UA-53771746-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11.02.2011

Brassens : les mots du cygne

Les funérailles d’antan

Maintenant les corbillards à tombeau grand ouvert
Emportent les trépassés jusqu’au diable vauvert.
Les malheureux n’ont même plus le plaisir enfantin
D’voir leurs héritiers marron marcher dans le crottin.

 

littératureC’est une belle peinture aux teintes automnales. Pour  peu, on y entendrait les sabots des chevaux heurtant en cadence la terre gelée des chemins et on y verrait ce cortège qui suivrait la voiture de bois noir, ornée de noires dentelles.
On y verrait aussi un cimetière isolé sur une sorte de colline fouettée par les vents et, en bas, au café du village, on sentirait le parfum des vins chauds d’après cérémonie. Pour peu, on verrait la fumée humide des chevaux dételés et écumants et on sentirait l’odeur rustique du crottin. On y entendrait des voix rudes faire l’éloge du disparu ou parler de la pluie et du beau temps, dans un brouhaha désordonné de conversations, à travers l’écran bleu qui monterait en volutes des bouffardes.
On y entendrait une époque révolue où, sachant vivre, les gens savaient mourir et prendre le temps d’accompagner les leurs, par la pluie noire des champs, jusqu’au dernier repos.

Hanté par une espèce de beauté mélancolique du cimetière, enclos des interrogations permanentes, Brassens, comme aimait à le faire Baudelaire, rend à la laideur sa beauté initiale.
L’enterrement est en soi bouleversant car il est le seul adieu dont on soit certain qu’il ne reviendra pas sur sa décision. Il est ce moment d’éternité, concept troublant et pathétique, devant lequel l’esprit est pris de vertige.
Par-delà le défunt, l’enterrement impose le respect et celui-ci, à son tour, impose que soit préparée la grande fête de l’adieu et qu’on s’y attarde.
Les corbillards hippomobiles s’étant faits automobiles, l’enterrement est devenu une formalité expéditive, prise dans le tourbillon  du monde de la vitesse.

Le contraste entre le refrain qui chante le passé et les couplets qui décrivent le présent forme le contraste de la rapidité par rapport à la lenteur. Le refrain fait à la voiture suivre la route en cahotant, le couplet la fait filer à tombeau grand ouvert.
Je ne peux, une fois encore, que rendre honneur à la subtilité du poète pour le choix de ses images. L’expression n’a peut-être jamais été aussi bien employée.
Elle est attestée depuis 1798 pour dire «à une vitesse dangereuse
» après les verbes «galoper» ou «rouler», s’agissant, à l’époque, des chevaux. Elle peut s’employer dans tous les contextes car c’est une locution figurée qui fait de la vitesse une telle folie qu’elle conduira  fatalement à la mort le conducteur ou le cavaleur téméraire, à tel point que le tombeau est déjà ouvert pour l’accueillir.
Brassens l’emploie pour des imprudents qui, transportant un mort, filent vers une tombe et qui, du même coup, sont en train d’ouvrir la leur. Il joue sur le sens propre et sur le sens figuré par une belle syllepse.
Drame de la frénésie des hommes à ne plus pouvoir accompagner dignement leurs morts : on s’aperçut qu’le mort avait fait des petits.

Ils filaient à toute allure vers une tombe, certes. Mais pas une tombe de cimetière de la colline battue par les vents, juste au-dessus  du village. Non, une tombe d’un cimetière minable situé à l’autre bout du monde. Signe de ces temps affligeants, on ne meurt plus où l’on avait pris racine. Il faut faire une très longue distance pour rejoindre la terre de ses ancêtres, dont on s’était éloigné pour…survivre.
Tout est lié : le déracinement, la vitesse et la distance.
Le poète fait chanter les mots avec grande dextérité. Pour dire très loin, il écrit au diable. Or, existe-t-il quelque chose de pire, pour un mort, que d’aller au diable ? Emporté par des croquemorts aussi peu scrupuleux et salariés de leur temps, on ne peut, de toute façon, que finir dans l’antre du diable. La même ironie de jeu entre le sens propre et le sens figuré de à tombeau ouvert est présente ici.
Car aller au diable, c’est-à-dire aller très loin, le plus loin possible, sens attesté depuis 1835  peut s’employer dans tous les contextes.
Envoyer quelqu’un au diable, voire aux cinq cent diables, c’est l’envoyer dans un  lieu si inaccessible, si retiré qu’il ne reviendra pas : on ne revient pas, ça se saurait, du pays du diable.

