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24.01.2011

Brassens : les mots du cygne

1957

Oncle Archibald

 Ô vous, les arracheurs de dents,
Tous les cafards, les charlatans,
Les prophètes,
Comptez plus sur l’Oncle Archibald
Pour payer les violons du bal,
Àvos fêtes.

Oncle Archibald.jpgDans toute l’œuvre de Brassens, si on me demandait quelle est la chanson qui m’a le plus pris aux tripes et que j’interprète le plus souvent et toujours avec la même émotion, je dirais sans une seconde d’hésitation Oncle Archibald.
Sur cette sublime prosopopée, on pourrait écrire mille choses tant elle est puissante. Le poème figure pour moi aux côtés des plus grands, tels le Dormeur du val, Saltimbanques, Spleen ou encore Brise Marine.
Et tous ceux-celles qui parlent encore de poésie et de littérature dans ce que ces activités de l'esprit et d'appréhension du monde ont de tentative de conjuration de la mort,  sans faire référence à cette œuvre parce qu’elle est une chanson, s’obstinent ni plus ni moins à parler avec un cadavre dans la bouche.
On pourrait écrire aussi bien des thèses et des traités sur «Brassens et la mort.» Ces deux-là se sont toujours épiés du coin de l’œil, jouant à cache-cache et au chat et la souris, angoissés à l’idée même de se perdre un instant de vue : comme il le chantera dans sa pathétique Supplique, Brassens sème des fleurs dans les trous de nez de la Camarde et elle le poursuit d’un zèle imbécile.
Àl’instar de celle de François Villon, la poésie de Brassens est hantée par la mort. Le poète l’approche de si près qu’il l’apprivoise, hélas, pas pour longtemps car il n’y a point sur le sujet de confortables certitudes. Toute sa vie durant, il doutera et cent fois sous sa plume reposera la question : est-elle une amie consolatrice ou ce néant glacé, ce plus rien, ce plus jamais, à l’idée duquel nous sommes pris de désespoir ?
Chaque mot d’Oncle Archibald est juste, chaque rime est sonore, chaque image est forte, à la fois douloureuse, mélancolique et taquine. La Mort y est femme, péripatéticienne au bordel de la fatalité et sur le lit de laquelle il
nous faudra tous s'aller  coucher un jour, pour une ultime étreinte avec l’éternité :

Telle une dame de petite vertu,
Elle arpentait le trottoir du
Cimetière,
Aguichant les hommes en troussant,
Un peu plus haut qu’il n’est décent,
Son suaire.

C’est tout simplement magnifique. Et pathétique. Cette strophe mériterait d’être inscrite parmi les plus poignantes jamais écrites sur le terrible sujet.
Nous avons pourtant beau la railler, cette Mort, la braver, être un matérialiste impénitent comme Oncle Archibald, les portes de son hôtel nous sont promises et derrière ces portes…Terminés les angoisses, les doutes, les courbettes, les faux-fuyants, les bassesses, les cons, les loups et les autres. Au royaume de l’absolu, quel qu’il soit, plus besoin n’est de rincer les grands, plus de flatteurs ni de prophètes : on sait enfin.
Brassens ouvre  et ferme son poème sur cette dernière idée. Curés, menteurs et autres visionnaires à quatre sous peuvent remballer.
Maintenant Archibald sait.
Il sait ce que voudrait bien savoir cet homme aux grands yeux mélancoliques, à la grosse moustache et aux lèvres duquel s’attarde toujours le feu d’une pipe.
« Il ne payera plus les violons. » Brassens utilise avec bonheur cette vieille image du XVIIe siècle et qui signifiait littéralement « faire les frais de quelque chose sans en tirer un quelconque avantage.»
S’il y rajoute le bal, c’est pour un clin d’œil  à Antoine Furetière qui atteste cette expression en insistant sur l’échec et la duperie : Il paye les violons et les autres dansent.

brassens.jpg

Nul n’y contestera tes droits,
Tu pourras crier : vive le roi !
Sans intrigue…
Si l’envie te prend de changer
Tu pourras crier sans danger :
Vive la Ligue !

mort.jpg Brassens disait en substance : «On ne rentre pas dans mes chansons comme dans un moulin, mais si on y rentre, j’espère qu’on y trouve du grain à moudre.»
Nous allons voir en effet toute la précision historique contenue dans cette strophe, d’apparence anodine. C’est évidemment la Mort qui parle à son client, Oncle Archibald.
Des ligues, des associations, des alliances, des coalitions brandissant drapeaux, menant conspiration ou enclines à ourdir de sournois complots, l’Histoire en offre des séquelles.
Mais la Ligue avec un grand L, sainte de surcroît, il n’y en eut qu’une. Elle fut cette alliance religieuse et politico-militaire destinée à combattre les progrès de la Réforme en France, de 1576 à 1498, durant les guerres dites de religion.
La Sainte Ligue s’était constituée en réaction à la politique d’apaisement menée par Henri III et François d’Anjou, son frère, qui donnait une entière liberté de culte aux Réformés, sauf dans les endroits où séjournait la Cour.
Cette politique conciliatrice soutenue par Catherine de Médicis heurta l’intransigeance des catholiques – la caque sent toujours le hareng – en particulier celle de la famille Guise, François, duc de Lorraine et Charles, cardinal de Lorraine.
Ils publièrent « Le Manifeste de Péronne», reçurent le soutien du pape Grégoire XIII et de Philipe II d’Espagne, lequel veillait à ce que la France, trop voisine, ne devînt pas une nouvelle puissance protestante.
Les Ligueurs bénéficièrent donc d’importants moyens logistiques et financiers pour reprendre le combat et, après bien des péripéties,  ils réussirent à chasser le roi Henri III de Paris, le 12 mai 1588, et à instaurer une municipalité ligueuse.
Un moine ligueur, Jacques Clément,  devait assassiner plus tard Henri III et on sait que, pour reprendre Paris, Henri de Navarre, devenu Henri IV sur le plan du droit et roi de France, dut abjurer solennellement le protestantisme.

