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18.02.2011

Brassens : les mots du cygne

1961

La complainte des filles de joie

Car même avec des pieds de grue
Faire les cent pas le long des rues
C’est fatigant pour les guibolles,
Parole, parole,
C’est fatigant pour les guibolles.

 Non seulement elles ont des cors
Des œils-de-perdrix, mais encor
C’est fou ce qu’elles usent de grolles
Parole, parole,
C’est fou ce qu’elles usent de grolles.

 littératureMerveilleuse composition d’un homme généreux ou, si ‘l’on préfère, généreuse composition d’un homme merveilleux, La complainte est dans la pure tradition poétique de François Villon, La Fontaine, Rabelais, Baudelaire ou Rimbaud chantant le peuple du ruisseau, la putain ou le voleur, aux antipodes de la morale judéo-chrétienne, pateline et coercitive, qui, force matérielle, protège en même temps la puissance et la richesse, en leur donnant l'alibi d'un lustre honnête.
Non et non ! Ce n’est pas là lyrisme larmoyo-anarchisant, post soixante huitard, comme aime si bien à le postillonner tous les rats d’une critique sociale qui se voudrait radicale mais dont on ne  sait quel objectif, sinon  un bavardage rasoir se développant pour lui-même, elle poursuit. Ouvrons donc nos fenêtres et regardons encore le monde : rien n’y est résolu de ses premières misères !
Et c’est toujours le rôle du poète de replacer la vulgarité là où elle est réellement et non là où elle voudrait être désignée.
Quiconque, dans ce monde de violence
sournoise, a dû gouter les nuits épaisses de la solitude, les couloirs glacés d’une prison, les vindictes du pilori social, a trouvé chez monsieur Brassens, et chez bien d’autres poètes du même tonneau, un ami, une main tendue, un chapeau fraternellement soulevé, sans compassion aucune.
Parmi tous ces rejetés, ces sans dieu ni maître, la Vénus déchue, celle que Déesse Famine a, par un soir d’hiver, contrainte à relever ses jupons en plein air*, méritait, pour pris de tous les noms d’oiseaux dont le vulgaire l’a affublée, que lui soient dédiés des poésies et des chants, comme autant de plaidoiries déposées aux greffes de la conscience collective.
Se faufilant sournoisement entre les murs de ruelles obscures, le minus a toujours consommé de la putain, exutoire charnel de sa misère humaine, pour mieux l’insulter et la couvrir de son mépris une fois revenu à la lumière, parmi les siens.
Eloquence pathétique du langage : le dictionnaire des synonymes, Les usuels du Robert - édition octobre 1989, donne cent vingt-quatre équivalents du mot prostituée et encore les auteurs essoufflés terminent-ils leur énumération par un et cætera découragé. Cela va de la cocotte à la poule, en passant par la morue, la ribaude, le tapin, la roulure, la langoustine ou la grue.
Ce dernier qualitatif ayant été choisi par Brassens, c’est sur lui que nous nous attarderons un peu.

Quand elle est dans l’expectative, la grue se tient volontiers sur une patte, comme beaucoup d’échassiers d’ailleurs.
La métaphore faire le pied de grue est apparue au début du XVIIe, succédant à une autre expression imagée faire de la grue, c’est-à-dire attendre, sans qu’il ne soit pour autant forcément question d’une belle-de-nuit dans l’exercice de son art.
Par allusion directe à l'immobilisme attentif de la prostituée le long des trottoirs, la tentation métaphorique de l'associer à une grue était pourtant née très tôt, dès le XVe siècle. Si la grue avait été choisie par le langage populaire, plutôt que le héron, la cigogne ou tout autre oiseau du même ordre, c’est que le mot désignait aussi, acception de 1466 retenue par Littré, une grande femme à l’air gauche, une sotte.
On sait par ailleurs que les noms d’oiseaux sont souvent choisis pour brocarder à bon compte.
La délicatesse du verbe «brassensien» est telle qu’il utilise à la  fois l’expression faire le pied de grue, attendre, et le mot lui-même péjorativement connoté, grue, pour créer une image de son crû. Inutile de préciser qu’il emploie, à dessein, des termes qui ne sont pas à lui, mais appartiennent à  vox populi.
C’est ainsi qu’en mariant à sa façon ces termes-là, il en désamorce la méchanceté et offre un pied de nez aux sarcasmes.

Et puisque les noms d’oiseau sont de mise, ces pieds de grue, lourdement sollicités par les allées et venues perpétuelles, s’en retrouvent meurtris par les œils-de-perdrix, qui, après avoir désigné une variété de figue, puis différents éléments de décoration en ébénisterie et en broderie, qualifient des cors entre les doigts de pied.
Et dans le vers suivant, encore un nom d’oiseau, qui, en argot, désigne les «chaussures.» Mais je ne suis pas certain que l’intention du poète était là. Ce mot grolle est en effet issu du latin populaire grolla et de l’ancien provençal grola pour nommer de vieux souliers.
Le pourquoi de cette étymologie reste d’ailleurs obscur.
Cependant, en patois divers, la grolle désigne aussi le corbeau, d’une toute autre origine puisque né du latin graculus ou gracula et attesté au XVIe siècle :

Je voyois d’autre part cueillir les noix aux groles qui se resjoyssoient, en prenant leur repas et disner sur lesdits noyers
- Palissy -

Dans ma famille, peu encline aux choses de l’église et même franchement hostile à son dogme, il désignait aussi, plus accessoirement, le curé du village !
J’avoue qu’à mon souvenir le mot grolle sonne encore plus volontiers dans cette acception du corbeau, tout de noir vêtu, de plumes ou d’une soutane, que dans celle des souliers éculés.
Pour être tout à fait personnelle, cette connotation spontanée n'en reste pas moins réelle. Qu’on me pardonne donc cette petite digression aux musiques de mon enfance.
Après tout, les mots sont d’abord ce qu’ils nous ont appris à désigner du monde.
Des mots non encore exilés.

* Charles Baudelaire

10:44 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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