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15.02.2011

Brassens : les mots du cygne

Le bistrot

Que je boive à fond
L’eau de tout’s les fon-
-Taines Wallace,
Si, dès aujourd’hui,
Tu n’es pas séduit
Par la grâce

 De cett’ jolie fée
Qui, d’un bouge,  a fait
Un palace,
Avec ses appas,
Du haut jusqu’en bas,
Bien en place.

littératureAvec Le vin, nous avions évoqué l’amour de la poésie pour ce dieu mystérieux caché dans les fibres de la vigne et, par opposition, son antipathie pour la grisaille insipide de l’eau plate, inodore et incolore.
Brassens y revient avec son Bistrot, qui recèle outre un petit vin de quartier sans prétention mais d’une teneur exquise, une tenancière au physique non moins exquis, mais complètement inaccessible à tout autre que son dégueulasse de gros mari !
A quiconque cependant ne serait pas séduit par les charmes avantageux de cette tenancière, l’écrivain fait l’insoutenable pari de boire de l’eau, beaucoup d’eau même, puisqu’il propose toute celle des fontaines Wallace.
C’est dire s’il engage sa bonne foi, la justesse de ses appréciations et sa réputation. Paris compte en effet une cinquantaine de ces fontaines. Elles doivent leur nom à Sir Richard Wallace.

Le IVe comte de Hertford, quartier central de Londres, fut un esthète, profondément épris de culture française. Il vécut d’ailleurs la plus grande part de son existence en son château de Bagatelle, dans le bois de Boulogne. Il y constitua une magnifique collection d’œuvres, pour la plupart françaises.
Son fils illégitime, Sir Richard Wallace, 1818-1890, le secondait dans ses divers achats. Il hérita de cette collection qu’il entreprit d’enrichir de nombreuses autres acquisitions et de chefs-d’œuvre majeurs.
En 1871, les troubles de la Commune de Paris obligèrent Sir Richard Wallace à fuir à Londres, emportant avec lui ses trésors, qu’il disposa dans sa résidence de Hertford House.
En 1897, à la mort de sa veuve qui en avait fait l’héritage, la collection entière fut léguée à l’Etat, à la condition expresse qu’elle ne soit pas dispersée.
Connue sous le nom de Wallace Collection, elle est un musée ouvert au public depuis 1900.
Elle comprend des œuvres de sculpteurs français, tels Pilon et Houdon, des tableaux de maîtres français, espagnols, italiens, hollandais et flamands, tels Rembrandt, Fragonard, Rubens et bien d’autres parmi les plus grands. Elle est également riche de meubles français du XVIIIe, de céramiques, de porcelaines de Sèvres, d’armures et d’objets d’art baroques et rococos.
Sir Richard Wallace, cet amoureux de l’art, était aussi, dit-on, un philanthrope. Revenu à Paris tombé aux mains assassines de Thiers et des Versaillais, il dota la ville de cinquante fontaines d’eau potable. C’est-à-dire qu’il était philanthrope quand les sanguinaires étaient au pouvoir et fuyard quand les hommes du peuple se proposaient de renverser ce pouvoir. Tout esthète qu’il fût, on voit qu’il n’en restait pas moins un fumier d’aristo.
Bref.
Le modèle de ces fontaines, à l’eau desquelles le poète promet de se châtier le gosier s’il n’a pas dit la vérité sur les grâces de sa tenancière de bistrot, fut exécuté par Charles Lebourg, sculpteur français de la ville de Nantes.

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Le mécréant

J’voudrais avoir la foi, la foi d’mon charbonnier,
Qui est heureux comme un pape et con comme un panier.
Mon voisin du dessus, un certain Blaise Pascal,
M’a gentiment donné ce conseil amical :
Mettez-vous à genoux, priez et implorez,
Faites semblant de croire et bientôt vous croirez.

littératureJ’ouvre sur une petite parenthèse pour dire le bonheur qui fut le mien d’avoir eu à parcourir, au cours de la rédaction de cet ouvrage, les pages du Dictionnaire historique de la langue française, en trois volumes,  publié sous la direction d’Alain Rey en 1992.
L’expression la foi du charbonnier est attestée en 1656 et est le plus souvent rattachée à un conte dans lequel s’instaure un dialogue entre un démon et un charbonnier entêté. Ce dernier ne se démet nullement de sa foi, une foi bornée, sourde à toute évidence.
Elle désigne depuis une conviction sans appel, têtue, irréfléchie, qu’aucun argument, même tangible, ne peut faire fléchir.
Ce charbonnier-là est donc con comme un panier. Extrêmement niais, quoi.

Mais en quoi un panier peut-il être sot au point de mériter de constituer le second terme d’une comparaison aussi peu flatteuse ?
Dans les locutions, il n’est d’ailleurs pas le seul à être affublé du cinglant substantif. La lune, le balai, le boudin, la malle, et, dans un registre plus trivial, la bite, en ont aussi fait les frais. Chacune de ces locutions ainsi constituée a son histoire et son signifiant propre, souvent connoté avec l’histoire même du mot con, initialement hérité du latin érotique «cunnus» pour désigner le sexe de la femme.
L’histoire de con comme un panier, elle, est fondée sur l’histoire du mot panier lui-même et sur un glissement de sens de l’expression.

