la distance avec toutes ces mélancolies, comme pour les narguer un peu, place la fuite de son amour le jour même où l’automne est officialisé au calendrier. Un titre prosa
ïque.
Ce raccourci consacre ainsi tous les thèmes poétiques dont la saison a été l’inspiratrice. Nul avant lui n’y avait pensé ou, du moins, n’avait osé le faire.
En fait de titres, on trouve des chants, des chansons, des noms de fleurs comme chez Apollinaire et ses Colchiques ou des Feuilles mortes comme chez Prévert. Jamais la date du calendrier ostensiblement affichée.

La coïncidence du départ de la bien-aimée avec ce jour fatidique permettait jusqu’alors au poète de se pencher avec tristesse et regrets sur ses amours mortes, en parfaite harmonie avec le grand mouvement des choses. Son cœur alors chantait à l’unisson avec le chant du monde.
C’est dorénavant fini. Il n’y a plus de tristesse à se souvenir car le temps a pansé la blessure : le vingt-deux septembre est devenu indolore. Il a perdu tout son sens. Il n’est plus qu’une date comme une autre, qui introduit une saison comme une autre.
Par une double allusion à Prévert, Brassens signifie qu’il ne sera désormais plus sensible aux symboles de l’automne.
C’est d’abord un clin d’œil à la célèbre ballade mise en musique par Jacques Kosma, Les feuilles mortes, ballade qui fit le tour du monde comme porte-parole de la chanson intellectuelle du Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre et dont le refrain est encore dans toutes les mémoires.
La seconde allusion, plus explicite, désigne un autre poème, Chanson des escargots qui vont à l’enterrement :

A l’enterrement d'une feuille morte
Deux escargots s’en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s’en vont dans le soir
Un très beau soir d’automne (…)

Jacques Prévert – Paroles –

C’est, en dépit de mon goût modéré pour Prévert, une belle allusion, comique, puisque les escargots, par nature si lents, n’arriveront à l’enterrement qu’au printemps, saison de la résurrection des feuilles. C’est ce qu’on appelle avoir un enterrement de retard. Guéri des nostalgies de l’automne, le poète du Vingt-deux septembre n’ira plus aux enterrements des feuilles mortes. Son cœur est déjà tourné vers le printemps.
Brassens fait donc mine de ne consacrer quelques strophes à l’automne que parce qu’il coïncidait, tout à fait par hasard, avec une douleur personnelle. Il ne le chante pas comme l’ont fait les autres poètes, en tant que saison universellement ressentie comme étant celle de la nostalgie. C’est là toute l’ambigüité voulue de ce titre et toute l’originalité de ce beau poème. Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Il y a là une pudeur à ne pas vouloir s’épancher, une prise de distance narquoise par rapport à sa propre souffrance et cette manière de faire, de dire, d’écrire, Brassens l’a tient d'un certain François Villon.
Le dernier vers est tout simplement magnifique :

Et c’est triste de n’être plus triste sans vous

Le poète, in fine, avoue qu’il aime être bercé par le vague à l’âme et que rien n’est plus triste que la mort des amours mortes, quand elles n’ont plus d’écho, aucun, dans notre imaginaire affectif, et quand, des sphères de la sublimation, elles sont redescendues au pays morose des souvenirs ordinaires.

brassens.jpg

Jadis, ouvrant mes bras comme une paire d’ailes,
Je montais jusqu’au ciel pour suivre l’hirondelle
Et me rompais les os en souvenir de vous…
Le complexe d’Icare aujourd’hui m’abandonne,
L’hirondelle en partant ne fera plus l’automne :
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

