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16.02.2011

Brassens : les mots du cygne

Le mécréant (suite)

Grattant avec ferveur les cordes sous mes doigts,
J’entonnai «le gorille» avec
«putain de toi».

Criant à l’imposteur, au traître, au papelard,
Elles veulent me faire subir le supplice d’Abélard.

H et A.jpgCe qui est excessif devient dérisoire : c’est ainsi que prenant au pied de la lettre les préceptes enseignés par son illustre voisin, le poète s’inflige un tel traitement de choc que ces préceptes s’en retrouvent burlesques.
Délectable ironie que ces vers car ce sont précisément les gens de l’Eglise, ceux vers qui sa main était tendue, ceux qu’ils tentaient de rejoindre, qui vont lui bêtement rafraîchir les ardeurs et, pour longtemps, lui faire rebrousser chemin.
Le libre penseur, le troubadour mécréant,  a beau se travestir en bigot
zélé, dès que ses doigts effleurent les cordes de la guitare, les rimes et les couplets s’égrènent en chapelets égrillards.
Or Brassens veut bien tout faire pour rejoindre dieu comme lui a enseigné le philosophe, mais qu’on ne lui demande cependant pas de renier ses vers !
La satire est aiguë. Toujours chez le moustachu, les choses les plus graves et les plus profondes sont plaisamment dites (comme chez Molière) avec des mots simples qui dansent à l’oreille. Les mots sont comme toute sa musique : il faut s’attarder un peu sur eux et regarder derrière.
Que les grenouilles de bénitier rencontrées sur le chemin du salut soient donc indignées au plus haut point par ses refrains intempestifs, est plutôt gratifiant. Qu’elles le vouent aux gémonies et l’injurient est, somme toute, dans l’ordre logique des choses. Et les injures sont triés sur le volet.
Papelard est un vieux mot qui n’est plus utilisé que dans une intention littéraire pour qualifier une personne douceâtre et melliflue. A la fin du XIIe siècle, il désignait clairement un faux dévot, puis, par extension, un hypocrite. Cinq siècles plus tard, après Molière, il sera remplacé par tartufe.
Son origine est cependant des plus discutées. La plus plausible serait de lui attribuer pour ancêtre le latin pappare, manger, qui donna le verbe aujourd’hui tombé en désuétude papeler. Par analogie, manger s’apparente à «marmonner des prières», ne serait-ce que par le bref mouvement conjugué des mandibules, semblable dans les deux cas.
On peut aussi y voir la prière bredouillée en début de repas, le bénédicité, sans ferveur aucune, mais pour sacrifier rituellement aux enseignements et préceptes du dogme.
Papelard, donc, ce faux curé aux vertes chansons ! Certes. Mais de là à ce que les bigotes se proposent de le châtier physiquement frise l’hystérie intégriste. Le poète s’en amuse et, en filigrane, rend grâce à ses couplets osés de l’avoir sauvé, non pas de la débauche vers la lumière, mais bien des pattes assassines des fanatiques. C’est-à-dire qu’il renverse, en quelques strophes, le fameux, spirituel et long  pari de Pascal adressé aux libertins.
La rime est riche qui associe papelard à Abélard. La musique des mots est au service de l’exactitude dans le choix des références. Car parti en quête de dieu sur les conseils lumineux d’un philosophe, le poète a bien failli subir le sort peu enviable d’un autre philosophe, tout aussi déiste que le premier. La boucle est bouclée. Brassens nous signifie qu’il ne fera plus appel à ces fous furieux pour sauver son âme et rencontrer la transcendance métaphysique !
Théologien et philosophe, donc, Pierre Abélard, 1079-1142, nous a principalement laissé un traité sur la Trinité, Theologia summi boni, et une œuvre autobiographique, Historia calamitatum, soit Histoire de mes tribulations.
Enseignant à Melun et à Paris, il fut reconnu à travers toute l’Europe comme une sommité intellectuelle en matière de théologie. L’importance de sa pensée et sa haute habilité pour la discussion dialectique annoncent Saint Thomas d’Aquin et le déclin de l’influence de Platon sur la théologie moderne au profit de celle d‘Aristote.
C’est en 1117 qu’Héloïse, nièce de Fulbert, chanoine de la cathédrale Notre-Dame de Paris, devint son élève. La passion amoureuse du professeur pour son étudiante est devenue légendaire et les échanges épistolaires de Pierre et Héloïse sont restés comme des archétypes de la correspondance amoureuse.
De cet amour illicite naquit un fils, Astrolabe, dont les parents durent se marier dans le plus grand secret. Pierre Abélard convainquit alors son épouse de prononcer ses vœux en l’abbaye des bénédictins de Saint-Argenteuil.
Quelque peu rasséréné par le mariage des deux amoureux, le chanoine Fulbert depuis toujours hostile à cette liaison, se rendit à l’opinion que Pierre Abélard avait purement et simplement abandonné sa nièce aux mains des bénédictins et s’était ainsi joué de lui.

