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10.01.2011

Brassens : les mots du cygne

J’ai rendez-vous avec vous

 La fortune que je préfère,
C’est votre cœur d’amadou,
Tout le restant m’indiffère,
J’ai rendez-vous avec vous

vrchlicky.jpg
Puisqu’il est associé au cœur d’une Dame amoureuse, le sens du mot « amadou » est spontanément admis par celui qui écoute, chante ou lit le poème. Mais peut-être n’en soupçonne t-il pas pour autant toute la finesse.
Une petite investigation nous fera alors mieux saisir pourquoi le poète l’emploie ici, surtout un poète dont la langue au berceau a été formée par les  sonorités provençales.
L’amadouvier est en fait un champignon parasite des arbres, qui fait de gros dégâts principalement dans les forêts de hêtres et dans les peupleraies. Ses fibres spongieuses donnent une substance : l’amadou. Le mot est provençal et signifie également « amoureux », car l’amadou est très inflammable.
Il était connu et très prisé des hommes du Paléolithique, non comme combustible capable d’entretenir un feu, mais comme premier élément pour faire jaillir ce feu, au même titre que l’étoupe ou les mousses sèches. Le frottement rapide de deux baguettes de bois produisait un échauffement suffisant pour le porter jusqu’à l’incandescence.

L’amadou était donc tout indiqué pour une métaphore explosive ayant trait aux affaires de cœur.
À ma connaissance, peu de poètes ont usé de cette métaphore pour chanter leurs peines ou leurs espoirs d’amour.
On la retrouve cependant  chez un écrivain tchèque de la fin du 19e, fort injustement méconnu en Europe occidentale, Jaroslav Vrchlický, de son  vrai nom Emil Frida.
Son influence en Tchécoslovaquie n’a eu pourtant d’égale que celle de Victor Hugo en France. Ce postromantique a publié plus de soixante recueils de poèmes, quinze pièces de théâtre, des essais critiques et des nouvelles.
Fin lettré et traducteur talentueux, il a traduit de nombreuses pièces de  littérature étrangère : françaises, italiennes, catalanes, espagnoles, allemandes, portugaises, anglaises, persanes, scandinaves et….provençales !
On comprend mieux dès lors que l’écrivain tchèque ait pu accéder à ce mot d’origine provençale et comment ne pas soupçonner l’infatigable chercheur de textes méconnus qu’était Georges Brassens, de ne pas être tombé un jour amoureux de cette strophe ? :

« Pour juste un peu d’amour, J’irais, j’irais partout,
J’irais cheveux au vent, j’irais pieds nus,
La neige ? Dans mon cœur ce serait amadou,
L’orage ? À mon oreille une chanson de merle… »

Vrchlicky, 1984 - Les fenêtres dans la tempête.

 

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1953

Le vent

Des jean-foutre et des gens probes,
Le vent, je vous en réponds,
S’en soucie, et c’est justice,
Comme de colin-tampon !

 

proust.gif
Colin Tampon fut le nom d’une batterie de tambour des soldats suisses. Après la bataille de Marignan, le nom évolua en une métonymie  pour signifier les soldats de cette batterie, sans doute par pur esprit de raillerie, Colin étant dérivé de Colas et de Nicolas, prénoms qui servaient alors souvent de sobriquets à connotation péjorative.
Le tampon est, lui, le déverbal de tamponner et désigne celui qui cogne, qui tamponne, qui bourre et, dès le 17e  siècle, le colin-tampon dit un homme, gros et ridicule, qui ne mérite pas qu’on lui prête attention particulière.
De nos jours on dirait « un bourrin ».

L’expression «s’en soucier comme de colin-tampon » apparaît alors à la fin de ce même siècle et sans doute doit-elle son succès pérenne au mot « tampon » dont la sémantique est à la fois, de façon fort triviale, liée à la sexualité masculine, tout comme « bourrer », « enfoncer », en même temps qu’à l’indifférence : « se foutre de, « se tamponner de ».

Elle perdure jusque chez Proust, « À la Recherche du Temps perdu », Tome II :

« Mais qu’il soit Dreyfusard ou non, cela m’est parfaitement égal puisqu’il est étranger.
Je m’en fiche comme de colin-tampon. »

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11:37 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Je vous découvre et j'apprends... Merci

Écrit par : Cortisone | 10.01.2011

Merci à vous itou.
Bertrand

Écrit par : Bertrand | 11.01.2011

Un cœur d'amadou...

(On y retrouve une partie de l'étymologie d'amadouer.)

Écrit par : ArD | 11.01.2011

Les commentaires sont fermés.