littératureAvant d’aborder la légende d’Icare issue de la mythologie grecque, que tout le monde connaît mais dont je dirai quand même un mot parce qu’elle constitue depuis l’Antiquité une allégorie marquante,  je m’arrête un instant sur ce vers, Le complexe d’Icare aujourd’hui m’abandonne. Le poète n’abandonne pas ses fantasmes. Il est abandonné. Il subit. Il n’est pour rien dans le changement de signification du vingt-deux septembre. Le dernier vers, sus-mentionné, prend toute sa signification.
Et je vous laisse aussi goûter toute la finesse – et l’ironie - de cette hirondelle dont le vieil adage dit que sa venue ne fait pas le printemps et dont le départ, ici, ne fera même plus l’automne. Normal : il n’y a plus d’automne significatif au cœur du poète.
Pourtant, que n’avait-il tenté pour le célébrer, cet automne, et rester ainsi toujours épris de son souvenir amoureux !
N’est-il pas allé jusqu’à se métamorphoser en oiseau pour accompagner, là-haut, l’adieu tant symbolique des hirondelles ? Car voler est, depuis la nuit des temps, un désir universel de l’homme cherchant à échapper à sa condition d’homme cloué au sol. Des textes babyloniens datant de 4000 ans avant J.C. attestent de ce fantasme commun à toutes les époques. Au IIe siècle avant notre ère, vingt-et-un siècles donc avant Jules Verne, un écrivain grec, Lucien de Samosate, fit même le récit imaginaire d’un voyage sur la lune !
Si ce thème est partout récurrent, c’est qu’il appartient aux plus anciennes images créées par l’inconscient collectif, avant de devenir, partiellement, une réalité du début du XXe siècle.
Je dis partiellement parce que, par-delà l’instrument de vol proprement dit, l’aile a une connotation symbolique très forte, au même titre que la lumière et le feu.
La multitude d’expression où l’aile est humanisée, avoir du plomb dans l’aile, battre de l’aile, en avoir un coup dans l’aile, ne pas avoir l’aile assez forte, sans que cela soit en référence direct à ‘l’oiseau, atteste de sa valeur emblématique et anagogique.
Ce complexe de l’homme par rapport à l’oiseau et au monde des airs trouve donc son illustration achevée dans cette allégorie de la mythologie grecque qu’est la légende d’Icare.
Dans cette légende, Dédale est inventeur, architecte et sculpteur. Par Minos, roi de Crète, il est chargé de concevoir un inextricable labyrinthe où sera enfermé le Minotaure, ce monstre mangeur d’hommes, moitié humain, moitié taureau.
Ainsi nul ne peut s’évader du labyrinthe et quiconque y est enfermé ne peut échapper à la férocité du Minotaure.
Dédale ne révéla le secret de son labyrinthe qu’à Ariane, fille de Minos, afin qu’elle libérât son amant, le héros athénien Thésée, après qu'il eut tué le monstre mangeur d’hommes.
Furieux, Minos fit alors enfermer Dédale et son fils Icare dans le labyrinthe. Grâce à ses talents d’inventeur, Dédale sut construire des ailes de cire pour lui et son fils, qu’ils utilisèrent pour fuir.
Malgré les recommandations de son père, Icare, grisé par ses sensations de vol et de liberté, voulut monter très haut, toujours plus haut, jusqu’à ce que la chaleur du soleil fasse fondre la cire des ailes. Il s’abîma alors dans la mer et s’y noya.

L’image a bien sûr été moult fois utilisée, le plus souvent pour symboliser des prétentions humaines si hautes qu’elles en deviennent fatales.
J’ignore si cette part de la mythologie est à l’origine de l’expression se brûler les ailes.
Même si cette locution est le plus souvent employée dans le sens métaphorique de perdre une réputation en perdant un challenge impossible et même si elle fait plutôt référence au papillon de nuit s’approchant toujours plus près de la lampe jusqu’à en être foudroyé, je suis tout de même tenté de lui trouver son origine chez la désobéissance d’Icare et son désir d’aller toujours plus haut pour y chercher toujours plus d’ivresse.
La fascination du papillon de nuit pour la lumière et ses approches de plus en plus audacieuses symbolisent pour moi l’expérience des limites et, par conséquent, l’identification du point absolu de non-retour, plutôt que la prétention trop grande ou la perte d’une réputation.
Tenter cette expérience des limites est aussi une façon de braver le plus puissant des tabous : la mort. 

Illustration : LPO  Vienne

11:58 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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