Sans autre forme de procès, en homme pieux au goût très raffiné, il le fit castrer.

Dans sa magnifique Ballade des Dames du temps jadis, non moins magnifiquement mise en musique par Brassens et portée ainsi à la connaissance de tous, Villon célèbre le drame d’Abélard :

Où est la très sage Héloϊs
Pour qui chastré fut et puis moyne
Pierre Esbaillard à Sainct-Denys ?
Pour son amour eut cet essoyne.

Déférence gardée envers l’intelligence de Pierre Abélard et respectueux de sa mémoire, je ne sais tout de même pas s’il faut rire ou pleurer  du fait qu’il avait édité une thèse dialectique phénoménale, sic et non, le pour et le contre, thèse selon laquelle la vérité ne peut être obtenue qui si tous les aspects d’une question ont été soigneusement pesés.
Diantre !
En tout cas, on est en droit de penser que Fulbert n'avait pas lu cette thèse-là.

brassens.jpg
Je vais grossir les rangs des muets du sérail,
Les belles ne viendront plus se pendre  à mon poitrail.

 Soldats du 17ème.jpgBrassens, quant à lui, a bien fait le tour de sa question, et a vite trouvé la solution de son sic et non.

Vu les risques qu’on y encourt et les mauvaises rencontres qu’on y fait, il s’est bien juré de ne plus faire un pas sur le chemin qui mènerait à dieu.
C’est qu’il a eu une peur bleue, l’artiste ! Se débattant comme un forcené entre les griffes hystériques de ces bonnes femmes aussi refoulées que mal intentionnées, il s’est vu perdu  et, un instant, quelle horreur, eunuque dans le palais d’un quelconque sultan.
Est-ce bien là le sens de son allusion  aux muets du sérail ?
Sans doute. Mais Brassens est aussi un chanteur et c’est précisément à cause de ses couplets licencieux que les bigotes ont fait l’épouvantable projet de le châtrer sur-le-champ.
Il associe donc la perte de ses attributs à la perte de son timbre de voix et se sert d’une expression que je n’ai retrouvée que chez Georges Clémenceau, en jouant sur les deux  sens du mot sérail.
Alors Président du Conseil, Clémenceau, s’étant autoproclamé «premier flic de France», réprima dans la  violence une série de grèves, des vignerons du midi aux fonctionnaires, en passant par l’armée et les instituteurs. Je signale au passage la belle chanson (même si les paroles ont pris un coup de vieux) rendant honneur aux soldats du 17e qui, envoyés pour brutaliser les vignerons de l’Hérault, mirent crosse en l’air et fraternisèrent avec les manifestants. Pas près aujourd’hui, avec ces abrutis de CRS triés sur le volet de la misère intellectuelle et morale, de voir s’opérer le même renversement de dialectique !
Pour en revenir à la répression brutale organisée par ce Clémenceau dont nos missels d’histoire faisaient un héros alors qu’il ne fut qu’un boucher, celle-ci lui valut d’être renversé en 1909 par la gauche radicale et socialiste menée par Jean Jaurès.
Avec mépris et pour signifier que ces radicaux-là «n’en avaient pas», Clémenceau les appela les muets du sérail.

Le sérail est pris là dans la même acception  que dans la locution nourris dans le sérail, utilisée à partir de 1876 par une allusion tardive à un vers de Racine et qui qualifie une personne ayant une longue expérience d’un milieu politique.
Qui en a donc adopté les us, les coutumes, les travers et les diverses fourberies.

Nourri dans le sérail, j’en connais les détours.
J. Racine, Bajazet

13:42 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Mustapha, sur les ordres de Soliman (son père), s'est tout de même fait étrangler par sept muets du sérail, des vrais muets, des serviteurs du sultan. Leur timbre de voix était donc affecté par autre chose que la castration.

A mon avis cela confère à l'expression de Clémenceau un sens un peu plus fort que « ne pas en avoir ».

Écrit par : ArD | 16.02.2011

Je vous suis, Ard..Et j'avoue que je ne suis pas très sûr de cette référence.En tout cas, merci de votre contribution.

Écrit par : Bertrand | 17.02.2011

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