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25.02.2011

Brassens : les mots du cygne

Brassens, poète érudit a été publié en 2001 et en 2003.  Homme désordonné, je n'ai conservé aucun fichier numérique de l'ouvrage. Je recopie donc tout au fur et à mesure et, même si j'ai plaisir à mettre en ligne, c'est quand même un peu fastidieux.
Je réclame donc, chers lecteurs, votre indulgence si se glissaient des erreurs de frappe dans cette reprise. On fait tout pour que non, mais bon...
Merci
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Les amours d’antan

 Moi, mes amours d’antan, c’était de la grisette :
Margot la Blanche caille et Fanchon, la cousette…
Pas la moindre noblesse, excusez–moi du peu.
C’étaient me direz-vous, des grâces roturières,
Des nymphes de ruisseau, des Vénus de barrière…
Mon prince on a les dames du temps jadis qu’on peut.

 littératureEn 1952, Georges Brassens met en musique un texte écrit cinq siècles auparavant, dont l’auteur est celui qui l’a sans doute le plus marqué en poésie, qui fut son Maître – on m’a tellement fait l’élève de Villon, dira-t-il, qu’il a bien fallu que je finisse par en faire mon maître -  et dont il connaît tout :

Dictes-moy ou, n’en quel pays,
Est Flora, la belle Rommaine ?
Archipiades ne Thaïs
Qui fut sa cousine germaine ?
Echo parlant quant bruyt on maine
Dessus rivière et sus estang
Qui beaulté ot trop plus qu’humaine ?
Mais ou sont les neiges d’antan ?

C’est donc la Ballade des dames du temps jadis de François Villon.
Un pur chef-d’œuvre, cette mise en musique, une réussite où chaque note colle à chaque mot, comme si Villon avait lui-même pensé la musique et comme si Brassens en avait écrit le texte. C’est bien la rencontre émouvante de deux poètes, deux frères jumeaux se donnant l’accolade par-dessus cinq cents ans d’histoire.
Quand le talent va à la rencontre du talent, il va plus vite que la lumière. Il donne des choses d’essence quantique.
Je crois qu’on ne remerciera jamais assez Monsieur Brassens pour avoir mis au grand jour - et avec quel brio ! – une écriture et un auteur alors uniquement connus des érudits, des universitaires et des étudiants, d’avoir posé sur les lèvres de l’ouvrier maçon recollant la cloison,  autant que sur celles de l’instituteur ou du modeste employé de bureau, les mots d’un poète oublié, difficile, et d’avoir extirpé de la poussière des bibliothèques ces sonorités dansantes du vieux françois mélancolique.
Combien d’hommes et combien de femmes ont alors rencontré Villon, ne l’ont plus quitté, l’ont accompagné sur leur guitare, l’ont compris, lui ont redonné place dans la mémoire, pour avoir écouté ce gros monsieur moustachu, aux yeux remplis de bonté, aux yeux inquiets, comme aux abois, caresser les mots d’un texte sorti de neiges d’antan ? Combien ?
Monsieur Brassens si l’éternité existe, je crois qu’il en flamboyait un peu dans votre âme de poète et si j’avais eu l’insigne bonheur de vous rencontrer, ne fût-ce qu’un instant, j’aurais posé la main sur votre épaule et c’est exactement ce que je vous aurais dit.
Ce après quoi, nous aurions vidé un canon.

Cette Ballade des dames du temps jadis est en fait extraite de l’œuvre principale de Villon, Le Testament, écrit en 1462.  Elle doit son titre à Clément Marot qui, en 1532, proposa une édition de l’œuvre complète du poète voyou. Je dis cela parce que l’édition de Marot faisait la part trop belle à la délinquance de Villon au détriment de sa poséie, sans bien comprendre que les deux sont indissociables.
On serait bougrement culotté de lui en faire le reproche ! Notre époque engluée dans la fausseté n’a même pas encore compris, après avoir pourtant croisé Rimbaud et Lautréamont,  que toute poésie - comme tout véritable amour -  est  subversive ou n’est rien.
Que balbutiement du lamentable social.

La première partie du Testament est une méditation pleine de mélancolie, teintée d’ironie, sur la perte de la jeunesse :

Mes jours s’en sont allez errant,
Comme, dit Job, d’une touaille
Font les filetz quant tisserant
En son poing tient ardente paille

C’est ce thème que reprend Brassens dans Les amours d’antan, ballade toute en finesse en hommage à Maître François.
Il y chante le temps enfui et y célèbre ses dames du temps jadis à lui, amours de banlieue, amours libres, libertinages buissonniers, sans promesses et sans lendemain, mais amours chères aux poètes.
Il repense avec tendresse à la facilité ingénue des béguins du dimanche, sans les difficultés d’appréhension et les douleurs de cette métaphysique du désir  - Nietzsche aurait dit cette sensualité qui passe au spirituel -  et que l'on croit être de l'amour.
C’est un hommage à Villon, certes, mais pas aussi transparent que le sera celui écrit en 1966, Le moyenâgeux, où Brassens regrettera de n’être pas né cinq siècles plus tôt et de n’avoir ainsi pas pu croiser la route de son compagnon du XVe (siècle, bien sûr).

Ses dames du milieu du XXe, ne sont ni reines, ni princesses, ni nobles, ni héroïnes guerrières comme celles chantées par Villon.

