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20.01.2011

Brassens : les mots du cygne

Les croquants

brassens.jpg Brassens a déjà vilipendé le croquant. Dans Brave Margot, il s’agit d’un paysan qui passe à la ronde et qui, malotru, s’en va cancaner par tout le village qu’il a assisté à une scène insolite : une jeune fille allaitant un chaton.
Dans Chanson pour l’Auvergnat, les croquants sont les braves gens de La Mauvaise réputation, les bien-pensants, les bien intentionnés, toujours du côté de la loi du plus fort, lâches et sans imagination.
On les retrouve ici, pavoisant en ville, l’escarcelle dodue et le ventre replet. Ce sont des campagnards qui viennent s’encanailler en ville et qui, bourgeois parmi les bourgeois, achètent à prix d’or les bonnes grâces des jeunes filles.

Je me permets de faire une digression car le propos m’évoque un épisode en même temps plaisant et assez noir de ma vie. C’était en 1977 et, alors en cavale,  j’avais pour quelque temps élu domicile clandestin à Paris, chez un copain, rue Saint-Denis, près du passage du grand cerf, exactement.
C’est dans la foule qu’on est le mieux à l’abri des regards qui vous veulent du mal.
Je n’avais rien à faire dans ce petit appartement assez  sordide et, contraint de ne sortir que pour  le strict nécessaire,  je passais mes soirées, voire mes après-midi, à la fenêtre. J’avais ainsi remarqué que les gens, des hommes surtout, déambulaient dans cette rue avec, qui un attaché-case, qui une petite valise, qui une petite pile de documents à la main, comme s’ils étaient en transit, comme s’ils vaquaient à quelque honorable occupation, alors que, pour la plupart, ils ne cherchaient qu’une Belle à leur goût pour passer un moment agréable, un moment socialement tabou. J’en prenais un en point de mire, au hasard, et je m’amusais à le suivre des yeux. Il remontait la rue, la descendait, la remontait (elle est longue, depuis Beaubourg jusqu’au petit arc de triomphe de la porte Saint-Denis), s’arrêtait pour faire mine de regarder sa montre, faisait semblant d’être intéressé par  une vitrine de magasin, et, enfin, se décidait…Il disparaissait soudain dans l’ombre d’une entrée d’immeuble et s’allait furtivement acheter un brin d'orgasme.
C’étaient là, à n’en pas douter, des croquants, des honnêtes gens, de grands moralistes en goguette et honteux de leur goguette… Le besoin d’amour a sa morale que la morale ne comprend pas. Je me marrais en sourdine. Ça passait le temps, et fin de la digression.

Le croquant est donc un rustre mal dégrossi, mais il est aussi un bonhomme socialement respectable.
Il tire son nom du croc, instrument d’agriculture dont il s’armait lors des insurrections paysannes que l’Histoire a consacrées sous le nom de «Révoltes des Croquants». Ces révoltes sporadiques éclatèrent entre 1594 et 1660 dans le Bas-Limousin, le Périgord, le Quercy et en Gascogne.
Elles étaient marquées par un fort esprit antifiscal et anti-étatique, tout comme celles des
«nus pieds» du bocage normand en 1639 ou des «bouilleurs de sel». Ces derniers faisaient évaporer de l’eau de mer dans des marmites sur les plages du Mont Saint-Michel, pour échapper à la lourde gabelle de Richelieu.
La Révolte des Croquants a fait dans les années 1960 l’objet de fortes controverses idéologiques, certains l’analysant comme un phénomène de la lutte des classes, les autres comme la manifestation d’un mouvement traditionnel dans la paysannerie et uniquement dirigé contre la fiscalité et l’Etat.
Cette dernière analyse, qui ferait du croquant un lointain précurseur du poujadisme, emporte plus volontiers mon adhésion, car, en fait de lutte des classes, ce croquant-là ne combattait nullement le seigneur. Au contraire, il prenait souvent appui sur lui, et inversement, comme en 1637 quand La Motte La Forest réunit une assemblée de trente mille paysans.
Par évolution, le langage n’a retenu du croquant que sa rusticité et ses manières brutales. C’est en effet avec une nuance de mépris qu’on a qualifié dans les siècles suivants une personne de «croquant », pour indexer un homme peu raffiné, peu cultivé, mais avec des gros sous.
C’est ce sens exact qu’emploie Georges Brassens. Chez lui, le croquant est ce bourgeois repu et goujat, chez qui la qualité n’a d’égale que la quantité de pièces d’or détenue dans son escarcelle.

