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21.02.2011

Brassens : les mots du cygne

1962

 Les trompettes de la Renommée

 Avec qui ventrebleu ! Faut-il donc que je couche
Pour faire parler un peu la Déesse aux cent bouches ?
Faut-il qu’un’ femm’ célèbre, une étoile, une star,
Vienne prendre entre mes bras la place de ma guitare ?
Pour exciter le peuple et les folliculaires,
Qui est-c’qui veut me prêter sa croupe populaire,
Qui est-c’qui veut me laisser faire, in naturalibus,
Un p’tit peu d’alpinisme sur son mont de Vénus ?

 Trompettes
De la Renommée
Vous êtes
Bien mal embouchées !

littératureDe même que le latin personnifiait la réputation quand il écrivait Fama, Brassens use de la parabole et parle de la Renommée avec un grand R. C’est Madame la Rumeur Publique, celle qui fait et défait l’honneur, qui crée le prestige ou bâtit l’infamie. Par allégorie, elle est représentée par une femme embouchant une trompette.
Une Dame aussi puissante, capable de faire la pluie et le beau temps, méritait d’être élevée au rang des dieux. C’est la Déesse aux cent bouches, expression très littéraire et qui, empruntant à la tradition gréco-latine, a connu ses heures de gloire à l’époque classique, en particulier chez La Fontaine :

La Renommée ayant dit en cent lieux
Qu’un fils de Jupiter, un certain Alexandre,
Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,
Commandait que, sans plus attendre,
Tout peuple à ses pieds s’allât rendre,
Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux,
Les Républiques des oiseaux ;
La Déesse aux cent bouches, dis-je,
Ayant mis partout la terreur,
En publiant l’édit du nouvel empereur,
Les animaux,  et toute espèce lige,
De son seul appétit, crurent que cette fois,
Il fallait subir d’autres lois…

La Fontaine – Tribut envoyé par les animaux à Alexandre – Fables – Livre IV-12

La Déesse est également présente dans Les lettres philosophiques de Voltaire. Le philosophe lui taille alors une solide et bien peu enviable réputation :

Pour une qui dit vrai, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui mentent.

Dans le même esprit, quoiqu’il ne parlât pas de ses mensonges, Brassens stigmatise la Toute-puissante par des couplets virulents et emportés. Il la renvoie à ses tapageuses occupations, la sommant de le laisser dans l’ombre.
C’est là tout notre poète, celui que nous avons déjà vu dans Discours de fleurs, celui que nous verrons bientôt dans Le bulletin de santé. Celui que la solitude inspire.
Car pour cet homme qu’une oreille inattentive ou un lecteur velléitaire pourrait prendre pour un impudique et un démonstratif, il est des choses de l’intime qui ne peuvent en aucun cas être livrées à la publicité.
Le poète s’insurge. Cette Déesse est gourmande de petits scandales au parfum de concupiscence. Nous vivons une époque tellement morne qu’elle en a même fait sa nourriture exclusive. Or Brassens est un poète troubadour qui aime sa poésie et veut la porter vers l’autre. Il veut l’offrir à ce public qu’il aime et à la rencontre duquel il va. Mais que cette rencontre se fasse exclusivement sur le choix de ses mots, la musique de ses rimes et la qualité de son message !
Que le poème, soigneusement enveloppé de si mineurs, de fa dièses et autres ré, offert en cadeau plaise ou non, n’est pas la préoccupation majeure de l’artiste. Il travaille son art, remettant cent fois sur le métier son œuvre. Il en fait son porte-parole qui devra se suffire à lui-même et qui se passera des artifices de la grossière publicité pour faire son chemin, de la guitare aux lèvres du public.
Brassens veut des oreilles sensibles. Pas des oreilles fourre-tout que l’odeur de fesses fait frémir, et surtout pas l’odeur des siennes.
Le poème est bien une philippique contre cette presse à  scandale qui se nourrit de l’inculture et satisfait aux instincts les névrosés.

Brassens a choisit un mot succulent, un seul, pour fustiger ces journalistes qui gribouillent des feuilles pleines de misérables vacarmes étalés dans toute leur impudeur le long des trottoirs : des folliculaires.
Le mot a été tiré par Voltaire du latin folliculus, diminutif de follis qui désigne un sac, une enveloppe. Il a donné follicule, terme de botanique et d’anatomie.
Folliculus fut un temps considéré à tort comme un diminutif de folium, la feuille. C’est en jouant sur ces deux mots que Voltaire a conçu folliculaire pour désigner celui qui écrit dans une feuille publique, puis, pris en mauvaise part, pour qualifier le journaliste de bas-étage, l’écrivain médiocre.
Quelle merveille que de s’adresser à ces gens-là, ces vulgaires qui ont précisément en charge d’alimenter les pistons des trompettes de la Déesse aux cent bouches, dans un langage, qu’à coup sûr, ils ne comprendront pas !
Mais il y a peut-être une autre logique, consciente ou inconsciente, en tout cas fort talentueuse.
Le diminutif Folliculus est donc un petit sac, un sachet. Par métonymie, le  petit sac désigne aussi l’enveloppe de certaines glandes sacculaires de notre anatomie, dont les testicules à l’activité desquelles s’intéresse au plus haut point la Déesse aux cent bouches.

Comme toujours, Brassens joue admirablement avec le sens des vocables.
Littéralement, emboucher c’est «porter à sa bouche l’embouchure d’un instrument à vent.» Les trompettes de la Renommée sont vraiment mal embouchées, c’est-à-dire qu’elles sont utilisées en fait par de bien vulgaires musiciens et par d’affreux béotiens.  Voilà pour le sens propre.
Le sens métaphorique est à l’origine de l’expression être mal embouché. Dans une acception tombée en désuétude, emboucher veut dire aussi nourrir, mettre dans la bouche. Ce sens a évolué plus largement pour qualifier ce qu’il faut mettre à la bouche de quelqu’un, ce qu’il faut lui inculquer :  c'esr-à-dire l’éduquer.
Quelqu’un à qui on n’aura appris que des grossièretés sera quelqu’un de mal élevé. Il aura donc été mal embouché et n’aura que des vulgarités dans la bouche. Brassens a déjà utilisé ce sens dans Le pornographe du phonographe :

Les bonnes âmes d’ici-bas
Comptent ferme qu’à mon trépas,
Satan va venir embrocher
Ce mort mal embouché.

Les fameuses trompettes sont donc doublement mal embouchées. L’utilisation des deux sens de la locution constitue une ingénieuse syllepse.
D’un instrument à vent utilisé à de si peu nobles fins, il ne peut, de toute façon, ne sortir que du vent !

09:17 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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