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14.01.2011

Brassens : les mots du cygne

Le nombril des femmes d’agent

Voir le nombril d’la femme d’un flic
N’est certain’ ment pas un spectacle
Qui, du point de vue de l’esthétiqu’,
Puisse vous élever au pinacle…

Chartres.jpgEu égard au propos plaisamment égrillard du poème, on est en droit de s’attarder sur le sens exact de "pinacle", associé au nombril de la dulcinée d’un représentant de l’ordre public.
Du latin ecclésiastique pinnaculum, lui-même dérivé de pinna, la plume ou l’aile, le Pinacle avec un grand P a d’abord désigné le faîte du temple de Jérusalem avant de devenir un terme propre à l’architecture pour nommer la partie la plus haute d’un édifice. De section quadrangulaire ou polygonale, il se termine par une pyramide ou un…cône !
Le pinacle servant d’abord de contrepoids pour maintenir la culée ou la tête du contrefort, il est massif et de conception
simple dans les constructions romanes, avant de s’orner de fleurons à l’époque gothique. Ceux des cathédrales de Chartres et de Reims abritent de petites statues.
De purement fonctionnel pour l’équilibre des forces, il évolue donc vers l’esthétique et c’est ce point de vue-là qui intéresse le poète : joindre l’utile à l’agréable.
Faisant d’une pierre deux coups, si j’ose, Brassens emprunte à une expression née au début du XVIIIe , «monter au pinacle» ou «être au pinacle», c’est-à-dire parvenir à la situation la plus élevée.
Mais, répétons-le, l’artiste ne se situe que «du point de vue de l’esthétique».

À  noter que Brassens a repris ici la musique qu’il avait composée sur un poème de Gustave Nadaud, Carcassonne, dans lequel un vieillard de Limoux  se lamente, non pas de ne pas avoir eu accès au nombril d’une femme de flic, mais à la belle cité de Carcassonne.
Les strophes sont construites exactement de la même manière et le thème, la poursuite d’un idéal fort prosaïque, est le même.

Il s’agit donc là d’un détournement.

________________________________________

1954

Je suis un voyou

 
J’ai perdu la tramontane
En trouvant Margot
Princesse vêtue de laine,
Déesse en sabots…


Vincent_Voiture.pngLongtemps j’ai écouté puis chanté cette perle, m’appliquant à correctement plaquer le do huitième case pour ne pas saboter le ré mineur septième capricieux qui lui succède immédiatement, en pensant au vent qui souffle depuis le nord des Alpes et vient s’étaler sur la Méditerranée, tant il est vrai que le mot «tramontane» évoque d’abord ce vent-là, le sud, les plaines du Roussillon.
Et puis, il me semblait que nos souvenirs d’enfance sont toujours bercés par la musique d’un vent et par des parfums mêlés à ce vent, quel que soit l'endroit d'où nous sommes partis.
Je ne puis évoquer mon enfance sans la présence du grand souffle de l’océan pénétrant loin sur les terres, tout chargé d'embruns et bousculant des vols paniqués de grands goélands et de mouettes, qui fuyaient les tempêtes du large. Si je perdais le souvenir, l'image plus exactement, de ces hivers balayés par les vents de l’ouest, je perdrais assurément une partie de ma mémoire enfantine.
J’ai donc longtemps cru qu’en trouvant l’amour chez Margot, le poète avait
en même temps perdu l'ingénuité et la notion de son enfance, avec  la musique des vents qui y est associée.
Je trouvais belle cette figure métaphorique.

Mais Brassens aime les archaïsmes. Il redonne ici à «la tramontane» son sens initial tiré de l’italien transmontana, sous entendu  stella, l’étoile au-delà des monts, celle qui indique le Nord, les Alpes marquant le Nord pour les Latins. L’étoile polaire.
On sait qu’avant la boussole et le compas, cette étoile servait de point de repère, aux navigateurs surtout. On la trouve ainsi nommée, transmontana stella, dans le livre de Marco Polo (1298).
La perdre de vue, c’est donc perdre le Nord, être désorienté, et c’est bien ce qu’il advint au poète amoureux.
C’est par ellipse, par métonymie, que la tramontane est devenue le vent qui vient de l’étoile polaire, celui qui souffle du nord sur la côte méditerranéenne, ou du nord-ouest, dans le bas-Languedoc.

