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17.01.2011

Brassens : les mots du cygne

 Une jolie fleur

 Le ciel l’avait pourvue des mille appas
Qui vous font prendre feu dès qu’on y touche…

GeorgesBrassens.jpgÇa n’est pas là une grande pièce de Brassens, j’en ai bien conscience. Elle offre trop le flanc à ce que les imbéciles lui ont reproché de son prétendu penchant misogyne et elle a été tellement rabâchée qu’elle en est devenue un peu fatigante.
Ceci étant dit, si Brassens a fustigé quelques éléments de la gente féminine, il n’a pas été trop tendre non plus avec des corniauds portant roupettes dans le pantalon. Voir Lèche-cocu, La guerre de 14-18, La tondue et etc.
Parce que la connerie n’a pas de sexe, tout simplement.
Je m’arrête donc sur ce petit vocable, appas, qui mérite qu’on le lise. Si nous l’écoutons simplement, nous entendons «appâts».
Et toute la sémantique en est dès lors changée.
On le retrouve d’ailleurs plusieurs fois chez Brassens, toujours aussi joliment orthographié :

Quand elle passe avec ses appas
Et qu’on ne la contemple pas,
On est un mufle, un esprit bas,
Un vieux fossile

Le vieux fossile - poème non daté -

*
Avec ses appas
Du haut jusqu’en bas
Bien en place

Le Bistrot  - 1960 -

*

Remball’ tes os, ma mie, et garde tes appas

La fille à cent sous - 1961 -

L’appât est en effet un leurre dont on se sert pour attirer le gibier ou le poisson. Transposé dans le domaine humain, mordre à l’appât  indique clairement que l’on s’est laissé séduire, sinon par une tromperie, du moins par des apparences flatteuses, ostensiblement mises en valeur à cet effet.
Bref, que l’on est tombé dans un piège.
C’est un peu la même idée que véhicule le mot « drague » qui, par ailleurs, désigne une sorte de filet de pêche à la traîne. Voilà qui est élégant !
Pour nous dire tout cela, Brassens trempe sa plume dans une encre un peu plus raffinée.
Il utilise à dessein une forme plus ancienne du mot et qui, ainsi orthographié, suggère les charmes, les attraits d’une femme et, le plus souvent, ses seins.

 

brassens.jpg

 
Puis un jour elle a pris la clef des champs,
En me laissant à l’âme un mal funeste,
Et toutes les herbes de la Saint-Jean
N’ont pas pu me guérir de cette peste.

photo_1291834657552-1-0.jpg Une jolie fleur qui prend la clef des champs, cela paraît fort naturel et l’allégorie est heureuse. Cependant, s’agissant de la belle dont on est éperdument épris, cela laisse évidemment des stigmates qui  ne guérissent sans doute que difficilement.
Il tombait sous le sens que ces plaies, œuvres d’une jolie fleur,  puissent être cautérisées par des herbes. Le remède avait un lien de parenté saisissant avec le mal. Mais Bernique !
Pourtant, les herbes cueillies à la Saint-Jean étaient réputées, dans la croyance populaire, comme relevant de la panacée. Elles étaient censées transmettre aux hommes leurs vertus, capables de les guérir ou de les préserver de tous les maux.
Chez Brantôme et chez Bonaventure des Périers, écrivains du milieu du XVIe siècle, l’expression employer toutes les herbes de la Saint-Jean signifiait qu’on usait de tous les moyens envisageables pour réussir dans une quelconque entreprise.
Mais notre poète ne garde pas pour autant rancune à celle qui a mis son cœur à vif. Il n’en veut pas davantage aux herbes de la Saint-Jean.  Il les rappelle même, avec indulgence, à notre bon souvenir.
Et c’est fort plaisamment qu’il utilise, dans ce champ  lexical lié à la maladie et à la guérison, une syllepse de bon aloi, «peste ».

 

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1956

Auprès de mon arbre

 J’ai maintenant des frênes,
Des arbres de Judée,
Tous de bonne graine,
De haute futaie…

 chene.jpgCes strophes occupent une place de choix, non usurpée, dans notre patrimoine poétique.
À  la fois guilleret et profondément mélancolique, le poème passe en revue les chemins illusoires où l’homme se fourvoie quand il sacrifie au luxe, au confort, à la mode et à la modernité, au prix de son âme de poète.
Brassens sait de quoi il parle. Il était déjà célèbre,  son nom était déjà sur toutes les lèvres, qu’il habitait encore l’impasse Florimont, sans eau et sans électricité. Des gens du spectacle qui étaient venus le voir, se sont écriés, quand ils se sont retrouvés dans cette impasse, qu’il devait y avoir erreur, qu’ils cherchaient Brassens, le poète, celui qui… Eh ben celui qui, oui, remplissait les salles de Bobino et bientôt de l’Olympia habitait bien là, dans ce capharnaüm chéri, dans l’ombre, un livre, un crayon  et un cahier toujours à la main !
Que les crâneurs du hit-parade littéraire, de la chanson ou du journalisme en prennent aujourd’hui quelques leçons d’humilité : cet homme les surpassait tous de quarante têtes et n’en bombait pas pour autant le torse !