Du latin panarium, lui-même dérivé de panis, le pain, le panier est à l’origine la corbeille à pain. Il s’est très vite désolidarisé de cette origine précise pour désigner plus vaguement un récipient destiné à recevoir des provisions diverses.
Il est dès lors entré dans la composition de nombreuses métaphores expressives comme panier à salade, panier de crabes, et, désignant clairement et vulgairement le cul, panier à crottes.
Avec panier percé, il a d’abord qualifié une personne prodigue, dépensant tout son avoir sans compter, et donc incapable d’économiser le moindre sou, puis, par extension, incapable de rien retenir, sans mémoire aucune. Bref, stupide.
On trouve l’expression élargie chez Oudin (1690) en sot comme un panier percé, c’est-à-dire d’aucune utilité, dans le même esprit que con comme une valise sans poignée.
D’autres interprétations, telle que celle de Guiraud arguant d’une homonymie avec un terme ancien crétin, qui désignait une corbeille, ont été données.

Le poète du Mécréant veut donc bien, lui aussi, goûter au réconfort des certitudes absolues. Il n’est d’ailleurs pas celui qui ne croit en rien, l’athée convaincu, l’idéologue négateur. Le titre est à prendre au sens littéral, celui qui ne croit pas bien, qui n’a pas la bonne croyance. Or, ce mécréant-là, accéderait volontiers à l’orthodoxie salvatrice, si seulement on voulait bien lui indiquer les voies susceptibles de le conduire jusque là.
Il y a bien le charbonnier mais, nous l’avons vu, il est bête à bouffer du foin. Brassens ne lui fait donc pas confiance et, de toute façon, ne tient absolument pas à lui ressembler. Il veut bien être promu bon chrétien, mais pas par le plus court chemin, qui est celui de la connerie.
Alors, il se tourne vers la science, la sagesse et l’intelligence. Les conseils qu’il en recevra ne pourront que lui être précieux.
Dans cette quête, il y a donc les deux antipodes : l’obscurantisme du chiffonnier et la lumière du remarquable esprit.
Choisir Blaise Pascal est d’une adresse exquise. Philosophe, moraliste, mathématicien, physicien, et sans doute un des esprits les plus éclairés de tous les temps, Blaise Pascal est aussi brillant dans la réflexion concrète des sciences expérimentales que dans la réflexion métaphysique, mystique et religieuse.
Il refait, à onze ans, la démonstration des axiomes d’Euclide. Ses travaux concernent aussi bien les mathématiques, la géométrie, les probabilités, que la mécanique des fluides, la pesanteur, l’hydrostatique, le vide et les pressions.
On lui doit l’invention du triangle pascal, fort utile à de nombreux calculs, et de la machine arithmétique, ancêtre  de notre calculette. Il  est le premier à concevoir l’idée des transports en commun et il contribua, par ses travaux sur l’hydrostatique, à l’entreprise d’assèchement des marais poitevins.
Ce qu’il est important de noter,
«pour la suite des événements», c’est que Pascal, esprit pratique, travailla énormément sur les probabilités à partir de deux problèmes de jeu et qu’il voulut découvrir ainsi la géométrie du hasard.

Dans la nuit du 23 novembre 1654, allez savoir pourquoi, Blaise Pascal fut pourtant soudainement visité par une illumination mystique qu’il consigna dans une page, Le Mémorial : «Certitude, certitude, sentiment, joie, paix. Joie, joie, joie, pleurs de joie !»
Il entreprit de rédiger en 1655, une œuvre qui restera inachevée, Apologie de la religion chrétienne, dont les fragments nous sont connus sous le nom de Pensées.
Œuvre majeure, les Pensées s’adressent aux libertins, aux libres penseurs et aux savants érudits sur lesquels la religion n’a pas de prise. Pascal connaît autant les uns que les autres.
Le projet du philosophe de ces Pensées n’est pas de prouver Dieu. Son projet est de prouver la nécessité d’y croire, le caractère incontournable de la foi, et c’est le sens de l’argumentation du  fameux  «pari», qui associe la rhétorique, la logique et les probabilités que Pascal a étudiées et approfondies, particulièrement celles liées à la roulette russe.

Il enseigne aux libertins que le sens véritable de leur vie, c’est le divertissement et que le sens véritable du divertissement, c’est la fuite devant Dieu :
«Si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu.» Pensée 158
Il oppose donc le caractère éphémère des plaisirs à l’infinité de l’amour et de la connaissance de Dieu :
« Il y a une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gains contre un nombre fini de hasards de perte et ce que vous jouez est fini. Il n’y a point à balancer, il faut tout donner…
Quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, les délices, mais n’en aurez-vous point d’autres ?»
Pensée 418

En un mot comme en cent, c’est dire : «  croyez ! Si Dieu n’existe pas, vous n’aurez rien perdu, que l’exercice de la débauche. En revanche, si Dieu existe et que vous n’y avez pas cru, vous avez perdu le droit à l’éternité.»
Nous l’avons dit : cette apologétique de Pascal est destinée aux savants et aux érudits lettrés. Si elle avait été écrite pour le peuple, peut-être aurait-on parlé de marché, voire de transaction,
plutôt que de pari intellectuel raffiné.
Notre poète, avec tout le respect qu’il doit à une intelligence aussi remarquable que celle de Pascal, ne s’y trompe pas.

Puisque, lui, il n’a pas l’heur d’être visité par une illumination métaphysique et qu’on lui dit qu’il va tout perdre, il ne va point tergiverser, il va tout donner.
Comme l’appétit vient en mangeant, la foi viendra en croyant. C’est écrit sur l’ordonnance, il ne reste plus qu’à définir la posologie.

Suite du Mécréant très bientôt

13:53 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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