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01.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Les amours d’antan (suite)

Mimi, de prime abord, payait guère de mine,
Chez son fourreur sans doute on ignorait l’hermine,
Son habit sortait point de l’atelier d’un dieu…
Mais quand par-dessus le Moulin de la galette
Elle jetait pour vous sa parure simplette,
C’est Psyché toute entière qui vous sautait aux yeux.

littératureA la fin du XIXe siècle, apparurent les célèbres bals de la rue de Lappe, celui du Moulin rouge et celui du Moulin de la Galette.
Ce dernier,
notamment fréquenté par Toulouse Lautrec et par Aristide Bruant, a donné son nom au chef-d’œuvre d’Auguste Renoir, présenté en avril 1877 à la troisième exposition des impressionnistes.
Margot, Nini, Estelle ou Jeanne, petites fleuristes et couturières des quartiers de Montmartre invitées par le peintre à venir poser en son jardin de la rue Cortot, ont immortalisé ces danseuses aux chevelures inondées de soleil et aux longues robes claires, tournoyant sur la musique d’un bal.
Le Moulin de la Galette, c’est le symbole des rencontres galantes et des après-midi endimanchés où se tissent des amourettes. Symbole aussi de l’insouciance et de la joie de vivre de toute une jeunesse de quartier.
Point n’est besoin de somptueuses toilettes pour souligner les beautés de cette danseuse désinvolte et amoureuse, venue chercher ici l’ivresse populaire d'un bal.
Se débarrassant de son modeste habit dans un geste désinvolte, elle éblouit les regards.
Mais les amours que disperse la fuite du temps,  sont évidemment sublimées. Pour belle que Mimi eût été, pouvait-elle réellement égaler la splendeur mythifiée de Psyché ?
Qu’importe. L’idée centrale est ici le regard, la vue, les yeux.
Le choix de Brassens d’une Psyché éblouissante sautant aux yeux, est encore le choix d’un écrivain -  j’ai bien dit d'un écrivain - aussi éclairé qu’astucieux. Qu’on en juge plutôt :
Tous les tourments de Psyché étaient nés d’une indiscrétion commise par les yeux. Elle était fille de roi et son absolue beauté lui avait valu d’exciter la jalousie d’Aphrodite elle-même, à tel point que celle-ci enjoignit à son fils Eros, le Cupidon latin, l’archer des grandes inclinations, de faire en sorte que Psyché s’éprît d’un monstre. Tombé sous le charme de la jeune mortelle, Eros faillit à sa mission et fit conduire Psyché en son palais.
Elle put alors jouir de toutes les richesses du dieu et s’étourdir de tous les plaisirs de l’amour. La condition expresse à tout ce bonheur était cependant qu’elle ne cherchât jamais à voir celui qui désormais partageait sa vie et l’honorait chaque nuit.
Mal conseillée par ses sœurs évidemment jalouses de son sort, Psyché voulut tout de même voir son amoureux. Une nuit, elle se penche donc sur le visage du dieu endormi et l’éclaire d‘une lampe. Émerveillée par la sublime beauté de son amant, elle sursaute. Une goutte d’huile brûlante s’échappe de la lampe, atteint Eros qui s’éveille et disparait aussitôt dans les airs en révélant son nom.
Commence alors pour Psyché une longue errance à travers le monde. De partout chassée et bannie comme celle ayant enfreint les volontés d’un dieu, elle échoue chez Aphrodite qui en fait son esclave, l’accable de tourments et lui ordonne toutes sortes de travaux parmi les plus pénibles. Elle est ainsi envoyée aux enfers pour y ramener un précieux flacon. Sur le chemin du retour, elle débouche la curieuse fiole, en hume les vapeurs et tombe dans un profond sommeil.
Eros, qui n’avait pu l’oublier, la réveillera d’une piqûre de  flèche et, remontant vers l’Olympe, ira demander à Zeus la permission de l’épouser. C’est ainsi que Psyché sera élevée au rang des immortelles.