Auprès de mon arbre est une vision de l’esprit. Une allégorie superbe, presque biblique, pour dire «quand j’étais moi-même».
Cet arbre, cet alter ego, c’est le chêne, sur les racines duquel est né le mot robuste, Robor, is, le chêne rouvre.
Symbole de la longévité et de l’authenticité, le chêne est chez Brassens un personnage récurrent, témoin des bassesses et des cruautés humaines : il se trouve malencontreusement sur le chemin de deux aigrefins amoureux dans Le grand chêne et on pend un homme à ses branches dans la poignante Messe au pendu,  réquisitoire sans égal contre la peine de mort.

Parce qu’il a des allures d’éternité, le chêne n’est jamais à la mode, comme ces arbres de jardin dont s’ornent les pavillons. Mais pourquoi  les arbres de Judée par opposition au chêne ? Se peut-il que notre perfectionniste n’ait choisi cette essence que pour sacrifier à la rime ?
Non point. Car l’arbre de Judée est un arbre à vocation uniquement ornementale, dont les abondantes fleurs roses, d’apparence dissymétrique, s’épanouissent aux prémices du printemps, bien avant que les feuilles de l’arbre ne soient sorties.
À  lui seul, il symbolise ainsi la victoire du  paraître  sur l’être.
Et puis, surtout, il doit son nom à Judas Iscariote, l’apôtre cupide et malhonnête qui selon les évangiles de Matthieu et Marc, livra Jésus-Christ au tribunal suprême juif pour trente pièces d’argent.
Mesurant - certes un peu tardivement - les conséquences de sa trahison, Judas Iscariote se pendit aux branches d’un arbre qui porte le  nom  «d’arbre de Judas » ou « arbre de Judée »

Quand on plaque son chêne comme un saligaud , comme un traître à ce que l’on porte en soi d’authentique, on ne mérite qu’un  arbre supportant  le poids d’une telle histoire en son jardin !

 

brassens.jpg

 

J’habit ‘plus d’mansarde,
Il peut désormais
Tomber des hallebardes,
Je m’en bats l’œil mais…

 

Tomber des hallebardes, la métonymie est certes connue. La violence de la pluie peut en effet évoquer la pointe aiguisée de l’arme d’haste, qui pique et qui transperce. On trouve cette expression à la  fin du XVIIIe siècle dans le dictionnaire de Furetière : « Quand il pleuveroit des halebardes la pointe en bas »…

Cette explication ne donne cependant pas satisfaction à tous les auteurs et je m’en suis référé au dictionnaire des expressions et locutions, établi par Alain Rey et Sophie Chantereau, Le Robert, avril 1995.
Ils émettent l’hypothèse d’une substitution de synonyme entre hallebarde et lance. En effet, ce dernier terme possède également, depuis le XVIe siècle, le sens argotique de « eau », et, par extension, de «eau de pluie ». On en trouve la forme verbale chez Victor Hugo, Les Misérables : il lansquine, pour dire il pleut.
On peut dès lors s’interroger sur l’origine du terme argotique lui-même car, du XVe au XVIIe, les lansquenets, de l’allemand Landsknecht, les serviteurs du pays, étaient des mercenaires allemands au service de la France. Ces mercenaires se distinguèrent à Ravenne et à Marignan. Ils étaient armés de lansquenettes, épées courtes et larges, à deux tranchants.
L’expression tomber des hallebardes en devient donc plus riche et plus subtile, puisqu’elle joue sur un glissement de sens, du sens usuel, arme, au sens argotique, eau.

Il pleuvrait littéralement des armes faites de pluie.

14:38 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

En même temps, pas trop de raison d'être complaisant avec la Nadine...

Écrit par : solko | 17.01.2011

L'avers des imbéciles serait moins raide, si au lieu de pencher vers la misogynie, ils voyaient en filigrane un aveu gynophilie.

Écrit par : ArD | 18.01.2011

Les commentaires sont fermés.