D’ailleurs, on trouvé littéralement l’expression perdre la tramontane chez Vincent Voiture (1597-1648) de même que chez Molière.
Tombée en désuétude, Brassens a redonné à la belle locution une seconde jeunesse... Et  ce n'est pas  là une faute de syntaxe mais une  anacoluthe.

Illustration  : Vincent Voiture

brassens.jpg

 

Le mauvais sujet repenti

Rapidement instruite
Par mes bons offices,
Elle m’investit d’une part
D’ses bénéfices…
On s’aida mutuellement,
Comme dit l’poète.
Elle était l’corps, naturellement,
Puis moi la tête.

 Page.jpgQuand l’artiste trempe sa plume dans le ruisseau, les pauvres diables de la cour des miracles, même les plus immondes, deviennent des héros de la tragédie humaine et la poésie, celle qui est généreuse, rend alors à la misère son vrai visage, pathétique et humain, là où l’ordre coercitif ne voit que fange et perversion.
Nous verrons plus tard, avec l’incomparable Complainte des filles de joie, l’indignation du poète pour le  minable qui, du haut de ses étroits remparts et de sa sexualité muette et sans imagination,  méprise la putain. Nous verrons Brassens la prendre sous les ailes bienveillantes de sa muse.
Le mauvais sujet repenti - chanté pour la première fois dans les baraquements de Bassdorf, pour les copains, et, plus tard, interdite de radio -  est à la fois l’écho moderne de François Villon et du naturalisme à la Zola.
Le saugrenu existe et, après celles de Baudelaire et de bien d’autres, les rimes de Brassens le jettent à la face du bourgeois et de sa morale apodictique : «Vois donc ce qui est, là, juste devant ta porte !»

Ainsi cette pitoyable association entre la prostituée débutante et un souteneur à la ramasse que Brassens nous présente tragi-comiquement par une allusion à une poésie de Jean-Pierre Claris de Florian.
Pâle disciple et imitateur de La Fontaine, cet auteur de la seconde moitié du XVIIIe dont Sainte-Beuve raillait méchamment la naïveté, nous est surtout connu pour ses fables, dont «L’aveugle et le paralytique».
Ces deux hommes handicapés se rencontrent par hasard et décident de s’associer, l’aveugle proposant de porter le paralytique, en échange de quoi celui-ci le guidera :

« Aidons-nous mutuellement,
La charge des malheurs en sera plus légère,
Le bien que l’on fait à son frère
Pour le mal que l’on souffre est un soulagement. »

Rencontre de deux misères et je ne suis pas certain que parmi les millions de gens qui ont chanté ou écouté cette chanson, beaucoup aient idéntifié, dans "comme dit l'poète", un certain Jean-Pierre Claris de Florian.
Les féministes, elles, pour avoir fait profession de ne voir  partout que du feu, y ont vu le chant trivial d’un gros phallo.
Misère de misère !

brassens.jpg

14:08 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Un accord capricieux, c'est un triton ?

Écrit par : ArD | 14.01.2011

Un accord capricieux, c'est un triton ?

Écrit par : ArD | 14.01.2011

Question de style. Quand vous dites: ceci n'est pas une faute de syntaxe mais une anacolhute, vous touchez à un problème qui revient sans cesse dans mon métier de correctrice.
Ce que j'appelle (sans aucun style), erreur de sujet, peut donc être une anacoluthe (rupture de construction syntaxique). Comment la reconnaissez-vous?
Un exemple, parmi cent, un hommage à un grand homme où l'on raconte brièvement sa vie. Je cite: «Dov Y. est né à Varsovie 1923. A l'âge de 1 an, sa famille quitte la Pologne pour la Belgique». Non, sa famille n'avait pas un an, erreur de sujet. Mais quelle différence avec «tombée en désuétude, Brassens a donné à la belle locution...»?
Merci de m'éclairer: J'ai beaucoup d'usuels et de références, mais n'ai jamais trouvé de réponse claire à cette question.
Et encore, merci pour ces quotidiennes sur Brassens, quel plaisir!

Écrit par : Natacha S. | 14.01.2011

Bertrand, c'est une véritable exégèse, une interprétation philologique que tu fais là.
De pinacle ornementé en détournement fameux, de tramontane perdue en poète retrouvé, tu nous (re)donnes des pans entiers de l'histoire et de la littérature.
On espère pour ce travail-là une réédition à sa mesure.