Vauvert est d’une approche plus hasardeuse, même si certains exégètes en ont fait une traduction par rapport à l’abbaye de Vauvert qui était située, dès le règne de Saint-Louis, au sud de Paris, près de l’actuel Denfert. L’explication est d’ordre toponymique avec la rue d’ Enfer.
Il y eut également, à Gentilly, le château de Vauvert.
Relativement éloignés de Paris eu égard aux moyens de locomotion de l’époque, peut-être ces deux lieux pouvaient-ils alors inspirer la notion d’éloignement et de patelin inaccessible.
Rien n’est moins sûr cependant.
D’autant que cette notion d’éloignement et d’isolement n’est intervenue qu’au XIXe siècle et qu’il faut alors la rapprocher de à vau l’eau pour au val de l’eau ou à vau de vent, expressions qui constituent respectivement des abstractions de aller au fil de l’eau et de se laisser balloter par les caprices du vent, c’est-à-dire «mal fonctionner», «ne plus maîtriser», «aller à la déroute», sens attestés, eux, à la  fin du XVIe.
Tout ça si,  toutefois, j’en crois les études de Sophie Chantereau et d’Alain Rey.
L’expression archaïque faire le diable de Vauvert équivalant à faire le diable à quatre, se démener comme un diable aurait alors changé d’emploi.
Elle se serait renforcée du «vert» qui, traditionnellement, évoque le retrait, la mise à l’écart, comme dans se mettre au vert.
La locution exacte serait alors aller au diable vert.

J’avoue que toutes ces recherches et toutes ces conclusions ne me semblent pas d’une limpidité à toute épreuve.
D’ailleurs, les deux auteurs précités, sembleraient privilégier la seule expression aller au diable vert et indiqueraient qu’elle est sans doute à préférer à le diable Vauvert.
Ils en appellent à Diderot, dans le Neveu de Rameau :

J’ai voyagé en Bohème, en Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Flandre, en diable vert.

Toujours est-il que, diable vert ou diable vauvert, la signification qu’il faut aujourd’hui retenir est celle d’une contrée tellement éloignée qu’on ne la situe même pas dans sa tête. Tout comme celle vers laquelle les croquemorts trop pressés conduisaient un des leurs.

L'autre semaine des salauds à cent quarante à l'heure,
Vers un cimetière minable emportaient un des leurs
Quand sur un arbre en bois dur ils se sont aplatis,
On s'aperçut qu'le mort avait fait des petits.

Illustration empruntée ici

13:23 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Vos textes sur Brassens sont magnifiques et éclairent sa poésie d'une belle lumière. Je vous en remercie car je n'ai jamais pu me procurer votre livre, épuisé.
J'ai suivi aussi votre fâcherie sur Marche Romane, via votre netvibes. Sans me mêler de ce qui ne me regarde pas, il apparaît évident que cet homme a fait une grosse bêtise et je comprends que vous en futes blessé.
Mais qui ne fait pas de bêtise ? l'important est de savoir les reconnaître afin de ne pas les réitérer.
Bien à vous et merci encore.

Écrit par : Raymond S. | 11.02.2011

« Ah! Oh ! je suis blessé, je suis troué, je suis perforé, je suis administré, je suis enterré. Oh, mais tout de même ! Ah, je le tiens. Tiens ! Recommenceras-tu maintenant!»

Écrit par : Père Ubu | 12.02.2011

Les commentaires sont fermés.