Mon Prince,  on a les dames du temps jadis qu’on peut…

Ce sont là généreuses femmes du peuple mais elles sont dames de sa jeunesse envolée. Honneur doit leur être rendu.
Et quel honneur !
Ce sont des nymphes et des Vénus. Brassens a le bon goût d’habiller en personnages de contes de fées les conditions les plus modestes en jouant avec les mots comme un orfèvre avec ses perles.
Dans le polythéisme gréco-latin, la nymphe est la divinité des fleuves, des bois et des montagnes et elle est, en poésie, la belle et gracieuse jeune fille. On la retrouve alors associée à la nature et à l’eau qui coule :

Tantôt, quand d’un ruisseau suivi dès sa naissance,
La nymphe aux pieds d’argent a sous de longs berceaux
Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux

André Chénier - Elégies XVI

Brassens connut des nymphes qui suivaient aussi le ruisseau où dansaient leurs pieds nus, non pas depuis sa source, mais depuis leur propre naissance... Hélas, pas  ce ruisseau chantant clair sous la fraîcheur des frondaisons, mais celui qui gargouille le long des rues, charriant la tiède saleté de la ville.
Le ruisseau des Misérables et dans lequel on tombe par la faute de Rousseau.
Empruntant le nom de la Déesse, on nomme aussi Vénus les jeunes filles dont la beauté est remarquable et qui ne peuvent inspirer que l’amour. Celles qui hantent la mémoire du poète ne resplendissaient pas dans les mondanités et ne tournoyaient pas sous les lumières des bals de la haute société.
Elles se rencontraient aux portes de la ville, dans la pénombre des faubourgs.
C’est ici un usage peu courant du mot barrière qui désigne une porte de ville avec des fortifications et, au-delà de ces fortifications, des quartiers populaires.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le terme dans cette acception avait pris une valeur péjorative, oubliée depuis lors mais que Brassens remet au goût du jour. On parlait des rôdeurs de barrière pour dire ceux qui sont aux portes de la ville, ceux de la ceinture urbaine et que l’on n’aime guère voir investir le cœur de la cité.
Bref, la populace de la zone, au sens propre comme au sens figuré, par opposition à la bourgeoise pétant dans la soie du centre ville.
C’est dans les ruisseaux de cette zone que fleurissaient les nymphes et les Vénus, dames du temps jadis, chères au cœur du poète.

brassens.jpg

On rencontrait la belle aux puces, le dimanche :
« Je te plais, tu me plais… » et c’était dans la manche,
Et les grands sentiments n’étaient pas de rigueur.
«  Je te plais, tu me plais… Viens donc, beau militaire…»
Dans un train de banlieue on partait pour Cythère
On n’était pas tenu, même d’apporter son cœur.

 littératureMais juste derrière la grisaille des murs de la ville, arrosée sans doute par un pâle soleil d’après-midi d’automne, il y avait une île où l’on pouvait porter ses pas, comme ça, juste pour aimer.
On avait laissé quelque part en consigne son bagage de minauderies et ses prétentions aux grandes déclarations d'amour.  Tout cela dit par une ellipse  exquise: On n’était pas tenu, même d’apporter son cœur.
Cythère, voilà l'île pour laquelle on prenait un ticket de train. Une île grecque et bien réelle de la mer Egée. Dans l’Antiquité, un temple y était élevé à la gloire d’Aphrodite. Il est aujourd’hui détruit mais l’île est restée dans les thèmes artistiques et littéraires comme le symbole des plaisirs amoureux.
En 1717, Antoine Watteau y a puisé l’inspiration de son chef-d’œuvre, L'embarquement pour Cythère, auquel Brassens fera directement référence dans Le bulletin de santé :

La barque pour Cythère est mise en quarantaine.

Bientôt suite des Amours d'antan. Bientôt d'antan, donc...

12:35 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Bonjour Bertrand

Une fois de plus je vous ai cité sur le site "Les amis de Georges" Forum des ADG dans la rubrique "Ils n'ont qu'à ouvrir un dictionnaire"
Votre texte sur Brassens/Villon représentant exactement ce que je tentais péniblement d'expliquer,j'en ai copié une partie, citant bien sûr votre blog.
Vous êtes un des rares, peut être même le seul que "expliquez" Brassens avec autant d'émotion...je suis (plaçant Brassens très très au dessus du panier) toujours très touchée par ce sentiment qui se dégage de votre écriture,à chaque fois que vous l'évoquez...
Comme vous....comme je regrette de n'avoir jamais pû échanger quelques mots avec cet homme hors du commun qui a transcendé la poésie et la chanson ensemble...en touchant en plein dans le mille,le coeur de tant de gens!
Amitiés

Écrit par : Ninon | 04.08.2013

Il faut lire "QUI" expliquez!!!j'avais relu, pourtant!

Écrit par : Ninon | 04.08.2013

Bonjour Ninon,

Votre commentaire me touche beaucoup. Brassens disait "une chanson c'est un peu comme une lettre à un ami"
Alors sans doute portons-nous en notre cœur un même ami. Et quel ami ! J'ai déjà dit quelque part que la meilleure gratification que j'ai reçue pour ce livre, "Brassens, poète érudit", ce fut un soir à Vaison-La Romaine où Emile Miramont, autour d'un bon verre de Côtes-du-Rhône, m'avait posé la main sur l'épaule et dit : il aurait aimé te connaître.
Et Emile était tout, sauf un flatteur.
Amitiés.

Écrit par : Bertrand | 05.08.2013

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