UA-53771746-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Les copains d’abord

 Non, ce n’était pas le radeau
De la Méduse, ce bateau,
Qu’on se le dise au fond des ports,
Dise au fond des ports.
Il naviguait en père peinard
Sur la grand’mare des canards,
Et s’app’lait les copains d’abord,
Les copains d’abord.

littératureLa fidélité en amitié fut toute sa vie durant un trait de caractère de Brassens. Les amis des premières années à Sète,  les copains d'école et de la rue, les camarades des années noires, quand le poète parfaitement inconnu n'avait ni ressources, ni logement à lui et ne se consacrait qu'à la lecture et à l'écriture en se nourrissant de pâtes et de conserves, ont toujours fait partie de son cercle intime, après qu’il fut devenu un homme célèbre. Il dégageait quelque chose de fort et de profondément humain et, selon ces amis,  on se sentait apaisé en sa présence. René Fallet - dont on ne peut pas dire que du bien, je vous le concède -  dit plaisamment : «Même un con fini , au contact de Brassens, oubliait un moment sa connerie. Il n’avait soudain plus envie d’être méchant ou jaloux.» D’autres, comme Pierre Onteniente, Mario Poletti, Pierre Nicolas, Victor Laville, ont aussi témoigné de cette chaleur humaine chez Brassens.
Les copains d’abord - dont je rappelle qu’il s’agit d’une œuvre particulière parce qu’une œuvre de commande - est donc articulée autour d’une métaphore, celle du bateau à bord - jeu de mots plaisant sur le titre à double sens - duquel sont embarqués des amis pour le meilleur et pour le pire, bateau qu’on ne quitte pas, où l'on est solidaire et heureux de l’être.
C’est un bateau robuste qui ne risque pas de chavirer. Brassens fait appel à une dramatique expression tirée d’un fait divers qui frappa fort les imaginations.
Le 2 juillet 1816, une frégate, La Méduse, fit naufrage. Les passagers et l’équipage, 150 personnes, réfugiés sur un radeau vécurent des jours horribles, à la dérive pendant plus de douze jours. 15 seulement survécurent après avoir atteint des extrémités dans l’horreur, dont le cannibalisme de survie.
Géricault en fit le sujet d’un chef-d’œuvre aujourd’hui exposé au Louvre, Le Radeau de la Méduse, fresque de 4,91 m sur 7,16 m et qui fut présentée pour la première fois à l’exposition de 1819 sous le titre Scène de naufrage.
L’expression Le Radeau de la Méduse est apparue en 1867 dans les dictionnaires pour définir une situation désespérée où il faut lutter vraiment jusqu’ au bout pour avoir une chance de survie. Brassens l’emploie ici comme expression métaphorique et comme référence à l’histoire même de la frégate.

 L’amitié ne sombrera donc pas et les amis ne seront pas à la dérive. Le bateau ne prend d’ailleurs pas les risques du grand large atlantique. Il  croise sur la mare aux canards, qui,  par raillerie, désigne chez certains Bretons la Méditerranée, par opposition à la mare aux harengs, expression attestée chez Esnault en 1926 pour dire l’Atlantique.

brassens.jpg

C’étaient pas des amis de luxe,
Des petits Castor et Pollux,
Des gens de Sodome et Gomorrhe,
Sodome et Gomorrhe.
C’étaient pas des amis choisis
Par Montaigne et la Boétie,
Sur le ventre ils se tapaient fort,
Les copains d’abord.

littératureMais qui sont-ils, ces joyeux gaillards de la mare aux canards ou, plutôt, qui ne sont-ils pas ?
L’auteur puise par toute une série de litotes  leurs portraits dans la mythologie, l’Ancien testament et la Bible.
Pour proches qu’ils fussent, donc, les copains ici présents n’étaient pas des frères jumeaux, fils d’un dieu élevés au rang des immortels, comme le furent Castor et Pollux 
dans la mythologie grecque et latine.
Inséparables, les deux frères firent l’objet d’un culte dans le monde romain.
Brassens les a choisis parce qu’ils étaient considérés comme les protecteurs des marins et que, nés peu avant la Guerre de Troie, ils avaient participé à de nombreux événements de cette époque trouble, dont l’expédition des Argonautes, ces héros embarqués sur l’Argo, à la recherche de la Toison d’Or.
Une légende plus tardive raconte que Zeus les transforma en une constellation, celle des Gémeaux.
Point héros, donc, et point en quête d’une toison d’or qu’aurait portée un bélier ailé, nos lascars voguant sur la mare aux canards ! Ils sont des hommes bien réels, en chair et en os. Et point chez eux de penchant pervers à prendre obstinément Cupidon à l’envers. Ils ne sacrifient pas aux mœurs licencieuses de Sodome et Gomorrhe, ces deux villes toujours mentionnées ensemble dans la Bible.
Selon l’Ancien Testament, elles font partie des cinq villes dites cités de la plaine, qui furent toutes détruites, sauf la dernière, par le cataclysme, le soufre et le feu, à cause des mœurs dissolues de leurs habitants et de leurs honteuses pratiques sexuelles.
Les copains avaient entre eux de viriles familiarités, certes. Ils ne s’embarrassaient pas de préciosités, de manières et de rapports sociaux convenus. C’est le sens de l’expression taper sur le ventre de quelqu’un, c’est-à-dire avoir avec lui un comportement désinvolte, ne pas se gêner du tout, pouvoir faire à peu près tout sans les contraintes des règles de bonne conduite.
Ils étaient amis. Ni frères mythiques ni homosexuels.