Écrit par : Michèle | 15.01.2011

Natacha, si je puis me permettre, j'ai envie de vous donner mon sentiment, les questions de langue ne me laissant jamais indifférente.
Les syntaxes à la dérive (anacoluthes, ellipses, inorthodoxies diverses), toujours les correcteurs auront envie de les corriger. Il y a des règles grammaticales et les ambiguïtés sont rejetées.

Il me semble, mais me semble seulement, qu'une anacoluthe, pour être anacoluthe, doit être une rupture expressive. Dans le cas de la phrase de Bertrand "Tombée en désuétude, Brassens a redonné à la belle locution une seconde jeunesse", la phrase démarre sans problème, dit l'oubli, et la belle locution en est le sujet (implicite, juxtaposé), mais c'est Brassens qui a réussi le tour de force de sortir la belle locution de l'oubli, il est donc important, expressif, qu'il devienne alors sujet et la belle locution objet.

Écrit par : Michèle | 15.01.2011

D'autres exemples littéraires d'anacoluthes, comme ruptures expressives (je les prends dans le précieux livre de Michel Volkovitch "Verbier", Maurice Nadeau, 2000) :

"Tassé sur son siège, les mains au bas du volant, une cigarette se consumant docilement au coin des lèvres, les passants n'apercevaient que son chapeau."(Les champs d'honneur)
Jean Rouaud, en ouverture du livre, premier chapitre, parle de son grand-père.
Anacoluthe : le sujet est effacé grammaticalement aussi bien que visiblement.

"Il accourut au-devant de moi, (...) et puis, me jetant un bras sur l'épaule, nous commençâmes à nous promener lentement..." (Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe)
Une sorte de logique souterraine, du type : je et nous, là, c'est pareil, tant nous sommes amis...

"Dépouillé de sa calotte italienne, il ne lui resta que cette tête chauve qui plane au-dessus de tout." (Chateaubriand, Vie de Rancé)
Raffinement supplémentaire de ce "il" vicieux, qu'on croit d'abord s'appliquer au personnages, avant qu'il ne soit privé, "dépouillé" lui aussi, de la vedette grammaticale.

Écrit par : Michèle | 15.01.2011

Dans votre exemple, Natacha, "A l'âge de 1 an, sa famille quitte la Pologne...", c'est déraillant peut-être parce que errant.
Je ne veux pas dire que c'est une anacoluthe, c'est plutôt une inorthodoxie. A rejeter comme "fautive" ? Pourquoi ne pas se dire plutôt que ce français qui semble gauchi, bousculé, pauvre aux yeux de certains, ce serait peut-être la force et la vie que l'oral pourrait donner à l'écrit, car une langue est vivante, elle bouge des apports de ses locuteurs. Que ça plaise ou non, c'est ainsi :)

Écrit par : Michèle | 15.01.2011

Ce que j'ai oublié de dire, Natacha, et qui me parait premier, c'est que le plus important ce sont les questions. Les réponses, elles, ne sont au mieux que bancales et toujours provisoires.
Merci donc d'avoir posé cette question de ce qui fondait une anacoluthe. Je ne les lirai plus de la même façon.

Écrit par : Michèle | 15.01.2011

Merci, Michèle, de toutes vos réflexions. Justes et judicieuses. Comme correctrice, j'aurais tendance à chercher le plus simple, que l'on sache tout de suite qui est le sujet, mais il ne s'agit pas de poésie...
Pour mon exemple «A l'âge d'1 an, sa famille quitte la Pologne», j'aime votre interprétation, mais je crois plutôt que le problème vient de la traduction (hébreu-français) et qu'il n'y a là nulle intention, que maladresse.
Un grand merci (exercez-vous vos talents dans la langue française dans votre métier?)
Vous pouvez me répondre directement salagnac@vtx.ch

Écrit par : Natacha S. | 15.01.2011

Merci de votre lecture et de ce riche débat sur l'anacoluthe.
La première qui me vient toujours à l'esprit, qui est citée par tous les adeptes de la métalinguistique, est le fameux vers de Baudelaire
"Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher"
Il y a bien là rupture de la construction, au mépris de la grammaire, et la figure de style appuie avec force sur "Exilé" et "ailes de géant."

Content que ces textes te plaisent Michèle. Moi, à la relecture, au re-copiage, je trouvais que ça faisait un peu Wikipédia....Tu me rassures et vous me rassurez.

Écrit par : Bertrand | 17.01.2011

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