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11.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Les quat’z’arts

Ce n’étaient pas du tout des filles en tutu
Avec des fesses à claques et des chapeaux pointus,
Les commères choisies pour les cordons du poêle,
Et nul ne leur criait «  A poil ! A poil ! A poil » 

littératureL’Ecole des Beaux-arts, appelée aussi les quat’z’arts par référence aux disciplines qui y sont enseignées, architecture, peinture, sculpture et gravure, s’est rendue célèbre par - en autres choses-  son bal annuel où de vastes parodies pastichaient la mort et les enterrements.
La funèbre mascarade ne pouvait qu’inspirer la plume de Brassens, toujours encline à taquiner la gravité solennelle des funérailles.
Il fait ici une peinture fort subtile de la fête macabre, où le faux s’avérant finalement être vrai, la morale est que le temps des amusements et des rigolades est terminé :

Adieu ! Les faux tibias, les crânes de carton
Plus de marche funèbre au son des mirlitons,
Au grand bal des quat'z'arts nous n'irons plus danser
Les vrais enterrements viennent de commencer

Toujours cette mélancolie de la fuite du temps qui conduit  inexorablement à la fosse, bien réelle, quand la boîte à dominos n’est pas habitée de carton, mais bien d’un proche, parent ou ami.
Tout est donc douloureusement réel dans ce décor et les commères sont dignement habillées, de noir sans doute, qui tiennent les cordons du poêle, eux-mêmes affreusement authentiques
A l’évidence, il ne s’agit pas ici du poêle à charbon, à bois ou au mazout destiné à réchauffer l’air ambiant, mais d’un homonyme quelque peu tombé en désuétude.
Si le premier trouve son origine latine dans le balnae pensilia, le second nous vient de pallium, mot qui désigna d’abord un manteau, puis une riche étoffe, avant d’être récupéré par la liturgie catholique pour dire le drap mortuaire recouvrant le cercueil pendant la cérémonie des funérailles.
Les cordons pendent aux quatre coins de ce drap et devoir les tenir relève d’un insigne honneur.

brassens.jpg


Les deux oncles

Qu’aucune idée sur terre n’est digne d’un trépas,
Qu’il faut laisser cela à ceux qui n’en ont pas,
Que prendre sur- le- champ, l’ennemi comme il vient,
C’est de la bouillie pour les chats et pour les chiens

littératureDésabusé des hommes, nous avons vu Brassens s’affliger de la sauvagerie  de la guerre de 14-18, première guerre mondiale de l’histoire et tellement monstrueuse qu’on s’empressa de la baptiser la der des ders.
L’œuvre de Georges Brassens, dont je maintiens envers tous les plumitifs accablés de prétention et tous les snobs du hit-parade intellectuel, qu’elle est une œuvre majeure du XXe siècle, ne pouvait se dispenser de consacrer, sur un tout autre ton il est vrai, un poème au deuxième grand dérèglement de la raison humaine qui survint vingt ans seulement après le premier, ces  catastrophes constituant l'identité historique de ce siècle.
C’est une chanson qui a fait grincer bien des dents - dans le meilleur des cas - et qui -dans le pire - valut à Brassens une sale réputation.
Il y accuse, comme dans La mauvaise herbe, comme dans La tondue, comme dans Mourir pour des idées et bien d’autres compositions, tous les engagements dans la lutte fratricide pour des idées, lesquelles idées sont par essence éphémères. La mort volontairement donnée au nom d’un idéal, d’un dieu ou d’un drapeau révulse Brassens.
Reste qu’il fallait bien s’engager contre le nazisme, sous peine de s’en faire le complice sans doute. On peut donc opposer à Brassens, c’est vrai, que son idéal d’une paix et d’une fraternité heureuses,  ne tient hélas pas la route devant la réalité fondée sur la bêtise meurtrière des hommes et la barbarie de certains systèmes.
Pourtant le poète est un humaniste pour qui rien n’est assez grand, vrai ou juste pour justifier qu’on verse ne serait-ce qu’une seule goutte de sang. Il le dit clairement ici.
L’idéal, c’est la vie. Pas la mort.

En interpellant les deux oncles qui ont combattu chacun sur une rive du Rhin, le poète déplore d’abord la stupidité de leur mort et en veut pour preuve l’oubli dans lequel est tombé leur vain sacrifice.
Là encore, on pourrait rétorquer que l’Allemagne nazie a été vaincue…
Néanmoins, le temps efface tout ; il est un ingrat. Il réconcilie les ennemis d’hier, referme les plaies et enterre de plus en plus profondément les morts.
Brassens ne déplore pas cette réconciliation. Au contraire, il s’en félicite. Il désespère seulement du fait que pour devenir amis, fraternels, il faille d’abord s’entre-tuer.
C’est tout le sens et la mélancolie de ce poème fortement controversé, même par certains Brassenophiles.  C’est tout de même l’écriture d’un homme fortement visionnaire, car il fallait l’être pour écrire, neuf ans seulement après le traité de Rome et près de trente ans avant celui de Maastricht :

Maintenant (…)
Que vos filles et vos fils vont la main dans la main
Faire l’amour ensemble et l’Europe de demain.

C’est bien, dit Brassens. Mais il eût mieux valu en venir jusqu’ici sans faire tonner le canon !
Tout ça, c’est du gâchis !
Et tel est le sens premier de la locution de la bouillie pour les chats : c’est de l’inconduite, c’est vain et c’est incohérent.
L’expression date de la fin du XVIIIe siècle et a été interprétée comme une référence au magma difforme et rudimentaire que l’on sert aux chats en guise de pâtée.
Pourtant Pierre Guiraud ne la traduit pas comme une métaphore mais comme un jeu de mots avec un terme tombé en désuétude, le chas, qui désignait initialement de la colle d’amidon, puis du mauvais bouillon.
A l’origine, donc, le jeu de mots aurait porté sur chas, bouillie primaire, et chat.
Avec le temps, chas n’étant plus utilisé, l’interprétation aurait évolué vers la métaphore utilisée par Brassens.
Il y rajoute d’ailleurs les chiens.
Peut-être pour rester d
ans le ton et qualifier les guerriers. Parce que les chats ont, eux, la réputation - absolument surfaite - d'être doux et gentils.

13:26 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

« Faire l'amour ensemble » : le champ du signe est assez vaste (finalement).

Écrit par : ArD | 12.03.2011

Pas sûr que Maastricht ait réglementé sur le sujet

Écrit par : Bertrand | 14.03.2011

Les commentaires sont fermés.