Cette allusion aux cités de l’Ancien Testament n’est, à mon goût, pas très heureuse et elle ne sonne plus très bien aujourd’hui, près de cinquante après, à nos oreilles libérées du tabou de l’homosexualité - les oreilles n’étant que les réceptacles du cerveau - qu’on nommait exclusivement à l’époque, par abus de sens, pédérastie.
Car pour asseoir plus encore l’authentique franchise qui lie entre eux Les copains d’abord, Brassens, en filigrane, veut peut-être dire qu’ils n’étaient pas des enculés. Un poète de sa trempe, dont la tolérance et l’ouverture d’esprit forcent le respect, aurait sans doute pu éviter cette faute de goût.
Brassens, dans un titre posthume, Se faire enculer, diatribe succulente contre l’idéologie féministe, précisera quand même sa pensée sur le délicat sujet, peut-être parce que l’époque avait aussi changé. Il commencera par une allusion à Mallarmé :

La lune s’ennuyait,
On comprend sa tristesse,

puis, demandant qu’on l’excuse d’employer une expression aussi triviale que enculer, il  écrira  :

La chose ne me gêne pas,
Mais le mot me dégoûte.

brassens.jpg

 

Au moindre coup de Trafalgar,

C’est l’amitié qui prenait l’quart,

C’est elle qui leur montrait leur nord,

Leur montrait le nord.

Et quand ils étaient en détresse,

Qu’leurs bras lançaient des S.O.S.,

On aurait dit dit des sémaphores,

Les copains d’abord.

littératureLa solidarité est une valeur sûre pour maintenir une équipée à flot. Pour peu que le destin se montre contraire, il trouve en face de lui cette solidarité, bien décidée à en détourner le cours.
La plupart des images sont empruntées, comme nous le disions, à la mer, à la navigation et aux marins.
Le coup du sort qui pourrait bien faire basculer l’équilibre d’un copain participe du même environnement.
On désigne en effet par coup de Trafalgar un événement aussi subit que désastreux, par référence à la célèbre bataille navale qui se déroula au large du cap de Trafalgar, au sud de l’Espagne, le 21 octobre 1805, au cours de laquelle la marine de Napoléon fut détruite par la marine anglaise commandée par l’amiral Horatio Nelson. Ce dernier fut tué au cours de l'engagement titanesque.
La victoire totale des Anglais leur assura cependant pour un  siècle la maîtrise de la mer et mit définitivement fin aux velléités napoléoniennes d’invasion de l’Angleterre.

Quant aux appels au secours que les bras agités pouvaient envoyer en direction des berges en cas de coup vraiment dur, Brassens les désigne par le fameux message en morse de la marine,  S.O.S., qu’on se plaît à traduire savamment comme étant le sigle de Save our Soul, Sauver notre âme.
En fait, il n’en est rien.
Je profiterai donc de cette dernière strophe pour en clarifier au besoin l'origine, en ignorant si Brassens a
lui-même commis l’erreur ou s’il connaissait la véritable source de ce code.
De toute façon, le sens de ses vers n’en est nullement affecté et cela n’enlève rien à la richesse de son astucieuse rime.

Comme le faisait remarquer avec beaucoup d’ironie Jacques Capelovici, agrégé d’université, cet appel en morse est lancé pour qu’on vienne diligemment sauver des vies humaines menacées, et non pas des âmes, mission qui serait d’une autre nature et qui relèverait plus des compétences onctueuses des hommes de dieu que de celles d’une équipe de sauveteurs.
La vérité du message est donc nettement moins poétique et beaucoup plus prosaïque.
La conférence radiophonique de Berlin adopta ce signal en 1906 car, formé en morse de trois points, trois traits, trois points, il était beaucoup plus simple et plus immédiatement identifiable que le C.Q.D., Come Quickly Danger, utilisé jusqu’alors.
L’erreur est née d’une stupide volonté à vouloir absolument lire le nouveau signal comme un sigle, parce qu’il remplaçait un signal qui, lui, était véritablement un sigle.
Il fallut attendre les années 30 pour que, enfin, certains dictionnaires prennent en compte la véritable raison d’être de ce S.O.S et renoncent à ce Save Our Soul, tout à fait fantaisiste.

12:18 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Dommage. "Save our soul" est plus joli. Contre le dictionnaire, je garde le joli.

Écrit par : solko | 04.03.2011

Les commentaires sont fermés.