UA-53771746-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01.03.2011

Brassens : les mots du cygne

1964

Les copains d’abord

- Considérations -

Copains d'abord.jpgA propos de cette  composition de Georges Brassens, sans doute la plus connue - j’allais dire la plus rabâchée - j’avoue être contradictoire.
Je tenterai donc de m’en expliquer.

Mon goût prononcé pour Brassens repose depuis toujours sur la qualité humaine et poétique de ses textes et sur le plaisir que j’ai, toujours le même depuis quarante ans, à jouer ces textes sur une guitare.
Je dois beaucoup à cet homme. Il est le seul qui m’ait donné l’incomparable jouissance de pouvoir en même temps me consacrer à la poésie et à la musique. Car n’écoutez pas les sectaires : Brassens était vraiment un musicien. Et même un musicien assez difficile. Il y a d’ailleurs encore des morceaux chez lui sur lesquels je me casse les dents. Les doigts plus exactement. Vous me direz que c’est peut-être parce que je ne suis pas doué. Certes. C’est fort possible. Mais bon, ça n’explique pas tout quand même. Tenez, par exemple, Pierre Cordier, inventeur du chimigramme et ami de Brassens, cite plusieurs anecdotes où un autre guitariste, jamais le même, guitariste émérite, reconnu, de jazz le plus souvent,  accompagnait l’artiste. A chaque fois, Brassens, fort gentil, lui disait que ça n’allait pas, mais que c’était de sa faute, à lui, qu’il ne savait pas chanter, et il reprenait doucement la guitare pour s’accompagner lui-même. La vérité était que le guitariste concerné, à chaque fois, n’arrivait pas à tenir le bon tempo jusqu’au bout, n’avait pas assez de punch où que le défilement des accords était trop rapide pour lui.

Mais je m‘éloigne de mon propos initial même si cette digression était nécessaire.

Brassens m’a donc offert, comme à des milliers d’autres certainement,  la possibilité de chanter des textes qui parlent de préoccupations qui sont aussi les miennes et comme j’ai envie d’en parler. Ce sont aussi les préoccupations de tous, éternelles : l’amour, le désir, la mort, la difficulté d’être, l’interrogation sur l’éternité, la méfiance instantanée envers les solutions toutes faites.
Brassens disait lui-même, raillant plaisamment
Malraux, ministe de la culture,  : La chanson est un art souvent fait par des mineurs, mais ça n’est pas un art mineur.
Et c’est précisément parce qu’il a choisi la chanson, mode éphémère et populaire, qu’il a pu porter à la connaissance du plus grand nombre des textes aussi grands que ceux des plus grands, ces derniers, quoi qu’on en dise et mal gré qu’on en ait, restant quand même la nourriture des seuls gens passionnés de littérature, des universitaires ou des professeurs. Qui sont parfois les mêmes, heureusement. Je  le précise, sans quoi  Solko va m’arracher les yeux s'il vient à passer par là !

Dans ma vie, j’ai rencontré des tas de gens qui chantaient Il n’y a pas d’amour heureux sans rien savoir de Louis Aragon. J’en ai rencontré d'autres qui connaissaient par cœur Gastibelza ou La légende de la nonne en ignorant qu’ils chantaient Victor Hugo, Le verger du roi Louis sans savoir qu’ils fredonnaient Théodore de Banville, Pensées des morts en n’ayant jamais entendu parler de Lamartine et on pourrait multiplier les exemples à l’envi.
J’ai entendu des chasseurs, des plombiers, des voyous de la nuit, des philosophes, des grands-mères, des instituteurs, des chauffeurs routiers, des méchants, des bons, des gentils, des brutes, des gens adorables, des taulards, des gauchistes, des communistes, des copains anars, des gaullistes, des tout et rin, entonner La mauvaise réputation ou Auprès de mon arbre, parce qu’il y avait quelque chose, là, dans le texte et dans le rythme, qui collait à leur peau, qui parlait d’eux, en profondeur, loin, très loin.
Par-delà les classes, par-delà la culture, par-delà l’idéologie, par-delà le comportement social et les exigences trompeuses de la survie.
Si ces textes étaient restés des textes couchés sur le papier, sans la voix et sans l’apparente frivolité d’une chanson, peu d’entre nous y auraient eu accès. J’en suis certain.
Combien connaissez-vous de gens, parmi les vôtres, parmi ceux que vous aimez, qui aient lu et retenu par cœur Guillaume Apollinaire, Gérard de Nerval ou Stéphane Mallarmé ?

