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03.02.2011

Brassens : les mots du cygne

La femme d’Hector

En notre tour de Babel,
Laquelle est la plus belle,
La plus aimable parmi
Les femmes de nos amis ?
Laquelle est notre vraie nounou,
La p’tit’ sœur des pauvres nous,
Dans le guignon toujours présente,
Quelle est cette fée bienfaisante ?

littérature,écritureRares sont les textes que Brassens écrivit à la première personne du ... pluriel !
D’ailleurs, ne nous dira-t-il pas bientôt son aversion pour ce pluriel qui ne vaut rien à l’homme ? Il a bien employé le «nous» dans un chef-d’œuvre de délicatesse, «la non-demande en mariage», mais il nous avait en même temps prévenus : Le
«pluriel», celui dont on fait les cons, commence à plus de deux.
Il préfére user, et de loin, de la première personne du singulier, pour se confier, pour s’épancher ou pour mettre les choses au point comme dans le «Bulletin de santé». Il aimait aussi jouer de la troisième personne du même genre, pour une peinture, «Pauvre Martin», ou une raillerie sur un archétype, «Lèche-cocu», «Corne d’Aurochs», et bien d’autres.

«La femme d’Hector» fait un peu figure d’exception. Mais Brassens est un copain. L’amitié est une valeur sûre chez ce généreux bougon ! La bande de copains marginaux vit en dehors, avec des valeurs qui ne sont pas celles du commun. Il aurait pu dire dans une tour d’ivoire, en ce que la tour d’ivoire symbolise une position indépendante, sagement retirée de la vaine agitation du monde.
S’il a préféré situer sa bande de joyeux drilles dans une «tour de Babel», c’est qu’il avait quelque chose de différent et de plus précis à nous faire savoir.
Il le disait volontiers : il aimait la poésie de l’Ancien Testament. Il s’en est longuement nourri et nous avons là, une fois de plus, l’illustration de cette culture et de la perfection avec laquelle il sait l’intégrer à sa poésie.
Selon l’Ancien Testament, genèse XI, la tour de Babel tient son nom d’un nom hébreu Bäbhel, qui désigne Babylone, et d’un nom assyro-babylonien, bäb’ili, qui signifie porte de Dieu.
Elle fut en effet érigée par les descendants de Noé, épargné par le déluge, sous la direction de Nemrod, tyran impie, sans foi ni loi, avec l’espoir d’atteindre les cieux.
Cette vanité aurait engendré le courroux de dieu qui aurait alors introduit parmi les hommes la multiplicité des langues afin que la construction de la tour fût interrompue. Il aurait également dispersé les hommes sur l’ensemble de la planète pour les punir de leur orgueil et de leur prétention.

Les chrétiens virent dans l’édification de cette tour le symbole de la richesse et de la puissance idolâtres, aux antipodes de la Jérusalem céleste.
Les historiens grecs Hérodote et Strabon décrivent l’histoire de cette tour.

C’est donc dans tel édifice que vit la bruyante communauté de Georges Brassens. Ce sont de joyeux voyous rescapés du déluge, des bohèmes qui cherchent à toucher les cieux habités par leurs rêves et qui risquent fort de provoquer le courroux des humbles chrétiens, craintifs et timorés sous le poids du ciel.

brassens.jpg

Comme nous dansons devant
Le buffet bien souvent,
On a toujours peu ou prou
Les bas criblés de trous...

littérature,écritureIl n’y a pas de marginalité, hélas, sans disette, même passagère. Les contingences matérielles de la survie s‘opposent  à la volonté de vivre pleinement  : il fait donc souvent faim chez les bohèmes de la tour de Babel et quand on a faim, le reprisage des chaussettes passe vraiment au second plan.
La locution danser devant le buffet utilisée pour dire n’avoir rien à manger est d’une explication difficile.
Alain Ray et Sophie Chantereau dans le dictionnaire des expressions et locutions avancent un premier éclaircissement en évoquant un jeu de mots entre sauter  et danser, car un emploi argotique de sauter dans l’expression la sauter, signifie faire l’impasse sur un repas.
Le mot «buffet» est d’une origine plus incertaine, aussi les deux auteurs s’attachent-ils au radical buff qui donne dans certains patois  buffer pour souffler, sur une odeur ou sur un plat servi trop chaud. Par ailleurs, certains dérivés populaires comme bouffer ou la bouffe, font directement appel à la nourriture avec le sens trivial de «mangeaille». Le buffet peut alors désigner l’armoire à bouffe, bouffe que l’on saute, contraint et forcé, lorsque ladite armoire est vide.
Pierre Guiraud, dans les locutions françaises, argumente à partir d’un autre verbe, fringaler dérivé du vieux verbe  fringuer qui veut dire danser ou, plus précisément en parlant des chevaux, sautiller en marchant. L’adjectif «fringant» a survécu du reste au verbe pour qualifier un cheval vif et pétulant.
Devenu populaire pour signifier qu’on souffre d’une faim pressante, la fringale  désignait en premier lieu la boulimie des chevaux. Il s’agirait donc d’un calembour entre danser et avoir faim. On aurait, par amplification, rajouté
«devant le buffet».

J’avoue rester moi-même sur ma faim, danser devant le susdit buffet donc, avec ces deux analyses proposées, même si je ne conteste rien de leur sérieux et leur qualité.
Alors, au risque de paraître quelque peu immodeste, je me hasarderai à imaginer une autre piste, sans prétendre qu’il faille absolument la suivre pour parvenir à une explication plausible.
En termes argotiques, l’estomac se fait aussi appeler buffet, peut-être parce qu’il constitue précisément l’armoire à bouffe de notre anatomie. Au sens propre, quelqu’un qui  n’a rien dans le buffet, c'est quelqu’un qui n’a rien mangé. Au sens figuré, c’est quelqu’un qui n’a pas de cran. Pour cela, on dit aussi qu’il n’a rien dans l’estomac ou encore qu’il n’a pas d’estomac.
On peut même aller jusqu'à prétendre qu'il n'a rien dans son froc, mais là, on glisse et on oriente le propos vers l'abominable fantasme selon lequel le courage nous viendrait des couilles. Peuchère et qu'en termes galants ces choses-là sont dites !

Quand au verbe danser, je proposerais qu’on lui redonne tout simplement son sens étymologique de se mouvoir de-ci de-là, donc faire des pieds et des mains, aller et venir, pour faire taire et pour oublier les exigences de cet organe, le buffet, devenu le seul sujet de préoccupation du moment.

12:54 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Danser devant le buffet, j'aime cette expression pour elle-même. Pour l'image et pour le bruit, la matérialité des mots.
Elle m'évoque cette histoire du pauvre qui se régale du fumet d'un rôti et auquel un marchand veut faire payer la "prise" de ce fumet. Passe un homme qui sort une pièce de sa poche, la fait tinter devant le marchand et lui dit Vous voilà payé de l'emprunt de l'odeur par le bruit de la pièce.

Écrit par : Michèle | 03.02.2011

Belle histoire, Michèle, et fin dialecticien que ce passant-là !

Écrit par : Bertrand | 03.02.2011

Buffet a désigné aussi une table longue sur laquelle on déposait les mets. De là, il a désigné la nourriture elle-même (un buffet froid).

De la table longue qui servait à présenter, le sens s'est inversé en celui de meuble bas (avec donc une planche plate sur le dessus) dans lequel on rangeait la vaisselle

Écrit par : Feuilly | 03.02.2011

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