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08.02.2011

Brassens : les mots du cygne

Le cocu

De grâce un minimum d’attentions délicates,
Pour ce pauvre mari qu’on couvre de safran !
Le cocu, d’ordinaire, on le choie, on le gâte,
On est en fin de comte un peu de ses parents !

littérature,écriture Le cocu est un personnage récurrent de la comédie « brassensienne. » Pour celui qui n’a jamais consenti à graver son nom au bas d’un parchemin, les infortunes conjugales des maris sont en effet l'objet de sempiternels lazzis.
Taquine, sa plume enroule le mot juste. Ces maris sont bien souvent de braves types, un peu moyens, certes, mais pas méchants pour un sou.
Le sujet n’est pas si frivole qu’il n’y paraît de prime abord. A travers ces petits scandales domestiques, c’est toute l’institution du mariage que raille le poète car la fidélité est une valeur tellement élevée dans la hiérarchie de ses valeurs qu’elle ne peut être confiée aux articles d’un Code civil. La fidélité n’est pas contractuelle. Si elle l’est, elle n’est plus qu’une loi comme une autre, un  peu, toute proportion gardée, comme le bon chrétien qui fait ses dévotions non par amour du Ciel, mais par crainte.
Peut-être n’avait-on, avec autant de tact,  jamais dit cette libre fidélité que ne le dit la lumineuse Non demande en mariage et avant de porter un jugement aussi abrupt que primaire sur Brassens et ses mises en scène de la comédie conjugale, il eût fallu écouter et, surtout,  savoir décoder le message.
Le poète se fait le plus souvent narrateur et s’attribue le rôle du libertin. Il se dit volontiers picorer sur ces amours clandestines, volées à l’ennuyeux quotidien des jours et il a rendu aux femmes adultères et à leurs bonhommes de maris un hommage méritoire :

 Quant à vous, messeigneurs, aimez à votre guise,
En ce qui me concerne ayant un jour compris
Qu’une femme adultère est plus qu’un autre exquise,
Je cherche mon bonheur à l’ombre des maris.

A l’ombre des maris -1972-

L’Orage est un succulent adultère tombé des cieux, La Traîtresse une fâcheuse mésaventure d’arroseur arrosé :

J’ai surpris les Dupont, ce couple de marauds,
En train d’recommencer leur hymen à zéro,
J’ai surpris ma maitresse, équivoque, ambi
g,
En train d’intervertir l’ordre de ses cocus. »

Ma maîtresse -1961 -

 Les Trompettes de la renommée, par le biais du léger sujet est une violente satire contre les hypocrisies sociales : la femme du monde, celle qui fait montre de bonne moralité, vient en catimini chez le poète goûter l’élixir des amours interdites.
L’œuvre est ainsi truffée de ces femmes infidèles – les  hommes ne le sont pas moins, qu’on s’en rassure ou qu’on s’en alarme !  - à qui elle rend justice, et de ces maris trompés, bons bougres et souvent bons perdants, auxquels elle rend leur honneur.
En filigrane, le message est toujours le même : l’amour contractuel, désamorcé par les devoirs et les droits,  est forcément volage.
Souvent d’ailleurs, Brassens prend fait et cause pour ces maris, car on ne se conduit pas avec eux en flagorneur et en vil courtisan pour mieux les tromper. Lèche-cocu essuiera en cela son juste courroux. Nous y reviendrons.
Le mari trompé a, chez Brassens, un statut qui définit à son égard les règles de la bonne conduite. Avec les couplets pleins de verve et d’humour grinçant du Cocu, Brassens vilipende alors ces amants multiples et cette épouse, irrespectueux du protocole de l’infortune.
Arborant sans vergogne son « cerf sur la tête », Monsieur du cocu réclame qu’on lui reconnaisse les droits que lui confère la coutume et n’accepte qu’on le couvre de safran qu’à cette condition.
L’expression est riche. Lorsqu’on évoque le safran, on pense d’abord à cette poudre aromatique utilisée en cuisine et qui donne, outre un petit goût subtil, une coloration jaune au plat, notamment à la paëlla. Elle est extraite des stigmates du crocus.
Or, le jaune était traditionnellement, sans que je puisse vous en dire exactement la raison,  la couleur de l’ignominie et de l’exclusion sociale. Au Moyen-âge, c’était aussi la couleur des parias, des traîtres, des voleurs et….des juifs !
La première forme métaphorique écrite aller au safran, apparaît dès 1459 chez le célèbre imprimeur Robert Estienne, éditeur d’Erasme et de bien d’autres humanistes.
Par allusion directe à la coutume qui voulait que soit peinte en jaune, en signe d’opprobre, la maison des banqueroutiers, l’expression était alors utilisée pour désigner exclusivement un quidam qui menait tellement mal ses affaires qu’indubitablement il courait à la faillite.
Un siècle plus tard, avec Antoine Furetière, et son Dictionnaire universel, la métaphore disparut et l’expression devint être peint en jaune avec le sens précis d’être trompé par sa femme.
Le jaune est depuis la couleur allégorique du cocu.