On comprend mieux dès lors la force du message édité par la Mort en direction de l’Oncle Archibald. Elle lui dit tout bonnement qu’une fois couché entre ses bras, peu importera  sa confession et peu, in fine, importera le dieu auquel il aura fait allégeance : quoi qu’il ait pu dire ou croire, il finira sa course entre ses bras.
Une fois de plus, on ne peut que rendre hommage à cet esprit fondamental qui anime toute l’œuvre de Georges Brassens, celui de la tolérance devant la mélancolie des choses et constat de la vanité des engagements idéologiques des uns et des autres :

Si tu te couches dans mes bras,
Alors la vie te semblera
Plus facile…
Tu y seras hors de portée
Des chiens, des loups, des hommes et des
Imbéciles.

Vous aurez noté le crescendo des dangers dont la Mort signe la fin et je souscris des deux mains à cette triste hiérarchie : mieux vaut avoir maille à partir avec un chien, fût-il enragé, qu’avec un imbécile.

10:26 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Des chansons complètement oubliées m'arrivent par vos textes, un grand pan de mémoire, bien étayé par vos mots. Formidable!

Écrit par : Natacha S. | 24.01.2011

PS Est-il impensable pour vous de mettre en ligne, de temps en temps (pour «Oncle Archibald» par exemple) la chanson interprétée par vous?

Écrit par : Natacha S. | 24.01.2011

J'aime cet engagement et comme tu accompagnes la découverte en vérité de la poésie de Brassens.

http://www.youtube.com/watch?v=CS9fEvFF824

Écrit par : Michèle | 24.01.2011

Natacha je n'avais pas vu vos commentaires, j'étais en lecture directe du texte de Bertrand et en même temps j'écoutais du Brassens. Et je me suis demandée pourquoi on ne mettrait pas les chansons en ligne quand on les a. Je l'ai fait, je ne sais pas si j'ai le droit. Bertrand l'enlèvera s'il faut.
Pour Bertrand, c'est plus compliqué, il faut un enregistrement correct et puis il y a la question des droits. Quand il chante en scène, les organisateurs qui le reçoivent paient les droits de protection de l'oeuvre, à la SACEM et la SACD. Mais vous savez cela.

Écrit par : Michèle | 24.01.2011

Merci Michèle. Envie d'entendre la chanson tout de suite, assouvie!
Désir, quand même, d'entendre une fois Bertrand chanter, puisque le hasard ne me l'a pas permis au fil des dernières décennies.

Écrit par : Natacha S. | 24.01.2011

Et cet oncle «Tout bientôt» qui s'insinue, ou qui... stimule.

Écrit par : ArD | 24.01.2011

Bien sûr que je ne vais pas enlever ce lien, Michèle...J'avais eu moi-même l'idée de mettre carrément la vidéo en ligne, mais me suis rétracté car il n'y avait pas Brassens lui-même, de visu, sur scène je veux dire.
Je le ferai peut-être pour d'autres.
C'est un travail assez harassant de recopier mais, en même temps, je retrouve ces textes que j'avais fermés depuis six ans au moins. L'écriture est une eau souterraine, jamais morte, tjs en mouvement et on retrouve alors ce qu'on avait écrit il y a dix ans avec un regard nouveau...On retrouve en lecteur. Ce qui me permet de supprimer quelques "lourdeurs" contenues dans le livre.
Je réponds donc là à Natacha qui me demandait l'autre jour si je considérais le manuscrit fini.
Un manuscrit n'est, à mon sens, jamais fini et comme dit François (Bon) avec justesse: "Le seul livre qu'on n'ait jamais écrit, c'est celui qu'on écrit actuellement"
En substance, qu'il dit ça.
Il est plus ou moins prévu (plutôt plus que moins) que la publication sur Publie.net de tout le texte soit accompagnée de quelques vidéos de ma vieille pomme interprétant Brassens.
Amitiés

PS : Illustration, concert Alliance française, à Lublin..j'en ai fait six ou sept en Pologne , mais n'ai de photos présentables que de celui-ci.

Écrit par : Bertrand | 25.01.2011

Ah, Brassens... Je me souvenais de cette chanson qui m'avait beaucoup frappée quand j'étais petite. A l'époque, je considérais moi-même Brassens comme un oncle, au point de presque lui en vouloir quand il a suivi la Camarde...
Merci pour ce beau texte.

Écrit par : Sophie K. | 25.01.2011

Les Guise pensaient d'ailleurs mettre un des leurs sur le trône de France.

Écrit par : Feuilly | 03.02.2011

Les commentaires sont fermés.