UA-53771746-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

23.02.2011

Brassens : les mots du cygne

La guerre de 14-18

 Depuis que l’Homme écrit l’Histoire,
Depuis qu’il bataille à cœur joie,
Entre mille et une guerres notoires,
Si j’étais t’nu de faire un choix,
A l’encontre du vieil Homère,
Je déclarerais tout de suite :
Moi, mon colon, celle que j’préfère,
C’est la guerre de quatorze-dix-huit

littératureBien des âmes qui se croyaient sensibles et bien des sentinelles respectueusement figées devant les monuments de la mémoire collective, bien des gardiens du Temple, toujours aussi dangereux et qui se croyaient intelligents, ont été outrés devant ces couplets d’apparence tellement irrévérencieuse.
C’est qu’il faudrait être capable d’écouter et de lire avant de s’engouffrer dans la première opinion qui passe ! Hélas, comme le déplore Zarathoustra : Qui n’a jamais été compromis à être écouté par des imbéciles ?!
Pour ma part, puisque l’immodestie me pousse à ne pas me prendre que pour un imbécile, je ne connais pas beaucoup de textes qui constitueraient une telle diatribe contre les guerres, contre la folie meurtrière des hommes, contre la barbarie et les tueries de tous les engagements militaires.
La mélancolie teintée de désespoir du Déserteur de Boris Vian, écrit en 1955, fit scandale en pleine guerre d’Algérie. Jusqu'à l'interdiction. Le même accueil a été réservé à La guerre de 14-18.
Pour  preuve, une de plus, que les cons sont au moins cohérents sur un point : l’intemporalité de leur connerie. Ce sont par ailleurs les mêmes cons qui avaient condamné Madame Bovary et Les Fleurs du mal.
Comment imaginer en effet que l’auteur de L’Auvergnat, puis, plus tard, des Deux Oncles, de La tondue, de Mourir pour des idées et des Châteaux de sable, puisse être capable d’insulter la mémoire de ces garçons de vingt ans arrachés à leur campagne et qu’on avait envoyés dans la boue des tranchées se faire éventrer égorger, gazer, assassiner ? Comment imaginer ça sans être un écervelé, au sens strict, littéral, du mot ?
Toutes ces tueries immondes, pour rien. Pour la gloire et l’honneur, pour les moustaches impeccablement lissées des puissants et pour ces valeurs patriotiques, bras armés de la Camarde, au nom desquelles les jocrisses se sont offusqués du poème.

Pour dire que cette guerre fut la première guerre moderne de l’Histoire, autant dire la plus barbare, et pour faire le tour de toutes celles qui l’ont précédée comme de toutes celles qui ne manqueront pas de lui succéder, Brassens aurait pu choisir la mélancolie, voire la colère. Il a choisi la provocation doublée de l’innocence de l’imbécile heureux, comme si, à l’évocation du désastre, la raison vacillait au point d’applaudir au déchaînement de la bestialité.
Brassens a choisi l’antiphrase. Et on sait combien le procédé est dangereux quand il est lu par des esprits à une seule composante.
Son énumération catastrophique part donc de très loin, de la légende, puisqu’il s’inscrit d’abord en faux contre Homère, auteur supposé des deux récits en vers que sont l’Iliade et l’Odyssée.
Ces œuvres étant des archi-classiques - même si je ne suis pas certain que beaucoup de gens en aient fait la lecture intégrale-  je n’en dirai que quelques mots.
L’Iliade se déroule pendant la dernière année de la guerre de Troie, alors que le jeune héros grec Achille, insulté par son commandant Agamemnon, se retire des hostilités, laissant ses compagnons d’armes aux mains des Troyens. L’Iliade tire son nom du héros éponyme Ilos, fondateur d'Ilion, autre nom de Troie. L’Odyssée décrit le retour d’Ulysse de cette guerre de Troie et ses dix années d’errance. Le poème tient son nom d'Odusseus, nom grec d’Ulysse.

Depuis l’Antiquité, bon nombre de lecteurs et d’érudits s’interrogent sur la véritable identité d’Homère dont on ne sait pratiquement rien, à tel point que la question se pose de savoir s’il fut le seul auteur de ces deux phénoménales épopées.
Quoi qu’il en soit, la guerre de Troie ne participe pas de la légende puisqu’elle fait référence à une guerre qui se déroula quelques siècles avant L’Iliade et l’Odyssée entre les Grecs et Troas, cité d’Anatolie qui correspond à une région de l’actuelle Turquie. L’origine des combats semblerait avoir été le pillage et le contrôle commercial exclusif que détenait Troas sur les Dardanelles.
Troie fut pourtant très longtemps considérée comme une cité légendaire uniquement présente dans la mythologie grecque. Il fallut attendre 1870 pour que l’archéologue allemand Heinrich Schliemann mette au jour les premiers remparts en pierres d’une cité. Les fouilles entreprises entre 1932 et 1938 aboutirent à la conclusion que la Troie homérique fut entièrement détruite par un incendie au XIIIe siècle avant Jésus-Christ, période au cours de laquelle se serait déroulée la guerre de Troie de l’Iliade.