 

brassens.jpg

 L’assassinat

 C’est pas seulement à Paris
Que le crime fleurit,
Nous au village aussi l’on a
De beaux assassinats…
(…)
Quand sa menotte elle a tendue
Triste il a répondu
Qu’il était pauvre comme Job,
Elle a remis sa robe.

littératureLa plume du poète s’offre souvent un détour dans les bas-fonds et les cours des miracles. Elle y trouve toujours une morale, une éthique plus exactement, qui démentira les principes de l’honnêteté telle qu’entendue par les bourgeois et les curés.
Oui, dit comme ça, ça fait un peu XIXe siècle, j'en ai bien conscience, mais ça ne me dérange pas le moins du monde : du point de vue de l’avancée des esprits, nous y sommes encore, la vanité et le mensonge intellectuels en plus.

Ce fut donc le cas avec le Mauvais sujet repenti. L’ignoble gigolo laisse libre sa protégée qui, honte à la morale publique, ira  aussitôt vendre ses charmes dans une maison close, même aux gens d’armes chargés du maintien de l’ordre et gardiens des bonnes mœurs. Ce fut aussi le cas pour La complainte des filles de joie qui redonne à la prostituée sa dignité. En 1961, avec La fille à cent sous, ce sera le cas de cet ivrogne immoral qui achètera, pour une thune, la  femme d’un compagnon de beuverie et qui découvrira qu’il vient de rencontrer la femme de sa vie dans cette honteuse transaction.

Avec L’assassinat on plonge dans le sordide d’un crime crapuleux avec un réalisme que n’aurait pas désavoué Zola :

Elle alla quérir son coquin
Qu’avait l’appât du gain.
Sont revenus chez le grigou
Faire un bien mauvais coup.

Et pendant qu’il le lui tenait,
Elle l’assassinait,
On dit que, quand il expira,
La langue elle lui montra.

Il est pitoyable, ce vieil homme qui avait cru pouvoir se payer les voluptés d’une jeune prostituée et qui, forcé d’avouer qu’il n’a pas les moyens de payer, est trucidé par le barbeau et la belle, à la recherche obstiné de son or.
Pas de crédit dans le commerce charnel. Tout se paye comptant. Et cher.
Brassens plante son décor à la campagne en mettant en scène des acteurs qui, d’ordinaire, sont des personnages de la délinquance urbaine : prostituée et maquereau. L’infortuné vieillard, lui, peut aussi bien appartenir au village qu’à la ville. Le nœud du drame est son irrésistible pulsion, son besoin d’amour, confronté à sa vieillesse et à son dénuement, deux éléments tellement constitutifs de la misère humaine qu’on les retrouve identiques au cœur des grandes métropoles et dans le hameau le plus reculé.
C’est là, d’abord, ce que veut nous dire le poète.
Il emploie une expression, pauvre comme Job, tirée de l’Ancien Testament et plus particulièrement d’un livre de la littérature sapientielle élaboré par un poète israélite anonyme, Le livre de Job.
Cette expression est assez courante en littérature. On la trouve chez Jules Michelet, Histoire de la Révolution française :

Venez voir, je vous prie, ce peuple couché par terre, pauvre comme Job…

Ou encore chez L’insurgé de Jules Vallès :

Mon comité est pauvre Job. C’est dans une écurie abandonnée qu’a été donné le rendez-vous. A peine peut-il y tenir trois cents personnes.

Dans l’Ancien Testament, Job est un juste et un fidèle de Dieu. Il est riche. Satan ayant affirmé que, dépossédé de tous ses biens, Job renierait son dieu, celui-ci lui permet de le mettre à l’épreuve.
Job est alors dépossédé de tout, richesses et même famille, et, comme la bonté de dieu est, comme chacun sait, infinie et d’une délicatesse exquise, il permet en outre que le corps du malheureux soit couvert de furoncles purulents.
Après maintes péripéties parmi lesquelles le discours de ses amis qui essaieront de le persuader que ses infortunes sont la résultante de ses péchés, Job ne reniera rien et sera ainsi restauré dans ses biens, et même gratifié de nouvelles faveurs.
Ce qui, à moi, me semble de la dernière immoralité ! Mais plutôt que de me perdre là-dessus en de fastidieux éclaircissements, mieux vaut laisser parler Nietzsche, il l’a fait bien avant moi et, évidemment, bien mieux que je ne saurais le faire :

