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31.01.2011

Brassens : les mots du cygne

1958

A l’ombre du cœur de ma mie

Aux appels de cet étourneau,
Grand branle-bas dans Landerneau
Tout le monde et son père accourt
Aussitôt lui porter secours.

Branles.jpgNé à Rennes en 1767, Alexandre Duval, après une carrière d’acteur et de directeur de théâtre, se mit en devoir d’écrire plusieurs pièces, surtout des drames historiques, tels que «Edouard en Ecosse» et «La jeunesse d’Henri V». Il fut admis à l’Académie française en 1812.
Ecrite en 1798, «Les héritiers» est une de ses pièces et l’histoire se déroule à Landerneau, chef-lieu d'un canton du Finistère, comme chacun sait, sans doute.
Or, à l’annonce d’un rebondissement dans l’intrigue de cette pièce, l’un des personnages s’écrie : «Oh, le bon tour ! Je ne dirai rien mais cela fera du bruit dans Landerneau !»
La réplique eut un succès retentissant que sans nul doute n’avait pas prévu son  auteur, pas plus que, dans  un autre registre, Carné n’avait prévu le succès de atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d'atmosphère ?
La réplique de Duval devint donc une locution usuelle synonyme de «cela sera d’un grand  retentissement.»
On attribue cette renommée à la paronymie entre «Landerneau» et les onomatopées «landerira, landerira» et «lanlaire» qui ornent les refrains des chansons populaires bretonnes et connotent le papotage.
Par ailleurs, «envoyer quelqu’un se faire lanlaire» est un euphémisme pour l’envoyer se faire foutre, lui-même euphémisme pour envoyer se faire autre chose.
C’est donc au niveau de la double sonorité paronymique qu’il faudrait aller chercher la pérennité d’une banale expression mais qui prit, au fil du temps, une ampleur telle qu’elle est devenue un raccourci plaisant pour évoquer un scandale public d’une anecdote.

Ces explications, cependant, sont loin de faire l'unanimité.
Ainsi le Littré note que Jacques Cambry, érudit breton, avait cherché l’origine de cette locution et qu’il s’en ouvrait le 1er janvier 1877 dans Le courrier de Vaugelas.
Or, la pièce de Duval a été écrite vingt ans plus tard !
Par ailleurs, Jean Claude Bologne, dans don «Dictionnaire commenté des expressions d’origine littéraire - Edition Larousse - 1999 -page 155- observe que dans cette pièce somme toute assez médiocre, la réplique concernant Landerneau revient par trois fois, comme si, l’expression étant déjà connue du public, elle devait automatiquement en provoquer l’hilarité, selon la technique bien connue du comique de répétition.
Tout en reconnaissant ne pouvoir étayer son propos d’aucune preuve certaine,
Jean Claude Bologne avance l’hypothèse intéressante d’un jeu de mot toponymique, tel que les affectionnait le langage populaire - et de la truanderie - de la fin du  Moyen-âge.
Ainsi «aller à Niort» signifiait nier, «aller à Rouen» se ruiner, «aller en Bavière» baver. Je précise au passage que baver dans le langage des voyous signifie moucharder à la police. Se moucher à la pélèreine, si on veut.
Or, continue
Jean-Claude Bologne, chez Rabelais, la lanterne, c’est le pénis et le verbe lanterner, en moyen français, c’est s’adonner à la  sodomie.
Landerneau est alors peut-être devenu, pour des raisons purement phoniques,  le pays des lanternes. Le petit chef-lieu breton aurait alors prêté son nom aux allusions grivoises du XVIe siècle, relatives au bruit fait autour desdites lanternes qui lanterneraient.

Quoi qu’il en soit, Brassens ne reprend pas littéralement la réplique d’Alexandre Duval. J’ignore s'il est l’auteur de cette substitution du bruit par le branle-bas, mais ce que je sais, c’est que cette notion mouvementée ajoute encore au retentissement de son affaire et à la confusion qu’elle engendre. Rappelons qu’il s’était proposé de poser un  galant baiser sur le cœur de sa bonne amie endormie, laquelle aussitôt, jouant les oiseaux de malheur, s’était mise à appeler au secours !
Plus que de foule, plus que de colportage, le branle-bas désignerait une foule qui se mettrait en mouvement. "En branle" écrirait Céline :

C’est presque le calme. Mais les murs se remettent en branle et les voitures à reculons. Je tremble avec toute la terre.

L.F. Céline - Mort à crédit -

L’expression est ancienne. Elle est empruntée au «branle», ancien nom pour dire le hamac qui, on le sait, est à l’origine un rectangle d’étoffe ou de filet, suspendu à ses deux extrémités et dont on se sert pour dormir sur les navires.
Le branle-bas est donc l’action qui consiste à mettre bas les branles ou hamacs sur un bateau, pour dégager les entreponts, soit au lever des équipages, branle-bas du matin, soit dans les préparatifs du combat, branle-bas de combat.
C’est vous dire si une telle manœuvre est mouvementée, voire houleuse ! Et c’est vous dire aussi combien notre artiste marie habilement les expressions pour donner à son tableau la juste ambiance qu’il veut y imprimer.

le meunier son fils et l ane.jpgPour accentuer encore cette ambiance pleine de confusion, Brassens fait, dans le vers suivant, appel à La Fontaine.
Dans la fable 1 du livre III, «Le Meunier, son fils et l’âne», un vieillard et son fils s’en vont à la foire pour y vendre un âne.
De quelque façon qu’il conduise cet âne, attaché, monté par l’un d’eux, par les deux à la fois ou librement, ils sont l’objet des réflexions désobligeantes et railleuses des passants.
Tant et si bien que :

Parbieu ! dit le meunier, est bien fou du  cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père !

 L’expression «tout le monde et son père» est devenue proverbiale pour dépeindre une situation  qui fait tellement l’unanimité qu’il y a affluence de gens de toutes sortes.

brassens.jpg

Le pornographe

Mais veuille le grand manitou
Pour qui le mot n’est rien du tout,
Admettre en sa Jérusalem,
A l’heure blême,
Le pornographe,
Du phonographe,
Le polisson
De la chanson.

littérature,écritureOn rencontre rarement le terme «Jérusalem» utilisé pour dire le paradis. C’est la raison pour laquelle j’y consacrerai deux lignes, d’autant que le vers qui lui fait écho est admirable, un grand «cru pur Brassens» : L’heure blême, métaphore mélancolique, clin d’oeil presque désespéré au plus grave des sujets dans un poème qui, de prime d’abord, se veut tout, sauf grave et désespéré.
La Jérusalem est une contraction de Jérusalem céleste ou Royaume des Bienheureux. La strophe entière est habile et rusée car Jérusalem signifie aussi, au sens figuré, l’église catholique !
Pour éviter la confusion en même temps que pour la provoquer, l’artiste avait pris soin d’adresser sa prière au grand manitou. Pour bien signifier que, même quand il demande mansuétude, le poète le fait en bon païen.
Plaisant petit coup de patte au dogme !

14:59 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Il y a aussi "prendre des vessies pour des lanternes" donc du vent (la vessie gonflée d'air) pour l'objet qui éclaire. Mais lanterne peut aussi avoir le sens de conte sans importance.

Écrit par : Feuilly | 03.02.2011

Les commentaires sont fermés.