L’intention de Brassens est claire. Si la guerre de Troie fut un tel chef-d’œuvre qu’elle a mérité une immortelle épopée, celle de 14-18 est d’un tel raffinement qu’elle mériterait, elle, une chanson de geste, une saga, qui resterait à tout jamais gravée dans les mémoires.
Jamais les hommes ne s’étant surpassés à ce point dans l’exercice de la sauvagerie, désespéré, amer jusqu’à la dérision, Brassens leur lance : Vous pouvez être fiers de vous !
J’ai bien envie d’adresser le même compliment à tous les nigauds drapés des plus beaux sentiments et qui ont cru entendre Brassens railler tous ces jeunes gens sacrifiés sur l’autel de la connerie humaine.

brassens.jpg

Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs épées dans l’eau
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux.

littératureCélébrissime cité du Péloponnèse, Sparte ressemblait jusqu’au  VIIe siècle avant Jésus-Christ à toutes les cités de la Grèce antique avec des classes sociales distinctes, des dirigeants, des soldats, des commerçants, des marchands et des esclaves.
L’art et la poésie y étaient aussi développés qu’ailleurs. Alcman, poète grec à qui, dit-on, nous devons la poésie érotique ainsi que les parthénées, chants en strophes destinés à être interprétés par des chorales de jeunes filles, fut esclave affranchi avant de devenir citoyen de Sparte.
C’est à partir du VIe siècle avant Jésus-Christ que Sparte devint une cité exclusivement militaire et guerrière. Les jeunes gens étaient entraînés dès l’âge de douze ans et obligatoirement enrôlés à vingt ans. Contraints de vivre dans les casernes jusqu’à trente ans, ils étaient tenus de servir de fantassins jusqu’à soixante.
Ainsi éduqués, les Spartiates devinrent un peuple de farouches guerriers, ascètes et capables de se sacrifier aux valeurs patriotiques, comme en témoignent les trois cent héros tombés aux Thermopyles, défilé où se déroula la fameuse bataille destinée à refouler l’invasion perse.

Mais ces batailles titanesques, pour méritoires qu’elles soient, pâlissent devant Verdun, Compiègne et le Chemin des Dames. Tout comme pâlissent Austerlitz, Friedland, Eylau et autres Iéna. Et pourtant, les soldats de la Grande Armée s’y connaissaient, eux aussi, en matière de tueries. Ils ne guerroyaient pas contre des moulins à vent, laissant derrière eux des champs de bataille jonchés de cadavres, ruisselants de sang et des villes et des villages en flammes.
Une vieille expression tombe à point nommé sous la plume du poète pour dire tout cela en un seul vers. Tirer sa poudre aux moineaux est une locution tirée du Roman comique de l'infortuné Paul Scarron et désigne un gaspillage d’énergie pour des futilités, des efforts conséquents concentrés sur un objectif insignifiant.
Tous ces valeureux sauvages que Brassens passe en revue dans son poème, n’ont donc jamais, malgré leurs prouesses, poussé l’art de la guerre jusqu’à ce point culminant de cruauté qu’atteignit la Grande Guerre.

Mais patience. La folie humaine n’a pas encore dit son dernier mot. In cauda venenum, la dernière strophe du poème est d’un pessimisme on ne peut plus désabusé :

Du fond de son sac à malices,
Mars va sans doute, à l’occasion,
En sortir une - un vrai délice ! -
Qui me fera grosse impression.

Après Hiroshima, après Nagasaki, elle annonce les ravages potentiels de la guerre atomique et l’odieux chantage de la guerre froide, l’anéantissement de la planète suspendu telle l’épée de Damoclès au-dessus des hommes. Elle fait douloureusement écho à Albert Camus quand il disait du XXe siècle, succédant à celui des Lumières et à celui des Romantiques : ce siècle sera le siècle de la peur.
Et il le fut.
Nous reste - ou leur reste plus exactement - à vivre celui de la terreur. Brassens l'a vu venir, celui-là, avec ses gros drapeaux. Il nous en avertit en deux vers - je rappelle qu'ils sont écrits en 1962 - d'une terrifiante lucidité :

Guerres saintes, guerres sournoises
Qui n'osent pas dire leur nom.

13:01 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Votre approche de Brassens est toujours aussi belle et enrichissante. Vous ré-apprenez à l'écouter et méritez en cela un grand merci.
Il y avait aussi dans cette strophe un beau détournement de l'expression "donner des coups d'épée dans l'eau". C'est vraiment une oeuvre à tiroirs.
Merci encore

Écrit par : Raymond S | 24.02.2011

C'est moi qui vous remercie pour votre lecture, Raymond.
Effectivement, "Donner des coups d'épée dans l'eau" a exactement le même sens que "tirer sa poudre aux moineaux". Brassens aimait détourner les locutions, c'est vrai, comme dans "Mourir pour des idées" où il troque, avec bonheur, "sabots" contre "drapeaux" :
"Quand il les voit venir avec leurs gros drapeaux."
Cordialement

Écrit par : Bertrand | 24.02.2011

Tes analyses sont si fines, si poussées que l'on a juste envie de réécouter tout çà; on ne peut pas ajouter grand commentaire,à ceci près que tu as eu une sacrée intuition de faire revivre ces beaux textes à un moment précis d'angoisse de l'avenir pour nous et de terreur pour tant de malheureux autres; merci. Anne-Marie

Écrit par : Anne-Marie Emery | 24.02.2011

Les commentaires sont fermés.