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28.01.2011

Brassens : les mots du cygne

Grand-père

Grand-père suivait en chantant
La route qui mène à cent ans,
La mort lui fit, au coin du bois,
L’coup du père François

littérature,écritureVoilà une mort bien brutale et à laquelle l’entourage de l’aïeul ne s’était nullement préparé, ce qui lui valut bien des déconvenues, comme le dit la suite de la chanson.
Car il avait tout fait pour voyager jusqu’à cent ans, le pépé…Mais la mort était postée en embuscade. «Au coin d’un bois» indique cette notion de guet-apens, tendu comme par un bandit de grand chemin.
C’est d’ailleurs au langage argotique des voleurs et des bandits de la fin du XIXe qu’est empruntée l’expression « faire le coup du père François».
En mariant habilement les deux expressions au coin d’un bois et le coup du père François, Brassens insiste sur l’idée de déloyauté brutale et de traitrise.
Car le coup du père François désignait une technique particulière d’agression par derrière, qui réclamait deux assaillants. L’un étranglait la victime avec une courroie et la soulevait ainsi sur son dos en la maintenant solidement pendant que le deuxième larron la fouillait.
D’après Esnault, François aurait été le surnom d’un lutteur célèbre de la seconde moitié du XIXe siècle, Arpin, dit le terrible savoyard, et qui possédait une prise imparable, tout comme Jarnac avait eu en son temps une redoutable botte dont il avait le secret.

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Chez l’épicier, pas d’argent, pas d’épices,
Chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse…
Les morts de basse condition,
C’est pas de ma juridiction !

 littérature,écritureMort subite, certes, que rien ne laissait prévoir mais, qui plus est, chez de pauvres gens, où l’affliction morale s’accompagne toujours du désarroi financier.
Un enterrement coûte cher. Brassens balaie en quelques strophes le lénifiant adage selon lequel les hommes seraient égaux devant la mort. Que nenni !
Il faut cercueil, corbillard et concession et, comme tout commerce qui se respecte, celui des pompes funèbres ferme ses portes aux indigents.
Sur le ton de la raillerie et de la plaisanterie, un douloureux scandale est dénoncé là. La satire sociale n’en est que plus
  aigüe : Même mort, un pauvre reste un pauvre.
Car nul service, fût-il celui exercé dans la douleur, ne peut être rendu s’il ne peut être rétribué. Finement, sur son terrain de prédilection poétique, le poète dénonce les rapports marchands qui pervertissent la relation humaine, même dans ce qu’elle a d’essentiel.
Il le fait par un plaisant détournement d’une réplique « Des plaideurs » de Jean Racine.
Acte I, scène 1, Petit Jean, portier du juge Dandin, refuse en effet de laisser entrer ceux qui ne lui glissent pas quelques écus sonnants et trébuchants dans la poche, par ce seul et brutal et argument : Point d’argent, point de Suisses, et ma porte était close.

Passée dans le langage proverbial, l’expression daterait de 1521 quand les mercenaires suisses au service de l’armée de François 1er refusèrent de participer à la bataille de la Bicoque, au prétexte que la Cour n’avait plus les moyens de s’acquitter de leur solde.
Sur cette réplique hautaine, ils auraient claqué la porte et permis ainsi que la fortune des armes sourie aux Impériaux, entraînant du même coup la perte du duché de Milan.
Jean-Pierre Bologne cependant, dans son «Dictionnaire commenté des expressions littéraires» souligne qu’une expression très proche circulait déjà au XVIe siècle :  
À point d’argent, point de valet.
L’expression dans son intégralité serait aujourd’hui peu compréhensible. L’art du clin d’œil de Brassens, en substituant par assonance cuisses à Suisses, lui a redonné l’espoir d’un second souffle.

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Le vin

 Jadis, aux Enfers,
Certes, il a souffert,
Tantale,
Quand l’eau refusa
D’arroser ses a-
-Mydales