Brassens a donc donné, plus que tout autre, à la chanson ses lettres de noblesse. En extirpant la poésie des grimoires pour la propulser sur le devant de la scène, en pleine lumière, il a réconcilié cette poésie avec la vie quotidienne et cette vie quotidienne avec une certaine beauté de la langue.
En cela, il a été un homme éminemment subversif. Un homme en porte-à-faux, à contre-courant de la bêtise ambiante et de l’abrutissement général, même si, à son époque, cet abrutissement n’avait  pas encore atteint les sommets sur lesquels il pavoise aujourd’hui. N’oublions pas en effet que Brassens chantait en même temps que Sheila, Hallyday, Sylvie Vartan et autres mièvres « chantonneurs ». On ne pouvait guère lui comparer que Brel, Ferré et Barbara.
A quelqu’un qui lui demandait d’ailleurs s’il écoutait la chanson contemporaine,  Brassens avait gentiment répondu : Bof, J’en écoute parfois quand je prends mon bain… Puis, après une seconde de réflexion, il avait ajouté : je crois que je vais arrêter bientôt de me laver.

J'ai fréquenté aussi des intelligences remarquables dans leur perception du monde et révolutionnaires dans la compréhension de leur époque, mais qui ne s’intéressaient pas à Brassens parce qu’ils ne s’intéressaient pas à un poète trop connu, qui, en plus, passait à la radio. Ceci dit, c’était quand même faire allègrement l'impasse sur le nombre de titres de Brassens interdits de diffusion radiophonique !
J’en connais encore, de ces gens, qui font la moue lorsqu’on fait référence à Brassens en matière de poésie et de littérature, parce qu’un certain pédantisme littéraire, avide de quintessence, admet mal qu’on puisse se nourrir au nectar d’un chanteur.
Laissons tomber. Ceux-là, plus nombreux qu’ils ne voudraient eux-mêmes le dire, ne savent tout simplement ni chanter, ni écouter, ni écrire, ni même lire.
Certains autres littérateurs, ou tels prétendus, surtout par eux-mêmes, agissent comme s'ils appartenaient à une espèce de caste de l’élite intellectuelle, seule capable d’interroger le monde du bout de leur  écriture. Plus ils sont peu nombreux, ceux-là, plus ils sont abscons et plus ils sont abscons, plus ils sont persuadés qu'ils sont bons.
En fait, il ne leur manque pas grand-chose : ils ont mal lu Baudelaire, mal compris Rimbaud, passé complètement à côté de Nietzsche, évité soigneusement Céline, lu Le Grand Meaulnes comme un ouvrage de jeunesse de la bibliothèque rose, jamais ouvert ni Debord ni Vaneigem, même s’ils sont capables d’en parler, et surtout, jamais bien compris la pathétique incertitude de nos existences.
Sans quoi, ils auraient rencontré Brassens, à un moment ou à un autre.

J’en arrive donc enfin  à ma regrettable contradiction, liée à Les copains d’abord.
J’ai du goût pour Brassens d’avoir su donner, à tous ceux qui en portaient en eux, le plaisir de la poésie, et pourtant, je n’aime que très moyennement ce texte, justement, parce qu’il est une chanson  trop connue, trop reprise, trop galvaudée.
J’avoue me conduire là comme les esthètes de l'intellectualisme désincarné dont je viens d’essayer de dresser le portrait.
Mais puisque j’en suis aux confidences, je dirai que j’ai vu tellement d’imbéciles résumer l’œuvre de Brassens à Les copains d’abord, un peu comme si l’on arrêtait Victor Hugo à Jean Valjean et la littérature du XIXe siècle aux trois mousquetaires, que j’en ai voulu à ce texte d’en occulter tant d’autres,  beaucoup plus poignants et forts.
Il faut dire que c’était une œuvre de commande. Pour le film D’Yves Robert,  Les copains, adapté du roman de Jules Romains. Brassens disait, à tort ou à raison, que le succès de ce titre était dû au rythme et à la mélodie, beaucoup plus qu’aux paroles.

Tout ceci n’enlève rien cependant  à la qualité de l’écriture de ces couplets, célébrations gaillardes de la camaraderie,  truffés de références historiques et d’allusions à la littérature, que nous verrons bientôt, sur une nouvelle page.

Commentaires

Brassens, Brel, Barbara : ces trois là avaient quelque chose de dévorant; on avait beau aimer les trois, il fallait en quelque sorte en choisir un. Vous ce fut Brassens, moi ce fut Barbara, une sorte de circonstance fit qu'on rencontra plus l'un(e) que l'autre. Mais je crois qu'en effet ils furent, au-delà des étiquettes "chanteurs à texte" pour l'un ou "de la rive gauche" pour l'autre, des moments particuliers et fortement individualisés d'une chanson et d'une histoire qui était encore française - au sens où ces trois auteurs compositeurs parlaient français et connaissaient le pays et son histoire.
Pour ce qui est du clin d'oeil, vous savez, j'ai connu des profs de lettres (c'est presque la majorité) aussi passionnés de littérature qu'un animateur de télé, alors, eussiez-vous dit le contraire que ça ne m'aurait guère choqué...