Mais Brassens fait preuve de délicatesse. Il reprend la métaphore utilisée chez Robert Estienne avec le sens de l’expression plus tardive attestée chez Furetière. C’est-à-dire qu’il construit une habile passerelle entre les deux, pour éviter d’avoir à employer le jaune.
Le mot est connoté trop fort pour son propos. Tout près de nous et de sinistre mémoire, n’oublions pas qu’il fut la couleur de l’étoile dont les salopards Nazis exigeaient qu’elle soit accrochée à la poitrine des Juifs.
Moins dramatiquement, le jaune désigne encore aujourd’hui celui qui trahit la lutte sociale de ses camarades, le briseur de grève.
La considération dans laquelle le poète tient le cocu, lui interdisait d’être aussi brutal.

brassens.jpg

A l’heure du repas, mes rivaux détestables
Ont encore le toupet de lorgner ma portion,
Ça leur ferait pas peur de s’asseoir à  ma table.
Cocu tant qu’on voudra mais pas amphitryon.

littérature,écriture Ça tombe sous le sens : le mari cocu ne veut pas que l’on pique, en outre, dans son assiette.
Nom propre à l’origine,  l’amphitryon est devenu un nom commun qui nomme celui chez qui ou aux frais de qui l’on dîne. Et c’est une longue histoire.
Dans la mythologie grecque, Amphitryon est roi de Tirynthe et époux d’Alcmène dont Zeus, dieu suprême des Grecs, divinité de la pluie et de la foudre, est épris.
Amphitryon parti guerroyer, Zeus rendit visite à la vertueuse Alcmène sous l’apparence d’Amphitryon. Croyant retrouvé son mari, la fidèle épouse conçut cette nuit-là un fils, Héraclès, fils de Zeus. Lorsque, au cours de cette même nuit, le véritable mari revint de guerre, il la féconda aussi et elle eut alors un second fils, jumeau du premier, Iphiclès, fils d’Amphitryon.
Le mythe connut par la suite de multiples versions et servit d’intrigue à de nombreux drames et comédies. Molière s’inspira de Plaute pour donner à Amphitryon la figure pathétique du mari trompé. On peut relever aussi « l’Amphitryon » de Kleist ou encore « l’Amphitryon et les deux Sosies » de Dryder.
En 1929, Jean Giraudoux compte 37 pièces consacrées  à la légende et prétend en donner la dernière version avec son «Amphitryon 38».
Molière a transposé sa comédie dans la mythologie romaine. C’est donc Jupiter qui rend visite à Alcmène sous les traits d’Amphitryon. Il est accompagné de son fidèle valet, Mercure, qui lui-même a pris l’apparence du serviteur d’Amphitryon, Sosie. Il s’ensuit une kyrielle de quiproquos au cours desquels Sosie arrive à douter de sa propre identité.
Quand les deux Amphitryon, le vrai et le faux,  se retrouvent finalement en présence l'un de l’autre, Jupiter éclaircit le mystère et invite tout le monde à un festin.
Et Sosie alors de s’écrier :
Le véritable Amphitryon,
Est l'Amphitryon où l'on dîne.

brassens.jpg

Comme une sœur

 On l’a livrée aux appétits, aux appétits,
D’une espèce de mercanti, de mercanti,
Un vrai maroufle, un gros sac d’or,
Plus vieux qu’Hérode et que Nestor
Et que Nestor