 littérature,écritureRares sont les poètes qui n’ont pas consacré quelques vers au vin. Sans aucun jeu de mots. C’est, en quelque sorte une tradition poétique et Brassens ne déroge pas à la coutume. Il nous arrose de quelques strophes de  la chaude liqueur de la treille , fils sacré du soleil !  chez Baudelaire.
  «Un homme qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables», écrit ce même Baudelaire dans    «Les Paradis artificiels.» On ne peut en effet guère parler de l’ivresse du vin sans lui opposer la platitude de l’eau.
Si cette eau est un besoin absolu du corps, une nécessité biologique de la survie,  le vin est une exigence sacrée de l’esprit. Etre privé de la première est un supplice quand ne pas avoir accès au second est un enfer.
Brassens l’affirme par un clin d’œil du côté de la mythologie grecque.
Roi de Lydie, province de l’Asie mineure, Tantale était considéré par les dieux comme un être supérieur aux autres mortels. Il partageait fréquemment leur repas sur l’Olympe et une fois, même, il les convia en son palais pour un banquet.
Il eut alors la sinistre idée de mettre à l’épreuve l’omniscience de ses invités. Il tua son fils Pélops, le fit cuire dans une marmite et leur servit au cours du banquet. Les dieux, malins comme des dieux, identifièrent aussitôt la nature du mets qu’on leur proposait.
Ils ressuscitèrent l’infortuné Pélops et, pour châtiment, concoctèrent un supplice des plus raffinés pour Tantale.
Puisqu’il avait commis son crime à l’occasion d’un banquet, ils le condamnèrent à souffrir pour l’éternité d’une soif et d’une faim inextinguibles, pendu à un arbre de la région la plus basse du monde souterrain, Le Tartare. Cet arbre offrait une multitude de figues, de poires, de pommes, d’olives et de grenades mais chaque fois que le supplicié voulait se saisir d’un fruit, le vent éloignait les branches. Chaque fois aussi qu’il se penchait pour boire de l’eau à la fontaine qui ruisselait à ses pieds, celle-ci aussitôt tarissait.
Même si le motif du supplice varie selon les textes - dont certains rapportent que Tantale aurait dérobé aux Immortels du nectar et de l’ambroisie pour en gratifier ses amis - la légende ne pouvait qu’inspirer l’admirateur de François Villon.
Séjournant à la cour de Charles  d’Orléans, celui-ci composa en effet la ballade « Je meurs de seuf auprès de la fontaine », thème de rhétorique donné par  le Duc d’Orléans à un concours de poésie.

 

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Discours de fleurs


Sachant bien que même si
Je suis amoureux transi,
Jamais ma main ne les cueille,
De bon cœur les fleurs m’accueillent.
En m’esquivant des salons,
Où l’on déblatère, où l’on
Tient des propos byzantins,
J’vais faire un tour au jardin.

 Ce charmant poème, léger et bien articulé, est injustement méconnu. La raison en littérature,écritureest sans doute que Brassens ne l’a jamais chanté.
Par ailleurs, je ne suis pas certain qu’il faille le situer en 1957, puisqu’il ne fut interprété par Eric Zimmermann qu’après le décès de Brassens et qu’aucun document ne nous permet de le dater avec certitude.
Toujours est-il que ces discours tenus au poète par les fleurs quand il descend en son jardin pour se reposer des hommes, sont d’une fraîcheur exquise. Chacune d’entre elles a quelque chose à lui confier quand il s’attarde à les écouter, au risque, nous dit-il, d’impatienter ses chats, qui l’attendent en sa demeure.
C’est bien là tout Brassens, ours sympathique, qu’importune  le commerce futile des salons.
Quand on sait la sobriété des relations du poète dans les milieux éclairés, quand on sait cet homme, même au plus fort de sa popularité, s’être toujours tenu à l’écart des frivolités tapageuses du monde du spectacle, on lit ces vers comme une tendre confession.
On en savoure d’autant plus la justesse de l’expression qui qualifie de byzantins, ces propos échangés lors des réunions mondaines.
L’expression d’origine «Querelles byzantines» est une allusion historique à la finesse des débats théologiques dans l’Empire romain d’Orient, et principalement dans sa capitale, Byzance.
Par extension, elle qualifie les discussions oiseuses, les discours abscons et interminables, le propos se développant pour lui-même au mépris total de son contenu. Ce qui fait dire au poète :

Car je préfère ma foi,
En voyant ce que parfois,
Ceux des hommes peuvent faire,
Le discours des primevères.

12:09 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Enfin je saisis ce qu'est «le coup du Père François»! Adolescente, je n'avais jamais osé demander à personne, m'imaginant que tout le monde le savait.
Et je ne connaissais pas «le discours des primevères», merci!

Écrit par : Natacha S. | 28.01.2011

Je vous signale, à tout hasard, l'émission de radio de la Radio suisse romande, Espace 2, sur Brassens. Présentée par un journaliste que je trouve incroyablement précieux, et verbeux, elle ne risque pas d'être inoubliable, mais les archives peuvent vous intéresser.
http://www.rsr.ch/#/espace-2/programmes/l-horloge-de-sable/
Amicalement.

PS Ai essayé de vous envoyer ce message par votre adresse gmail, cela ne fonctionne pas, il m'est retourné.

Écrit par : Natacha S. | 29.01.2011

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