Écrit par : solko | 01.03.2011

Bah, c'est comme lorsqu'on ramène Vivaldi à ses Quatre saisons, rien de tel pour porter le bonhomme au dégoût. Ravel et son boléro, etc. Je vois plutôt ces procédés comme des passerelles de la culture-confiture.
Faire admettre que ces textes chantés sont des textes pour initiés simplifierait beaucoup l'affaire, à mon sens.

Il ne s'est pas foulé le transcripteur; même pas un petit accord en main gauche, rhooo.

Écrit par : ArD | 01.03.2011

Cher Solko, il est vrai qu'il en va de ces trois comme il en va de nos choix de lecture. A un moment donné on va plus vers celui-ci que vers celui-là, à l'intérieur d'un panel de qualité, parce qu'il y a des circonstances, certes, mais aussi quelque chose de nous qui attire plus là qu'ici ou inversement. Là, on a les clefs, là non. Ou pas si évidentes.
ARd, oui, j'avais remarqué aussi la simplicité de l'écriture en clef de fa. Le gars devait accompagner avec un seul doigt

Écrit par : Bertrand | 02.03.2011

LES HAUTEURS DU PLOMBIER

Mon plombier est un poète.

Le nez dans ses tuyauteries, les bottes dans la fange et les mains plongées dans le bidet, le dépanneur de la ménagère en larmes est un trouvère des temps modernes.

Qu'il a fière allure dans sa combinaison maculée de suif lorsque d'un pas lent et assuré, noble et serein il sillonne quelque ruelle aux égouts bouchés empestant la marée montante ! Mais miracle ! Ce parfum de mystère qu'il laisse sur son sillage suffit à couvrir toute odeur impie : au passage du plombier les coeurs s'apaisent.

Messie des Dupont trahis par leur évier, fécondeur des caniveaux asséchés, libérateur des canalisations obstruées, sauveur des bons-à-rien empêtrés dans leur ignorance des systèmes d'écoulements, il va partout répandre la bonne nouvelle : "C'est l'plombier !" car en toutes saisons le plombier refait la pluie et défait la sécheresse...

A son côté dépasse, tel un luth fatigué mais glorieux, sa fameuse, mythique, étincelante clé de douze !

En fait, une véritable lyre d'argent faisant office de sceptre : le plombier est un roi.

Le roi des lavabos récalcitrants.

Maître incontesté quant aux subtilités des lois de la mécanique des fluides de nos salles de bain, il surgit parfois de la baignoire, ruisselant et vainqueur, tel Poséidon au milieu des flots après des batailles dantesques au fond des abysses contre de fourbes adversaires.

Monstres chevelus tentaculaires, flasques et malodorants qui n'ont d'autres sinistres desseins que d'empêcher le passage de l'onde claire en ce bas monde... Voilà les vils ennemis contre lesquels se bat mon plombier, ce héros.

Ne serait-ce que pour cette unique raison, l'ouvrier qui patauge dans les eaux usées de ma cuisine m'inspire les transports de l'âme les plus élevés.

C'est un artiste de l'onde qui, entre planchers et plafonds, fait des merveilles de ses dix doigts au lieu de chanter stérilement comme le font ces incapables de faiseurs de mots ! Les constellations de ce poète des conduits, faites de vis, d'écrous, d'anneaux de fer et de joints de caoutchouc sont de véritables diamants d'utilité quotidienne, des trésors de pragmatisme triomphants, des pépites utilitaires qui rendent nos existences douces et confortables.

Elles valent bien le firmament fumeux et inaccessibles de ces imbéciles de poètes verbeux !

Un peu magicien, un peu devin, mon plombier sait mieux que personne parler aux femmes : à force de savantes séductions technico-manuelles il parvient souvent à les convaincre de leur laisser sonder deux voire trois de leurs tuyaux pour le prix d'un seul !

Puis, satisfait de ses oeuvres sacrées il repart vers son olympe de gaines et de robinets, heureux, traînant derrière lui des histoires fabuleuses, légendes vraies ou fausses mais toujours embaumées d'effluves d'eaux de vaisselle qui lui confèrent respect, prestige, renommée.

Et s'éloigne de son pas impassible, le torse altier, l'air énigmatique, avant de disparaître tout à fait dans la brume du soir.

Raphaël Zacharie de IZARRA

Écrit par : Raphaël Zacharie de IZARRA | 03.09.2011

Les commentaires sont fermés.