Hé quoi ? Un Dieu qui n’aime les hommes qu’à condition qu’ils croient en lui et qui lance des regards, des menaces épouvantables contre celui qui ne croit point à cet amour ! Quoi ? Un amour contractuel serait le sentiment d’un Dieu tout puissant ! ...
F. Nietzsche – Le gai savoir – Livre premier – 141

Cet aspect intellectuellement lamentable des choses n’échappe pas à Brassens et la morale qu’il tire de son histoire est toute autre que celle du Livre de Job.
Affreusement assassiné, le libidineux vieillard ne sera jamais restauré dans son intégrité. Son sort est définitivement soldé et le poète ne s’intéresse même pas à ce qu’il est advenu de son âme.
En revanche, le remords sincère de la meurtrière s’apercevant enfin qu’elle avait eu affaire à un pauvre type complètement démuni, criblé de dettes et tourmenté par la meute des huissiers, et non à un pingre roublard refusant d’honorer le commerce convenu, lui vaut, à l’heure de la pendre, de rejoindre le royaume des cieux.
Ce qui ne manque pas de provoquer le courroux des dévots :

Quand les gendarmes sont arrivés,
En pleurs ils l’ont trouvée.
C’est une larme au fond des yeux
Qui lui valut les cieux

 Et le matin qu’on la pendit,
Elle fut en paradis.
Certains dévots depuis ce temps
Sont un peu mécontents.

 Ce n’est pas la première fois que Brassens les prend la main dans le sac, ceux-là,  à vouloir parfaire le jugement de leur dieu et à se montrer plus sévères encore et plus impitoyables que ses enseignements dogmatiques. Et n’est-ce pas là une hérésie fondamentale que de s’inscrire en faux quant au discernement suprême ?
En filigrane, il est bien écrit que tous ces tartufes, que l’on retrouvera dans Les quatre bacheliers , dans Le grand chêne et un peu partout dans l’œuvre de Brassens, plus déistes que leur dieu, qui s’octroient l’incommensurable droit de juger de ce qui est digne de passer les portes du paradis et de ce qui en est indigne, desservent beaucoup plus leur religion qu’ils ne contribuent à la glorifier.
C’est une des idées récurrentes de l’œuvre de Brassens. Une grande et généreuse idée.
D’aucuns diront une ambiguϊté de la pensée de Brassens.
 Jugement que je ne partage pas du tout. Outre le fait que chacun a le droit d’être ambigu, que nous le sommes tous et que seul un orgueil ridicule nous fait affirmer le contraire, Brassens est trop intelligent et trop humain, trop seul, trop angoissé, pour juger péremptoirement de l’existence de l’éternité ou de son inexistence. La problématique restera toute sa vie l’interrogation essentielle. On reconnaît  d'ailleurs tous les cons de la planète à ceci : ils sont sûrs d’eux, ils ont tout compris, ils ont tout résolu, qu’ils soient calotins, tartufes, pieux sincères ou matérialistes au front doctement levé.
Brassens aurait pu faire sien le qualificatif avec lequel Pierre Michon parle de lui-même : athée non convaincu. Et c’est aussi le Grand peut-être que l’on prête à Rabelais et que reprend Stendhal par la bouche de Julien Sorel.
Brassens couvre donc de ses foudres tous ceux qui ont résolu la question, dans un sens comme dans l’autre, qui empoisonnent la terre et les hommes de leur jugement, de leur moralité et de leurs accablantes certitudes. Il a par ailleurs assez vilipendé le dogme religieux pour n'être pas soupçonné de connivence de ce côté-là.
C’est là toute la valeur de cet assassinat que de dénoncer, encore une fois, la bonté très particulière du chrétien.
Décidément, l’éthique du poète est d’une telle simplicité que ni le dévot ni l'athée primaire n’en  comprennent un traître mot.

Illustrations :
Auguste Renoir,
"Le Moulin de la Galette"
Gravure de Gustave Doré, "Job apprenant son infortune"

08:08 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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