 

littérature,écritureVoilà un morceau que je ne me lasse pas d’interpréter, d’une agréable musique, alerte comme celle d’une comptine pour enfants avec, cependant, un soupçon de mélancolie rendu par la tonalité mineure de certains accords, ré et sol.
Car c’est bien d’une petite mésaventure amoureuse plaisamment contée dont il s’agit.
Mais, dans cette strophe, le perfectionniste, sacrifiant la grammaire aux exigences d’une belle sonorité, se serait-il octroyé une licence en faisant suivre  « une espèce de» d’un pluriel ?
Non point.  Chez le versificateur, la richesse de la rime s’exprime bien souvent au détriment de l’intention première ou du sens précis. Chez le poète, le mot restera en coulisses, attendant d’être convoqué sous la plume s’il n’a pas, avec cette rime, la puissance requise  au niveau du sens.
Le sabir, auquel est donc emprunté le mot « mercanti »,  est historiquement un jargon fait de français, d’arabe, d’espagnol et d’italien et qui était utilisé au XIXe siècle, principalement en Afrique du Nord,  pour faciliter les relations commerciales avec les Européens.
Dans ce langage aux règles rudimentaires et pratiques, «mercanti» désignait un marchand dans un bazar. Il représente le pluriel, pris comme singulier,  de l’italien «mercante» et s’est développé par la suite avec une forte connotation dépréciative, voire injurieuse, pour qualifier un homme d’affaires âpre au gain, sans scrupules.
On comprend mieux alors le désappointement du poète. Lui, le manant qui souffle Bécassine à la barbe des Cupidon à particule ou Lisa à celle des  Croquants, vit ici la victoire de la laideur sur la beauté, la bien-aimée étant littéralement vendue au négociant louche, puissamment argenté et sénile, de surcroît.
D’un magistral coup de patte, Brassens souligne l’incongruité de la situation et la vulgarité du marché, en faisant de son rival victorieux un fossile bien plus qu’un vieillard. Les amateurs de figure de style verront là l’hyperbole du dépit.
Pourtant, Hérode le grand, roi de Judée soutenu par Rome, et qui fit massacrer tous les enfants mâles de la région de Bethléem pour tenter de tuer l’enfant Jésus, massacre connu sous le nom de Massacre des Innocents, vécut de 73 à 4 av. J.C., c’est-à-dire pendant 69 ans, ce qui ne constitue pas une longévité exceptionnelle, digne d’être épinglée par l’histoire. Enfin, j'espère...
La même observation peut être faite sur son fils, Hérode Antipas, qui lui succéda sur le trône et auquel  Ponce Pilate renvoya Jésus Christ. Il mourut à soixante ans.
Nous admettrons donc, avec W. von Wartburg dans son Französisches etymologisches Wörterbuch que l’expression fait référence au père.
Toujours est-il que cet Hérode, pour longtemps qu’il vécût, était tout de même moins vieux que le marchand luxurieux que nous rencontrons ici et qui, même, surpasse Nestor dans la longévité.
Brassens crée là sa propre expression, plus étoffée que l’expression d’origine, en introduisant à la fois le comparatif et un autre personnage qu’il va chercher, non plus dans l’histoire, mais dans la mythologie grecque, comme pour bien faire entendre que les 69 ans d’Hérode ne supporteraient pas à eux seuls la comparaison.
Roi de Pylos, en Messénie, Nestor était connu pour être un valeureux guerrier. Il navigua avec les Argonautes à  la recherche de la Toison d’or. Quoique déjà fort âgé quand la guerre de Troie commença, il s’y engagea avec les autres héros grecs, contre Troie.
Homère le décrit comme le type même du bon vieillard, juste et d’une sagesse telle que ses conseils étaient unanimement recherchés.
C’est vers lui que, lassé des rustres et des importuns prétendant à la main de Pénélope et vivant en parasites sur ses propriétés, viendra Télémaque pour chercher aide et réconfort, pendant l’errance de son père Ulysse.
La légende rapporte que l’existence de Nestor, par la grâce d’Apollon, fut trois fois plus longue que celle d’un homme normal.
C’est alors peu dire que Brassens a de l’humour sarcastique et de la patience, de l’opiniâtreté, quand il conclut à propos du mariage de ce mercanti d’âge canonique avec sa Belle :

Et depuis leurs noces j’attends, noces j’attends,
Le cœur sur des charbons ardents, charbons ardents,
Que la Faucheuse vienne cou-
Per l’herbe aux pieds de ce grigou, de ce grigou !

15:58 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Pour l'origine du jaune, j'aime bien l'explication de l'Encyclopédie des symboles (La Pochothèque 1998, éd. française établie sous la direction de Michel Cazenave): le problème des pigments dans les fresques, le jaune virant au jaune sale, opposé à l'or qui coûtait trop cher. Donc la couleur idéale pour représenter Judas, puis la trahison.
L'idée, aussi, pour Michel Pastoureau, de la couleur de la bile et du soufre...

Écrit par : Natacha S. | 08.02.2011

Si seulement l'adjectif « ubiqu » existait... on pourrait se demander si Amphithryon est cocu ou ubiqu par exemple (!)

Écrit par : ArD | 09.02.2011

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