*
Les fill’ de bonnes mœurs, les fill’ de bonne vie,
Qui ont vendu leur fleurette à la foire à l’encan
Vont s’vautrer dans la couche des croquants,
Quand les croquants en ont envie…

Si Lisa n’appartient qu’à l’amour de son poète sans une thune, comme le manant de Bécassine, c’est qu’elle ne vend pas l’inaliénable.
Le croquant ne peut que s’en étonner, lui qui croit dur comme fer que tout s’achète et ne connait des rapports humains  que le rapport marchand. Il ne peut dès lors que s’attrister de constater que tout ne lui est pas accessible par la seule vertu des écus sonnants et trébuchants.
Par-delà l’idée d’enchère, l’encan introduit en effet une forte notion de malpropreté morale. Vendre à l’encan suppose un lourd marchandage conféré par la racine latine in quantum : pour combien ?
L’expression la plus courante est mettre à l’encan pour nommer un trafic honteux.
Brassens ajoute une touche plus affligeante encore en parlant de foire à l’encan. La foire évoque tout de suite celle des bestiaux, voire des esclaves ou des ouvriers agricoles, avec des maquignons sanguins, omnipotents, hâbleurs et braillards.
À  ma connaissance, on ne trouve l’expression ainsi  formulée que chez lui. Mais qu’on ne s’y trompe cependant pas : là  comme partout ailleurs, Brassens ne se pose pas en moralisateur. Il place sa Lisa au centre de son chant et lui sait gré de se tenir hors de portée du croquant.
Le reste, franchement, il s’en fout et il s’en amuse !


brassens.jpg

La file indienne

 Voilà que l’animal soudain,
Profane les pieds du trottin,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
Furieus’ elle flanque avec ferveur
Une paire de gifles à son suiveur,
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.

 Trottin Sous La Pluie _1898_ _C 16_.jpgJuste une petite remarque quant à l’utilisation du mot trottin  dans cette scène de la rue, distrayante et badine, où tout le monde suit tout le monde, de la soubrette au mari jaloux en passant par le loubard et jusqu'à la mort d'un flic.

Brassens n’a jamais interprété lui-même cette composition.
Ce sont Bernard Lavalette - que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Vaison-La-Romaine et qui me fit compliments pour le livre que je vous offre ici par séquences - puis Maxime Le Forestier, qui la portèrent à la connaissance du public, après la disparition du poète.
Le «trottin» est en fait une jeune ouvrière employée chez le bourgeois, pour faire les courses principalement. C’est un de ces vieux mots tombés en désuétude et que l’écrivain affectionne particulièrement.
Tiré du verbe « trotter », dont le sens premier est de faire beaucoup de démarches et d’allées et venues, il évoque bien cette jeune fille vaquant toujours, de-ci de-là, à quelques emplettes pour le compte de ces messieurs-dames.

Illustration : Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923) - Trottin sous la pluie (1898) -

13:35 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

j'avais loupé le livre - j'adore déguster à petites goulées quotidiennes ou presque - délectable

Écrit par : brigitte Celerier | 20.01.2011

Beau choix de l'illustration!
Je suis ravie de cette re-découverte de Brassens, par les mots!
Une question de correctrice: quand je vois des fautes d'orthographe ou d'accords (rares, mais la coquille est toujours présente), est-ce que je vous en fait part, ou avez-vous décidé une fois pour toutes que le travail du manuscrit était terminé?

Écrit par : Natacha S. | 20.01.2011

Magnifique Steinlein en effet, illustrant le mouvement de cette strophe, que j'ignorais. L'évocation de la perspective de la rue Saint-Denis, et de ses silhouettes furtives de croquants des seventies : ne manque plus en toile de fond que le bruit lancinant du passage des bagnoles d'alors. On y est. Je me souviens avoir logé dans un studio non loin de la porte Saint-Denis lorsque Barbara passait à Bobino en 1975. Chaque jour en fin d'après-midi et, parfois, en sens inverse le soir, j'allais à pied en longeant cette rue. Puis traversant la Seine et tout Saint-Germain jusqu'à Montparnasse, je regagnais la rue de la Gaieté. Souvenirs très précis, même de la lumière, car je n'avais moi non plus rien d'autre à faire que de humer l'air et d'observer les gens.
A deux ans près, vous en cavale et moi en errance, aurions pu nous y croiser.

Écrit par : solko | 21.01.2011

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